
À Alep, le silence qui a suivi la chute du régime, le 8 décembre 2024, n’a rien d’un apaisement. Après quatorze années de guerre, la ville respire à peine. Les combats ont cessé, mais la vie quotidienne reste marquée par l’effondrement économique, l’inflation galopante, la fatigue morale. Dans ce paysage incertain, les Franciscains n’ont pas changé de place. Ils sont restés. Et ils poursuivent leur mission.
Nous sommes un peuple qui a beaucoup souffert, et qui continue de souffrir”, écrit le frère Bahjat Karakash, curé latin d’Alep. “La guerre, la faim, la maladie, les conditions de vie extrêmement dures ont marqué chaque famille. Pourtant, nous avons tenu bon, avec l’espoir de survivre sur notre terre et d’y construire une vie meilleure.”
Dans la paroisse Saint-François du district d’Al-Aziziyah, autour de l’église latine, la vie franciscaine s’organise aujourd’hui autour de plusieurs frères aux visages bien connus des habitants : le frère Bahjat Karakash, figure centrale de l’accompagnement pastoral et humanitaire ; le frère George Jallouf, très engagé auprès des jeunes ; le frère Noor Tamas, présent dans la catéchèse et les activités éducatives. L’autre paroisse latine d’Alep, Saint-Antoine de Padoue, est animée par le frère Fadi Azar, responsable aussi du secteur de Deir al-Ram. Leur action ne se limite pas aux chrétiens latins : elle touche un tissu humain bien plus large, éprouvé par des années de violence et de pauvreté.
L’économie syrienne est aujourd’hui incapable d’assurer les besoins les plus élémentaires. Les salaires mensuels ne couvrent plus qu’une infime partie des dépenses essentielles. “Il est devenu presque impossible de se procurer les biens de première nécessité, souligne le frère Bahjat, l’inflation a imposé un fardeau insupportable à la population.”
Un combat pour la dignité humaine
Dans ce contexte, la maladie devient un point de rupture. Fondé en 2015, au plus fort de la guerre, le centre médical de la paroisse Saint-François est devenu un pilier vital. Il ne s’agit pas seulement de distribuer des médicaments : chaque cas est évalué médicalement et socialement, suivi dans la durée, accompagné humainement et spirituellement.

En 2025, près de 110 000 € ont été consacrés à l’aide médicale : opérations chirurgicales, traitements chroniques, urgences, accompagnement de patients atteints de cancer. Derrière ces chiffres, des visages. Samar Qarnoub, atteinte d’un cancer, confie : “Sans ce soutien, j’aurais dû interrompre mon traitement. Je n’avais rien à vendre, presque aucune aide familiale. Cette assistance m’a permis de continuer à vivre, et m’a donné le sentiment de ne pas être seule.” Albert Jangi, épileptique, explique avoir parfois dû choisir entre se nourrir et se soigner. Pour les Franciscains, la santé est devenue un combat pour la dignité humaine. “La maladie n’est plus seulement un problème médical – constatent-ils – elle est devenue une condamnation sociale pour les plus pauvres.”
À côté du centre médical, l’aide matérielle reste massive. Chaque mois, des centaines de familles reçoivent des paniers alimentaires. D’autres bénéficient d’aides au loyer, de paniers de santé, de soutien pour les enfants et les nourrissons. Des maisons endommagées par les bombardements ou fragilisées par le séisme sont réparées, quand cela est encore possible. Dans certains quartiers, l’installation de panneaux solaires a permis à des familles de retrouver un minimum d’électricité, indispensable pour vivre et étudier.
Mais les frères, entourés d’une solide équipe de laïcs, le disent clairement : l’assistance seule ne suffit plus. Elle soulage, mais elle ne reconstruit pas.
Parier sur la génération qui vient
C’est dans cet esprit qu’est né, en 2022, le centre Tau. Tau : foi, éducation, réalité. Près de 900 enfants et jeunes y sont aujourd’hui accueillis. Soutien scolaire après les cours, accompagnement psychologique, espaces de parole, formation humaine et spirituelle : le centre veut offrir un cadre stable à une jeunesse marquée par la guerre et la peur du lendemain.
“Ici, nous accueillons les enfants et les jeunes pour qu’ils deviennent les responsables de demain”, explique le frère George Jallouf. “Ils ont grandi dans la violence et l’insécurité. Sans accompagnement, beaucoup risquent de se perdre.”
Le défi est considérable. Les ressources sont limitées, les besoins immenses. Le centre fonctionne aujourd’hui avec un budget minimal, très en-deçà de ce qui serait nécessaire pour répondre pleinement aux attentes. Mais le choix est assumé : investir dans l’humain avant que les blessures invisibles ne deviennent irréversibles.

Écouter avant d’agir
Dernière initiative lancée par la paroisse : la création d’une “Maison de l’écoute et de l’accompagnement familial”. Une démarche nouvelle, presque utopique dans un contexte d’urgence permanente. Ici, l’aide financière n’est plus le point de départ. On commence par écouter. Accueillir les familles, entendre leur histoire, identifier les fragilités psychologiques, relationnelles, spirituelles.
“Ce n’est pas un fonds d’urgence, ni une simple aide sociale – expliquent les Franciscains – c’est une transformation de la paroisse en un lieu où l’on soigne les cœurs avant les corps.”
Dans une Syrie entrée dans une phase politique encore incertaine, où les structures étatiques restent fragiles, cette présence patiente et obstinée des Franciscains prend une dimension particulière. “Nous ne demandons pas seulement des dons, insiste le frère Bahjat Karakash, chaque contribution est une médecine, une vie sauvée, une prière exaucée.”
À Alep, l’histoire a changé de visage, mais elle n’a pas encore tenu ses promesses. Les Franciscains, eux, continuent d’habiter l’attente. Avec fidélité.

Dernière mise à jour: 19/03/2026 23:36

