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Mgr Jamal Daibes : « Nos fidèles sont fiers d’être chrétiens et Jordaniens »

Marie-A. Beaulieu
15 septembre 2022
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© MAB/CTS

En mai dernier, à peine un an après avoir été nommé vicaire pour la Jordanie, Mgr Jamal Daibes recevait à Bethléem l’onction épiscopale pour aller servir cette portion du peuple de Dieu et du diocèse de Jérusalem qui se trouve au-delà du Jourdain. Terre Sainte Magazine est allé le rencontrer dans son évêché à Amman.


Monseigneur, que peut-on dire en préambule sur cet autre poumon du diocèse de Jérusalem qu’est la communauté chrétienne de Jordanie ?

La Jordanie représente la plus grande partie du patriarcat latin avec 32 paroisses, 25 écoles, 35 jardins d’enfants et de nombreuses institutions catholiques. Il y a un bon tissu pastoral avec des paroisses très vivantes et de nombreuses activités, dont des groupes de jeunes et de familles. On a vu se constituer des groupes de familles et de couples d’âges variés qui se réunissent chez eux. Ils se sont réunis spontanément et ont, par la suite, demandé à être accompagnés par un prêtre. Des équipes Notre-Dame se sont formées. Je visite les paroisses du nord au sud et partout je constate ce même foisonnement. Toutes ces paroisses et institutions sont bien implantées dans le tissu civil jordanien.

Vous évoquez de nombreuses écoles et paroisses, est-ce à dire que la communauté est si importante ?

Nous parlons d’environ 40 000 à 45 000 catholiques latins. À côté de cela, il y a les fidèles des Églises grecque-orthodoxe et grecque-catholique, les plus nombreux. 9 Églises apostoliques sont représentées au Conseil jordanien des chefs d’Église. En plus de celles que j’ai déjà nommées, il faut citer les maronites, les coptes, les arméniens, les syriaques-orthodoxes, les luthériens et les anglicans. Il existe d’autres Églises plus petites, comme les chaldéens, qui ont leur archiprêtre. Le nombre d’Irakiens présents sur le territoire du diocèse a fortement diminué, car la Jordanie n’était pour eux qu’une étape dans leur migration vers l’Australie ou d’autres pays.

Dans l’Église catholique, nous comptons deux groupes d’étrangers, d’une part les diplomates et expatriés ou gens de passage, d’autre part les travailleurs philippins et sri-lankais, qui sont assez nombreux et pour lesquels nous essayons d’assurer une pastorale. Au total il y a environ 180 000 chrétiens jordaniens, mais il est difficile de donner des chiffres précis et des indications sur l’appartenance confessionnelle. Nous sommes peut-être à part égale entre les orthodoxes et les catholiques tous rites réunis. Ce chiffre ne tient pas compte des chrétiens non-jordaniens.

On constate que de nombreux chrétiens orthodoxes participent régulièrement à la vie pastorale des catholiques tout en restant inscrits dans les registres orthodoxes. Pour le baptême, le mariage et les funérailles, ils s’adressent à l’Église orthodoxe, pour le reste aux catholiques – dans quel groupe faut-il les compter ?

Carte éditée par le Patriarcat latin localisant sur les territoires des quatre pays où il est présent, ses 62 paroisses.

Cela ne pose pas de problèmes dans les relations œcuméniques ?

Si des chrétiens orthodoxes viennent nous voir pour demander des sacrements, cela signifie qu’il y a un besoin. Les relations catholiques-orthodoxes se vivent à trois niveaux. Les fidèles de la base se considèrent comme chrétiens et ne voient guère de différence dans leur foi, sachant à quel point nous sommes proches. Les mariages entre chrétiens de confessions différentes sont d’ailleurs très répandus.

La situation est différente au niveau de la hiérarchie. Ici des règles s’appliquent. Les orthodoxes se considèrent comme l’Église d’origine, celle qui était là en premier, tandis que les autres sont arrivées plus tard et ont débauché leurs fidèles. Nous sommes accusés de prosélytisme.

Au niveau de la hiérarchie, nous avons malgré tout des relations amicales, mais nous n’abordons pas les questions de fond. Entre prêtres, il y a le plus souvent de bonnes relations et beaucoup sont tolérants sur la question des sacrements, néanmoins des difficultés apparaissent ici ou là.

Un évêque heureux de faire découvrir à Terre Sainte Magazine cette portion du diocèse qui lui a été confiée. © Photos MAB/CTS

 

Qu’en est-il du statut des Églises dans le Royaume hachémite ?

L’Église catholique romaine est reconnue par le droit jordanien. La dernière version du droit date de 2014, qui reconnaît officiellement 11 Églises. En plus des Églises représentées au Conseil des Églises, on trouve les adventistes et les presbytériens. L’Église arménienne-catholique et l’Église chaldéenne ne font pas partie des Églises reconnues. En cas de besoin, ils font valoir leurs droits en passant par la juridiction pour les latins. La reconnaissance comprend par exemple le droit d’établir des tribunaux ecclésiastiques.

