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Elections palestiniennes : quelle place pour les chrétiens ?

Kassam Maaddi
4 mai 2021
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En 2012, la Palestine avait organisé des élections municipales. On en voit ici une image prise lors du dépouillement dans un bureau de vote à Ramallah. Un scrutin alors boycotté par le Hamas. © Issam Rimawi/FLASH90

Quinze ans après leur dernier scrutin national, les Palestiniens se passionnent pour les questions que soulève le scrutin du mois de mai. Parmi eux, les chrétiens ont un sujet de débat supplémentaire : leur représentation au Conseil législatif, le parlement des Territoires palestiniens. Faut-il bénéficier d’un quota ? Les avis divergent.


Depuis l’annonce d’un calendrier électoral, après 15 ans sans scrutin, le débat agite la rue palestinienne. Plusieurs sujets alimentent les conversations. En tête, les divisions à l’intérieur du Fatah, la grande force traditionnelle, qui pourrait donner lieu au dépôt de trois voire quatre listes électorales se réclamant de l’héritage de Yasser Arafat. Vient ensuite le rôle joué par le Hamas dans le prochain panorama politique, suivi des interrogations sur les listes indépendantes, les rassemblements de jeunes et la possibilité de voter pour les Palestiniens résidents de Jérusalem.

Pour les Palestiniens chrétiens, une question supplémentaire s’invite. Celle de la définition de la participation chrétienne dans la politique palestinienne. Une question soulevée depuis que le président palestinien, Mahmoud Abbas, a décidé d’instituer un quota d’un minimum de sept sièges dans le prochain Conseil législatif palestinien à des représentants chrétiens, suivant la tradition héritée du Raïs Arafat de préserver une représentation spéciale des chrétiens dans les institutions palestiniennes. Une tradition qui a toujours fait l’objet de divergence des points de vue parmi les Palestiniens chrétiens entre les enthousiastes, les critiques et les sceptiques de cette approche.

 

Les chrétiens ont-ils besoin d’une représentation spéciale ?

“Les quotas sont nécessaires pour garantir la représentation des minorités. C’est un point positif en faveur de notre système politique”, affirme Amira Hananiah, directrice générale de la commission présidentielle palestinienne, formée par Abbas pour la coordination des affaires des Églises. Pour Hananiah “Les chrétiens doivent avoir une représentation spéciale en politique, pour montrer la diversité de la société palestinienne”. Elle ajoute que “même la minorité samaritaine à Naplouse est représentée par un siège, malgré leur petit nombre qui ne dépasse pas les quelques milliers”.

Le souci de “montrer la diversité” a toujours été au centre de l’attention du leadership traditionnel. Alors que l’OLP était en exil, Arafat tenait à ce que le vice-président du Conseil national palestinien soit un clerc chrétien. Le poste a longtemps été occupé par le père Constantine Qurmosh. Or, pour certains chrétiens, la logique de “se montrer” n’est pas d’une grande utilité.

Mahmoud Abbas, a décidé d’instituer un quota d’un minimum de sept sièges dans le prochain Conseil législatif palestinien à des représentants chrétiens. Une tradition qui a toujours fait l’objet de divergence des points de vue parmi les Palestiniens chrétiens entre les enthousiastes, les critiques et les sceptiques de cette approche.

“Si des chrétiens s’investissent en politique, ça ne doit pas être pour montrer qu’il y a des chrétiens”, dit Nora Carmi, célèbre figure du Centre Sabeel qui porte la promotion d’une théologie chrétienne palestinienne. “Si un Palestinien adulte ne sait pas encore qu’il a des compatriotes chrétiens, ce n’est pas en s’affichant en tant que chrétien au Conseil législatif qu’on va le lui faire savoir”. Pour Nora Carmi “Si le souci est de sensibiliser la société sur la diversité religieuse, alors c’est par l’éducation qu’il faut commencer, et non pas par la politique”.

Le président palestinien, Mahmoud Abbas, 3e à partir de la gauche, lors d’une réunion du Conseil national palestinien dans la ville de Ramallah, en Cisjordanie, le 26 août 2009. © Issam Rimawi/FLASH90
 

L’éducation a été historiquement un point fort de la présence chrétienne en Palestine. Mais l’éducation “est un projet à long terme”, estime le révérend Mitri Raheb, pasteur luthérien et directeur du réseau Diyar, un groupement d’institutions sociales à Bethléem et du collège universitaire Dar Al Kalimah. Selon lui “le temps qu’on change le système d’éducatif et que cela porte ses fruits, il ne restera plus de chrétiens en Palestine”. Le révérend Raheb est en faveur de la représentation des chrétiens par un quota, mais avec une évaluation critique : “Je ne suis pas en faveur d’un système où on doit afficher son identité religieuse. Mais nous ne sommes pas dans une société idéale. Les conditions imposent la nécessité d’une représentation spéciale. C’est le moins mauvais des choix”. Raheb signale l’origine de cette imperfection selon lui : “Malheureusement, c’est l’héritage du système communautaire des millah (millet) que nous a laissé l’empire ottoman”.

