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Le baptistère de la nouvelle discorde israélo-palestinienne

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21 juillet 2020
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Un baptistère byzantin du VIe siècle taillé dans un monolithe est depuis 48 heures une pomme de discorde entre Israéliens et Palestiniens. Les premiers se félicitent d’avoir récupéré une antiquité volée, les seconds accusent Israël de piller le patrimoine culturel palestinien. L’affaire pourrait faire l’objet d’une protestation palestinienne devant l’Unesco contre Israël.


C’est une vidéo postée sur les réseaux sociaux qui a mis le feu aux poudres. On voit un camion, escorté par l’armée israélienne, chargé d’un massif bloc de pierre. Pas n’importe quel bloc de pierre et les habitants de Tuqu’ le village palestinien où se déroule la scène le savent bien.

Cela fait quelque 20 ans que le monolithe est chez eux. C’est de notoriété publique. Tout le monde sait dans le village que le jardin où les Israéliens sont venus le prendre n’est pas sa place d’origine. Une vidéo en arabe réalisée par le Christian Media Center racontait l’histoire en 2015. Tandis que le père Eugenio Alliata dès 2007 avait écrit un texte pour la revue Terre Sainte en italien.

Le monolithe se révèle être un baptistère byzantin du VIe siècle. Il est taillé en forme octogonale tandis que sa cuve est à gradins circulaires. Il provient d’une colline voisine, Khirbet Tuqu’, également vocalisé Khirbet Teqoa, un site historique, au sud du village en direction d’Al Maniya.

Un trésor documenté

La première mention connue du baptistère se trouve sous la plume du franciscain Mariano Morone da Maleo en 1669 [i]. Au XIXe, tous les explorateurs allaient voir les ruines du monastère byzantin Saint-Nicolas sis sur l’antique ville biblique de Teqoa, patrie du prophète Amos, et dont il avait du être le baptistère.

Victor Guérin le visite en 1869 et décrit le site et son histoire sur huit pages avec moult détails passionnants [ii]. Il mentionne toutes les occurrences de Teqoa dans la Bible, commente les liens entre Amos et la ville, relève ce qu’en disent Eusèbe de Césarée ou saint Jérôme, explique comment Foulques V d’Anjou, roi de Jérusalem, offrit le terrain aux chanoines du Saint-Sépulcre, mentionne le passage de pèlerins juifs au Moyen-âge… Le Survey of Palestine (1873) est moins prolixe mais gratifie le baptistère de figures précises représentant ses décorations et en donne la taille [iii], 4 pieds de haut (1,22 m), 4 pieds et trois pouces de diamètre (1,30 m). Chacun des pans de l’octogone fait 69 cm, quatre d’entre eux sont décorés. La cuve fait 1 m de diamètre pour 1,12 m de profondeur maximale.

Des baptistères octogonaux comme celui-ci, il n’en existe que trois en Palestine. Le plus connu est celui de la basilique de la Nativité (encore que largement ignoré des pèlerins) ; celui de Teqoa est le plus impressionnant ; et le troisième, le plus abîmé, se trouve en réemploi dans le monastère de Martyrius à Khirbet Murassas près de Ma’aleh Adumim. Il s’agit donc d’un indéniable trésor du patrimoine chrétien local.

Son poids, estimé à huit tonnes, n’empêcha pas qu’il soit dérobé vers l’an 2000 par des pilleurs d’antiquités désireux de le monnayer. Les Palestiniens se mobilisèrent donc pour trouver les coupables. D’après le récit qu’en fait Tayseer Abou Mufarreh, le baptistère fut retrouvé après deux années de recherche.

Afin que le vol ne se reproduise pas, il fut décidé de garder le trésor local à portée de vue. C’est donc dans le jardin du maire de l’époque, Suleiman Abou Mufarreh, qu’il fut déposé. Le maire, comprenant qu’il fallait le mettre en sécurité et des intempéries et des convoitises, envisagea de créer un petit musée. A côté du baptistère, on trouverait d’autres artefacts. La municipalité seule n’ayant pas les moyens de l’entreprise, Abou Mufarreh écrivit au Ministère palestinien du Tourisme et des Antiquités mais ne reçut jamais de réponse.