Nous entretenons de bonnes relations, amicales, avec le gouvernement et les forces de sécurité qui sont présents lors de toutes les célébrations et fêtes. Nous n’avons pratiquement pas de difficultés pour les questions de visas ou de construction d’églises et autres. Il y a quelques années, le Premier ministre a envoyé une note à tous ses ministres pour leur dire que les chrétiens étaient représentés par le Conseil des chefs d’Églises, présidé par l’évêque grec-orthodoxe. De notre point de vue, il y a là un malentendu. Pourquoi devons-nous passer par le Conseil pour nos affaires ? De plus le statut du Conseil n’est pas clairement défini. Nous nous efforçons actuellement de clarifier et de préciser ce point. Quelles sont les compétences du Conseil ? Son rôle ? Les avis divergent à ce sujet au sein du Conseil lui-même. Alors que certains souhaitent une centralisation de toutes les affaires chrétiennes entre ses mains, d’autres sont favorables à ce que le Conseil joue un rôle de coordination au sein des communautés chrétiennes entre elles, mais pas dans tous les aspects de leurs rapports avec le Royaume.

Quels sont les défis auxquels sont confrontés les chrétiens de Jordanie aujourd’hui ?

Prioritairement de trouver leur vocation, leur mission au sein de la société jordanienne. Que signifie être chrétien dans cette société ? Quelles sont les valeurs évangéliques que nous devons prêcher, quel témoignage chrétien devons-nous donner ? En tant que Jordaniens, les chrétiens sont des citoyens comme les autres et sont traités comme tels. Ils partagent les coutumes et la culture du pays tout en s’identifiant comme chrétiens. Leur mode de vie est défini par leur identité sociale.

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Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?

L’Église en tant qu’institution a une mission très précise : nos écoles font partie des meilleures du pays, c’est d’elles que sort l’élite de Jordanie, dont des ministres actuels et même le Premier ministre. Les écoles sont ouvertes à tous et sont porteuses d’une mission. Je vous donne un exemple : nous travaillons à l’achèvement de la construction d’une église sur le site du baptême de Jésus au Jourdain. Le ministre du Tourisme, un musulman qui a étudié à l’école Terra Sancta des franciscains, m’a dit : “Il ne suffit pas d’avoir une église sur le site du baptême. Nous avons besoin d’un centre spirituel pour accueillir ceux qui veulent prier, ceux qui veulent faire baptiser leurs enfants.” Lui, je le répète, un musulman, veut que le site du baptême ne soit pas un lieu purement touristique, mais un centre spirituel. De fait le patriarcat y enverra deux prêtres assurer la pastorale. Il est évident qu’une telle réflexion de sa part lui vient de l’éducation reçue dans une école chrétienne.

Il en va de même dans nos hôpitaux, nos établissements qui accueillent des personnes handicapées, nos maisons de retraite, etc. Tout ce service des pauvres et des nécessiteux, des plus faibles de la société, participe de notre présence et de notre témoignage dans le tissu social et influence dans le même sens le service de tous.

Réception des vœux d’une vierge consacrée. © Laith Duraid/Abouna.org

 

Et les fidèles ?

Ils sont intégrés dans tous les secteurs de la société, ils sont fiers d’être Jordaniens et chrétiens. Notre mission est de les encourager, par le catéchisme au sens large, à témoigner de leur foi.

Nous avons assisté à de grands changements démographiques au cours des dernières décennies. De nombreux chrétiens se sont installés à Amman pour des raisons économiques. Plus de la moitié de la population jordanienne vit aujourd’hui dans la capitale, y compris des Palestiniens, ou plutôt des Jordaniens d’origine palestinienne. Car ils se considèrent aujourd’hui comme Jordaniens.

Les chrétiens de Jordanie sont-ils également confrontés à l’exode de la jeune génération ?

Les jeunes chrétiens rêvent de construire leur vie et de réussir. S’ils trouvent du travail en Jordanie, ils restent sans difficulté. Beaucoup sont proches de l’Église et sont prêts à faire du bénévolat et à aider. La stabilité règne dans le pays, le problème réside plutôt dans la situation économique. La Jordanie est un pays pauvre. Mais les jeunes ne veulent pas partir, ils cherchent du travail et des revenus décents.

En Palestine, de plus en plus de critiques sont émises à l’encontre de l’Église, surtout par les jeunes chrétiens. Qu’en est-il en Jordanie ?

Il y a une certaine méfiance envers l’institution Église. D’une certaine manière, j’admire la foi des gens qui disent “Nous continuons à vivre notre foi, mais nous ne croyons plus dans les dirigeants de l’Église”. La gestion désastreuse du projet de l’université de Madaba, les dysfonctionnements qui ont fait s’endetter le patriarcat et tous les commérages autour sont un facteur majeur du discrédit qui entoure actuellement l’institution. Dans la ville de Madaba, certains croyants ne veulent plus rien avoir à faire avec l’Église, ils refusent que les prêtres bénissent leurs maisons.

Ces évolutions sont récentes. On n’avait jamais vu jusqu’ici des gens manquer de respect envers le clergé. Mon prédécesseur, Mgr William Shomali, a œuvré ces dernières années pour redonner à l’Église un visage spirituel et proche des gens.