 

Entre millets et citoyenneté

Un des aspects visibles encore aujourd’hui du système des millets est l’organisation des statuts personnels par la loi religieuse de chaque communauté, dans les cours islamiques et les cours ecclésiales. Amirah Hananiah considère que “C’est encore une autre preuve du respect de la spécificité des chrétiens. Les Églises sont des partenaires du gouvernement dans le développement de la loi pour les questions sociales”. Elle en donne un exemple : “La Palestine est signataire, depuis 2014 à la convention de l’élimination de toutes formes de discrimination envers les femmes. Cette adhésion implique des changements dans nos lois pour les conformer avec les critères mondiaux, et nous y travaillons avec les Églises.”

Mais pour certains chrétiens, ce partenariat des Églises et de l’État n’est pas un signe d’inclusion. C’est le cas de Ubaï Aboudi, directeur du Centre “Bissan” des études sociales à Ramallah. Il souligne “qu’il ne peut y avoir un vrai sens de citoyenneté tant que nous maintenons un système communautaire par la loi”. Selon Aboudi : “Le système colonial a consacré la représentation confessionnelle dans tout le monde arabe. Ensuite, les régimes autoritaires s’en sont servi pour se donner une légitimité en tant que protecteurs des minorités. Le seul choix que ces systèmes offrent aux chrétiens c’est d’agir en tant qu’ornement du système”. Aboudi conclut sans ambiguïté : “En Palestine, on se laisse un peu trop influencer par l’exemple des régimes arabes.”

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Faire de la figuration ?

Nora Carmi partage cette analyse : “Un quota de chrétiens sert d’abord aux politiciens à se convaincre eux-mêmes, à convaincre le monde, qu’ils incluent tous les Palestiniens”. Mitri Raheb va encore plus loin : “Le système créé par les accords d’Oslo a transformé les partis palestiniens en institutions politiques professionnelles, ce qui a fait que beaucoup de gens ne s’engagent plus. Alors quand ils vont chercher des chrétiens pour faire acte de candidature ils n’en trouvent pas, et ceux qu’ils trouvent feront de la figuration”.
Cette critique n’est pas juste selon William Odeh, chrétien de Beit Sahour, près de Bethléem, candidat aux prochaines élections législatives dans la liste du Front Démocratique pour la Libération de la Palestine FDLP. William insiste : “J’ai milité depuis ma jeunesse avec le FDLP. J’ai été fait prisonnier par l’Occupation (NDLR : les Israéliens) pour y appartenir. Je ne suis pas un figurant”.

Et William de clarifier : “Les sept sièges sont une formalité. Si je gagne, grâce au quota, je serai député du FDLP. Mon programme est celui de mon parti. Il n’existe pas de programme politique des chrétiens”.

 

Une participation “des valeurs”

Une constatation réaffirmée par Ubaï Aboudi : “Moi aussi j’ai été prisonnier politique, et je ne me suis jamais engagé en tant que chrétien. C’est justement pour cette raison-là que je n’accepte pas la représentation confessionnelle aux élections”. Mitri Raheb rejoint Ubaï Aboudi sur ce point : “Déjà quatre partis m’ont proposé la candidature sur leurs listes, et j’ai refusé.

Je pense que je suis plus utile à la Palestine en dirigeant le réseau Diyar qu’au Conseil législatif”, mais il n’oublie pas d’ajouter, avec une touche de pragmatisme : “Mais il est nécessaire d’avoir des députés chrétiens et le quota garantit cela”.

Nora Carmi ne cache pas son scepticisme : “Il n’y a pas de garantie qu’un député chrétien, qui emporterait un siège parce qu’il est chrétien, soit un bon député ! Être chrétien ne peut pas être une étiquette politique”, ce que Mitri Raheb ne conteste pas : “Faire de la politique en tant que chrétien c’est surtout se laisser guider par certaines valeurs. Le respect de la dignité humaine, l’amour du prochain, qui se traduit par le souci du service, et la tolérance des différences”. Le candidat William Odeh commente : “Tous les camarades que j’ai connus en prison, ainsi que mes amis candidats aux élections, de mon parti et d’autres partis aussi, musulmans et chrétiens, défendons les mêmes valeurs.”

PRÉCISIONS

Les millets

Le système des millets, ou des communautés, était le moyen par lequel l’empire ottoman organisait le contrôle de la population en communautés religieuses et ethniques.

Dans ce système, le leadership traditionnel de chaque communauté jouait le rôle d’intermédiaire, entre le pouvoir impérial et sa population respective. Après la fin de l’ère ottomane et à l’aube de la Première Guerre mondiale, le Mandat britannique a maintenu certains aspects du système des millets, ne reconnaissant en Palestine que des autorités religieuses, malgré l’organisation très explicite du mouvement national palestinien.

C’est ainsi que le mufti de Jérusalem, un dignitaire religieux, est devenu, dans les années trente, le représentant palestinien reconnu par le mandant.

Dernière mise à jour: 04/04/2024 11:38

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