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Fatima Shbair: « Avec mes photos, j’essaye de raconter le vrai Gaza »

Cécile Lemoine
19 mars 2021
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Fatima Shbair: « Avec mes photos, j’essaye de raconter le vrai Gaza »
Capture d'écran du compte Instagram de Fatima Shbair

INTERVIEW- La photojournaliste gazaouie Fatima Shbair capture l'énergie de Gaza dans une galerie de photos humaines et colorées. Pas toujours évident dans une ville habituée à la violence et où la place de la femme est très contrôlée.


Fatima Shbair est une photojournaliste indépendante palestinienne basée à Gaza. Âgée de 23 ans, elle a appris la photo en autodidacte et s’évertue à documenter la vie du peuple palestinien, sa culture, et ses problèmes sociaux. Après avoir commencé des études en gestion des administrations, elle s’est tournée vers le journalisme. Ses photos, franches, humaines et colorées, ont été exposées en Palestine, aux Émirats Arabes Unis, à Londres et à Paris. Elle a également travaillé pour le New York Times, Middle East Eye et Getty Image.

 

Terre Sainte Magazine : Être photographe à Gaza, c’est comment ?

Fatima Shbair : Ce n’est pas facile. À la joie que peut provoquer la parution de vos photos dans les médias internationaux lorsque vous couvrez des moments de violence, s’ajoute la peur. J’ai parfois vu des membres de ma famille prendre part à l’action que je devais couvrir. C’est difficile à vivre. Mais mis à part les guerres, c’est stimulant de contribuer à diffuser les images et les messages de sa ville au monde, de faire partie de son histoire et de ses archives. Personne ne peut nier l’importance des faits relatés par des photos.

Vos photos sont parfois loin de l’image qu’on peut se faire d’une ville en guerre…

Le monde ne connaît de Gaza que la guerre et les violences. Peu de gens creusent plus loin que ces images brutales diffusées par les médias. Avec mes photos, j’essaye de raconter le vrai Gaza. Au delà des guerres et des difficultés, la ville dévoile des facettes plus invisibles, celles de la vie, de l’amour et de la paix. Les Gazaouis sont entourés de sièges et de passages frontaliers fermés. Ils ont dû s’adapter. Construire une vie au milieu de la guerre. Celle-ci n’est plus effrayante ou étrange : elle est devenue un mode de vie. C’est cette vie qui grouille dans les rues, dans leurs détails, et leurs habitants, que j’aime raconter. Les gens ont toujours été mon fil conducteur. J’ai reçu de nombreux messages de personnes ayant peur de visiter Gaza, mais une fois qu’ils comprenaient que la réalité n’était pas celle décrite dans les médias, ils n’avaient qu’une envie : venir la visiter. Ça me rend très heureuse.

À quoi ressemble la vie à Gaza en temps de coronavirus ?

La situation à Gaza est difficile, même si cela a peu été raconté. Les gens pensent qu’ils peuvent vivre avec le virus. Beaucoup estiment être immunisés, et ne se protègent pas, tandis que d’autres font très attention. Les efforts sont réels dans les espaces avec beaucoup de proximité. Il y a globalement toujours un manque de prise de conscience concernant la gravité de la situation.

Être une femme représente-il une difficulté supplémentaire quand on fait de la photo à Gaza ?

Toutes les difficultés sont multipliées par deux par rapport à celles rencontrées par un photographe masculin. La plus importante, c’est le rejet de la société. Le sexisme est très fort. Il est mal vu qu’une femme fasse du photojournalisme. Nous ne sommes que trois femmes photo-reporter à Gaza. C’est très peu.  À cela il faut aussi ajouter le contexte de la zone de conflit qui a tendance à effrayer celles qui voudraient se lancer dans la profession. Parfois être une fille a des avantages. Les autres femmes vous laissent plus facilement entrer chez elles et se livrent avec plus de confiance. Malgré tout ça, je crois fermement à l’importance de l’image, peu importe les sacrifices qu’elles impliquent.

Avez-vous eu à en faire, de ces sacrifices ?

Chaque journée que je passe dehors à faire de la photo est un sacrifice et un risque. Je ne sais jamais à quoi m’attendre. Que les gens vont-ils me dire ? Vais-je me faire arrêter parce que je photographie des scènes de violence ? J’ai vu des collègues se faire blesser pendant qu’ils faisaient leur travail. Forcément, ces situations m’inquiètent. Mais elles me donnent aussi la force de continuer.

Qu’est ce qui vous a attiré dans ce métier ?

Gaza est une ville où il se passe toujours quelque chose. Grandir dans une zone de conflits, c’est voir des images tout le temps, qu’elles soient belles ou tristes, diffusées à la télé, dans les journaux ou même sur les murs. Ces images m’ont comme parlé. Petite, je me souviens avoir souhaité être celle qui serait derrière l’objectif, et qui contribuerait à porter les messages de son pays au reste du monde. J’ai grandi au contact de l’importance de l’image et de sa faculté à changer la réalité. J’ai appris la photo par moi-même et je parviens aujourd’hui à en vivre.

Quel est votre plus beau souvenir en tant que photographe ?

C’était pendant l’incroyable shooting du projet « Nous n’oublierons jamais ». J’ai rencontré des survivants de la Nakba et pu entendre leurs histoires directement. C’étaient les témoignages les plus poignants que je n’ai jamais entendus. Des trésors d’histoire et de transmission. À chaque fois que j’apprends la mort de l’un de ces survivants, c’est terrible.

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