Prière œcuménique, © Laith Duraid/Abouna.org

 

En Palestine, le lien entre le fidèle et les Églises est souvent de nature sociale et caritative dans le sens où l’Église pourvoit à de nombreux besoins.

C’est beaucoup moins vrai pour la Jordanie. En Jordanie, nous avons un État. 87 % des Jordaniens ont une assurance-maladie, l’Église n’a pas de projet de logement comme en Palestine car les besoins ne sont pas les mêmes, le marché du travail est également beaucoup plus ouvert aux chrétiens jordaniens. De ce point de vue, il y a moins d’attentes envers l’Église. À l’inverse, il y a des attentes envers les prêtres. Les fidèles veulent de meilleures homélies, et que les prêtres s’investissent dans la catéchèse. Ce qui est bien. Mais il y a aussi une tendance à croire que le prêtre doit être disponible 24 h sur 24. Et ce n’est pas possible.

Nous devrions encourager le pèlerinage à Jérusalem. Un groupe d’ici est en train d’organiser un pèlerinage à Częstochowa. Je n’ai rien contre, mais pour l’amour de Dieu, allez visiter Nazareth avant Częstochowa !

 

Que devraient faire vos prêtres à votre avis ?

Ils devraient fixer des priorités. La prédication de la Parole est importante, le catéchisme, la formation biblique, le travail avec les jeunes. Il faut trouver davantage de temps pour l’annonce de la Parole de toutes sortes de manières.

 

Un chrétien jordanien a-t-il l’impression de faire partie du diocèse de Jérusalem ?

Pas tant que ça ! Le patriarche essaie d’être présent par des visites régulières, mais ce sont nos fidèles qui ne se rendent pas de l’autre côté. Ils ne connaissent pas les Lieux saints, les paroisses et leurs réalités. En ce qui concerne la pastorale, le diocèse est divisé. Un exemple : en principe, les jeunes d’un diocèse devraient se rendre ensemble aux Journées mondiales de la jeunesse. Nous avons plusieurs groupes. Il y a des initiatives, notamment de la part des scouts, qui organisent des camps d’été communs, mais il nous est difficile d’obtenir des visas pour Jérusalem. De nombreux chrétiens jordaniens n’ont jamais vu Jérusalem. Nous devrions encourager le pèlerinage à Jérusalem. Un groupe d’ici est en train d’organiser un pèlerinage à Częstochowa. Je n’ai rien contre, mais pour l’amour de Dieu, allez visiter Nazareth avant Częstochowa !

Mgr Daibes se montre à l’aise partout même le jour où une tribu bédouine lui a fait l’insigne honneur de le revêtir du traditionnel manteau, l’abaya, le keffieh serré par l’agal.© Collection privée JKD

 

Depuis quelques années, la Jordanie mise de plus en plus sur le tourisme religieux.

Jusqu’à présent, les pèlerins se rendent à Madaba pour voir la carte en mosaïque et au site du baptême sur le Jourdain. Il y a des efforts et plusieurs initiatives, surtout au niveau du ministère du Tourisme, pour élargir la proposition. En chemin vers Antioche, les premiers chrétiens traversaient la Jordanie. Le site du baptême est un lieu important mais son parcours est trop balisé et l’entrée trop chère. En face les pèlerins peuvent se rendre au Jourdain sans payer… Les autres sites chrétiens importants sont Tel Mar Elias et son église en ruine près du lieu de naissance du prophète Élie, le mont Nébo et la forteresse hérodienne de Machéronte où, selon Flavius Josèphe, Jean-Baptiste a été décapité. Nous devons dynamiser le pèlerinage local et faire du passage en Jordanie une expérience, en intégrant par exemple des rencontres avec des paroisses ou des journées dans le désert. Le ministre du Tourisme est très intéressé et souhaite une plus grande participation des chrétiens. Les idées ne manquent pas. Par exemple le village chrétien de Shatana au nord qui compte beaucoup de logements vides, car les habitants vivent à Amman ou aux États-Unis. On pourrait en faire une sorte de village touristique où les visiteurs feraient l’expérience de l’accueil dans un village arabe plutôt que dans un hôtel.

 

La Jordanie est souvent citée comme exemple de coexistence avec l’islam. Est-ce vrai ?

En général, oui, et il y a une certaine fierté à ce sujet. C’est un pays musulman avec les restrictions qui vont avec, mais les chrétiens n’ont aucun problème en tant que citoyens.

La famille royale est très attentive sur ce point. Pour autant, les idées fondamentalistes n’ont pas épargné la Jordanie. On voit surgir de temps en temps des réactions de ces mouvances qui vont, par exemple, présenter les chrétiens comme des infidèles ou profaner des cimetières. Il y a des groupes fondamentalistes, et il y a de l’ignorance, parce que dans certaines régions, il n’y a pas de chrétiens. Mais il y a un État attentif et des lois qui sont appliquées.

À l’inverse, je trouve que la protection dont nous bénéficions en tant que chrétiens de la part des forces de sécurité est parfois exagérée.

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