Bataille d’opinions

On en était là, depuis une petite vingtaine d’années, quand la vidéo fut tournée à l’aube du 20 juillet. Relayée par l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), elle devint virale en quelques heures sur les réseaux sociaux. Dans la journée, Hanan Ashrawi écrivit pour le compte de l’OLP un communiqué déclarant : « Le vol par Israël de fonts baptismaux datant de l’époque byzantine à Bethléem pendant la nuit est un acte abominable de voyou et d’appropriation culturelle ». Elle poursuivait : « Israël doit être tenu pour responsable de sa guerre flagrante contre l’héritage palestinien ».

Le Cogat, l’organisme israélien chargé des activités civiles dans les Territoires palestiniens, qui supervisa l’opération se fendit alors d’un communiqué se félicitant d’avoir « récupéré » un « trésor culturel et historique » affirmant que le « lourd investissement d’efforts et de ressources de l’administration civile dans la recherche de cet objet au cours des dernières années a[vait] porté ses fruits ». Une assertion étonnante puisque l’information était à la portée du moindre moteur de recherche.

Sollicité par de nombreux journalistes, le Cogat ne s’est montré guère disert sur l’opération parlant d’«informations classifiées» pour finalement répondre à l’AFP en affirmant : « Nous continuerons à travailler sans relâche pour préserver les sites et les vestiges archéologiques à travers la Judée et Samarie – expression par laquelle les Autorités israéliennes désignent la Cisjordanie occupée – et empêcher les voleurs d’antiquités de piller l’histoire de la région ».

La Palestine entend présenter une note de protestation devant l’Unesco dont elle est membre depuis 2011.

Casse-tête juridique

Plusieurs conventions internationales régissent la protection des biens culturels en cas de conflit. Mais s’agissant d’Israël et de la Palestine, d’après Vincent Michel, professeur d’histoire de l’art et archéologie de l’antiquité classique en Orient à l’université de Poitiers, et qui s’investit particulièrement dans la lutte contre le trafic illicite des biens culturels, la résolution du cas du baptistère pourrait être plus compliquée. « Soit on applique la convention de La Haye de 1954 concernant les conflits, soit la convention de 1970 concernant le temps de paix. » Mais ajoute le directeur de la mission archéologique française de Mambré (Hébron): « Est-ce qu’Israël et la Palestine sont considérés comme deux Etats se faisant la guerre ? En matière de droit, on ne peut opposer une convention qu’aux parties l’ayant ratifiée et intégrée dans son droit. » Vincent Michel craint qu’il ne puisse y avoir ici un vide juridique international.

La question est d’autant plus délicate à l’heure où les Israéliens parlent d’annexion de la Zone C dans laquelle l’Accord intérimaire sur la Cisjordanie et la bande de Gaza (Oslo II) a classé Tuqu’.

Mais, si en cas d’annexion Tuqu’ tombe dans l’escarcelle israélienne, quelle mouche a piqué le Cogat d’aller après 20 ans s’emparer du baptistère ? Pour le mettre où ?

Deux musées israéliens existent en Zone C qui collectionnent déjà les pièces d’antiquités juives et chrétiennes trouvées en Cisjordanie : le Musée du Bon Samaritain sur la route de Jéricho et Eretz Yehuda Museum (Le musée du pays de Juda) à Kiryat Arba, la colonie qui jouxte Hébron. Depuis 2018 et la ratification de la loi sur les musées, bien qu’étant en zone occupée, ces espaces bénéficient des fonds de l’Etat. L’ONG Israélienne Emek Shaveh qui lutte contre la politisation de l’archéologie, a dénoncé dans un article le caractère largement biaisé du narratif de ces musées.

Ce micro conflit israélo-palestinien ne bouleversera pas le monde. Et en attendant que la Palestine n’interpelle l’Unesco, ce sont les Palestiniens qui sur les réseaux sociaux reprochent à l’Autorité palestinienne de ne pas avoir pris soin, quand il était temps, du baptistère de Teqoa.

[i] Mariano Morone da Maleo o.f.m., Terra Santa nuouamente illustrata, Bibliothèque de la Custyodie de Terre Sainte, ITS SEI B.18.

[ii] Guerin Victor, Description géographique, historique et archéologique de la Palestine pages 141 sq

[iii] Survey of Palestine, Conder and Kitchener, 1883, SWP III, page 368

[1] Mariano Morone da Maleo o.f.m., Terra Santa nuouamente illustrata, Bibliothèque de la Custyodie de Terre Sainte, ITS SEI B.18.

[1] Guerin Victor, Description géographique, historique et archéologique de la Palestine pages 141 sq

[1] Survey of Palestine, Conder and Kitchener, 1883, SWP III, page 368

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