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Les excuses de la ville d’Amman aux chrétiens de Jordanie

Christophe Lafontaine
11 juin 2021
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Bannière affichant le psaume 36, 11 en arabe dans les rues d’Amman en Jordanie, photo extraite de la page officielle sur Facebook de la Bible Society of Jordan

Un verset biblique affiché à Amman, pour le 75e anniversaire de l’indépendance jordanienne, a été retiré par la municipalité prétextant une atteinte aux mœurs du pays. Réprobation des chrétiens. Excuses de la ville.


« La municipalité du Grand Amman respecte et révère toutes les religions divines et rejette absolument tout affront dirigé vers une quelconque religion puisque tous les citoyens jordaniens sont égaux en vertu de la Constitution ». C’est ce qu’a affirmé samedi dernier Youssef Al-Shawarbeh, le maire de la capitale jordanienne. Il était reçu au vicariat grec-orthodoxe d’Amman chez Mgr Christoforos Attallah, métropolite grec-orthodoxe de Jordanie et président du Conseil des chefs des Eglises du Royaume, en présence de membres dudit Conseil et de parlementaires.

« La déclaration publiée par la municipalité est une grave erreur et ne représente pas la municipalité, qui présente ainsi ses plus sincères excuses à tous les Jordaniens concernant cette déclaration et son contenu », a déclaré Youssef Al-Shawarbeh, le maire de la capitale jordanienne.

La déclaration en question a mis en émoi les chrétiens du royaume hachémite. Elle est intervenue autour des festivités du 75e anniversaire de l’indépendance de la Jordanie (25 mai 1946). Pour l’occasion, la Bible Society of Jordan a fait installer dans la ville au-dessus de tunnels ou de passerelles piétonnes ou routières plusieurs bannières affichant un verset tiré de la Bible : « Les doux posséderont la terre et jouiront d’une abondante paix » (Ps 36,11). L’une des huit Béatitudes, dans l’évangile de St Matthieu, en est l’écho. La Bible Society of Jordan est une association jordanienne culturelle, indépendante, fondée il y a près de 50 ans et enregistrée par le ministère de la Culture jordanien. Depuis 2016, l’association, en coordination avec la Commune du Grand Amman et en suivant les procédures légales requises, a commencé à placer, pour de grands événements nationaux ou religieux (musulmans comme chrétiens), des banderoles de félicitations…

L’enjeu de l’unité nationale

Cette fois-ci pour la fête de l’indépendance, « des Jordaniens de tous horizons qui se sont tournés vers les médias sociaux » ont vivement protesté contre les panneaux et le verset affiché, a fait savoir le Jordan News. La municipalité a alors décidé de retirer le panneau et c’est alors qu’un porte-parole a déclaré que la ville s’opposait à tout panneau contenant des mots « qui violent les mœurs publiques prévalant dans la société », rapporte le journal jordanien.

Les chrétiens se sont sentis profondément blessés non pas à cause du litige entre la Bible Society of Jordan et la municipalité d’Amman, mais par la teneur des propos controversés émanant de la municipalité.

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Dans une déclaration de presse, le directeur du Centre catholique d’études et de médias, le père Rif’at Bader a fait remarquer que « le verset attaqué était l’un des versets récités dans les églises et que cela ne violait ni les coutumes ni les traditions, l’arabisme, le nationalisme et la morale arabes, comme cela a été mentionné dans la déclaration de la municipalité d’Amman ». Le verset, a-t-il expliqué, est « un éloge de la douceur et des humbles qui sont de bonnes personnes » et les termes utilisés ne sont pas employés dans un « sens sensuel ».

Au-delà des explications de textes, le père Bader se soucie plus de voir que la déclaration de la municipalité d’Amman a porté atteinte « aux sentiments de tous les chrétiens et musulmans qui croient en la nécessité de maintenir l’unité nationale ». En parallèle, il insiste sur la nécessité de s’opposer à tous ceux qui la mettent en péril « en semant les graines du sectarisme et de division dans la société jordanienne élargie ».

« Le message d’Amman » convoqué

C’est finalement face à la protestation grandissante chez les chrétiens soutenus par des musulmans, que le maire de la ville s’est rendu samedi chez le chef de la plus grande communauté chrétienne en Jordanie, l’archevêque Christophoros Attallah. Lors de cette rencontre, le prélat orthodoxe a exprimé au nom des chrétiens « leur profond mécontentement et leur profonde douleur face à [la] déclaration, qui offense la Bible et porte atteinte aux sentiments religieux de toute la société jordanienne ». Il a fait remarquer que la Jordanie était une terre sainte pour les chrétiens.

En témoignent les églises et sanctuaires qui depuis 2 000 ans s’égrènent du nord au sud du pays. L’archevêque orthodoxe a aussi vivement rappelé que le roi était le « gardien des lieux saints musulmans et chrétiens, et protecteur du patrimoine chrétien dans l’Orient arabe ». Il a également soutenu que le roi « n’acceptera pas de tels abus car ils sont incompatibles avec les valeurs hachémites jordaniennes et la constitution jordanienne ».

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Le maire a de son côté confirmé que la municipalité d’Amman « s’efforc[ait] de servir tous ses résidents sans discrimination et de protéger leurs intérêts ». Il a en amont souligné que « le message d’Amman, lancé par [le roi] au monde porte toutes les références à l’unité, la fraternité, la tolérance et l’acceptation de la liberté religieuse ». Ce message, publié en 2004, cherche à clarifier la vraie nature de l’islam, en combattant l’extrémisme et appelle toutes les nations musulmanes à l’unité et à promouvoir les Droits de l’Homme et les libertés fondamentales.

Solution temporaire

La direction de la communication et des relations publiques du Conseil des Eglises du Moyen-Orient (CEMO) a salué les deux déclarations « car les positions qui ont été prises et les paroles qui ont été prononcées sont une solution efficace dans de telles circonstances, pour éviter l’aggravation de la situation et prévenir la montée de postures extrémistes pouvant entraîner des conséquences indésirables ». Mais, a rajouté le CEMO, « il s’agit d’une solution temporaire en attendant une solution radicale pour le jour où des incidents similaires se produiraient, soit par ignorance, soit par préméditation et détermination de la part de ceux qui visent à nuire à la nation ».

Le Conseil des Eglises du Moyen-Orient a par ailleurs proposer de mettre son expertise et expérience sur le terrain en matière de dialogue, d’éducation et de sensibilisation pour une meilleure connaissance mutuelle des autres religions. Et ce, pour préserver « l’entité et la stabilité de la Jordanie » dans une région instable.

En attendant, Mgr William Shomali, vicaire pour le Patriarcat latin de Jérusalem en Jordanie, qui a assisté à la réunion du 5 juin, a confié à Jordan News que « les excuses fournies par le maire, qui représente 4 millions de personnes vivant à Amman, ont eu pour effet conséquent de calmer la colère de nombreuses personnes et la rage qui s’est répandue sur les réseaux sociaux ».

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