La société ultra-orthodoxe s’accroit, mais ses frontières bougent. Une étude israélienne éclaire la progression des départs, les parcours de ceux qui la rejoignent et les difficultés de ceux qui s’en éloignent. Quitter ce monde ne signifie d’ailleurs pas toujours renoncer à la religion.
Quand on les voit tous vêtus de noir et de blanc, il est facile de penser que la société des juifs ultra-orthodoxes est uniforme. Pourtant, de nombreux détails permettent de différencier les orthodoxes les uns des autres : chapeaux, redingotes, papillotes, barbes, ceintures, bas et chaussures, jusqu’au nombre de boutons et à la manière de rentrer le pantalon dans les chaussettes.
Mais tous les courants du judaïsme ultra-orthodoxe (ou presque) ont un point en commun : on les rejoint et on les quitte.
Le Times of Israël se basant sur étude publiée en décembre 2025 par l’association Yotzim L’shinui – qui accompagne les personnes quittant la société haredi – estime que les chiffres de départ sont en augmentation. Selon ces données, fondées sur le dernier recensement de la population israélienne, 15,3 % des hommes et 11,9 % des femmes issus de ce milieu l’ont quitté à l’âge de 30 ans. Les estimations précédemment citées par l’association étaient respectivement de 13,5 % et 9,6 %. Le phénomène aurait donc été sous-évalué.[1]
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Terresainte.net a déjà présenté les enjeux de l’accroissement numérique des haredim, puis décrit une société « en transition lente mais marquée ». Ce dernier éclairage soulignait les évolutions dans l’accès aux études supérieures, l’emploi féminin ou l’utilisation d’Internet, sur fond d’écarts économiques persistants. L’enquête de Yotzim L’shinui ajoute une autre dimension : les transformations se jouent aussi dans les passages entre ce monde et le reste de la société israélienne.
La tendance dégagée est nette. Parmi les personnes nées à la fin des années 1960 et dans les années 1970, les chercheurs estiment le taux de sortie autour de 7 %. Pour celles nées dans les années 1990 et après, il avoisine 12,5 %. Cette progression concerne les hommes comme les femmes. Dans leur synthèse, les auteurs retiennent une fourchette de 12 à 14 % de départs par génération issue du monde haredi.[2]
L’étude ne permet pas davantage d’attribuer cette évolution à la guerre ou aux débats actuels sur la conscription. Les données de 2023 utilisées dans plusieurs de ses analyses s’arrêtent au 7-Octobre. Elle met au jour une transformation engagée bien avant.
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Mais que quitte-t-on exactement ? Les chercheurs comparent l’appartenance déclarée aujourd’hui avec le milieu familial à l’adolescence. Ils mesurent donc un changement d’identification, sans prétendre raconter à eux seuls les convictions, les pratiques et les relations de chacun. Parmi les personnes élevées dans un foyer haredi, certaines deviennent laïques ; d’autres restent religieuses ou attachées à la tradition. Réduire tous les départs à une perte de la foi ferait disparaître cette diversité.
Le mouvement existe aussi dans l’autre sens. Des personnes ayant grandi hors de l’ultra-orthodoxie la rejoignent. Et sur ce point, l’enquête invite à corriger une impression : une fois pris en compte l’âge des répondants, les taux d’entrée apparaissent relativement stables.
La plupart des départs ont lieu avant 25 ans, tandis que les entrées se poursuivent jusqu’à 35 ans, voire au-delà. Observer seulement les plus jeunes revient donc à compter une large part des départs avant que toutes les arrivées aient pu se produire. Comparer les générations sans cette précaution peut donner l’illusion d’un recul des entrées.
Autre piège : les pourcentages d’entrée et de sortie ne se soustraient pas. Ils portent sur deux populations de départ très différentes, les personnes d’origine haredi d’un côté, celles issues du reste de la population juive de l’autre.
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Ces passages ne remettent pas en cause le moteur principal de la croissance ultra-orthodoxe : sa forte natalité. Une communauté peut grandir rapidement tout en voyant augmenter la proportion de ses enfants qui choisissent une autre appartenance. Les chercheurs en tirent une conséquence simple : même si le taux de départ se stabilisait, le nombre de personnes concernées pourrait continuer à croître, puisque les générations dont elles sont issues sont de plus en plus nombreuses.
Mais comme le souligne le Times of Israel, le départ n’est pas aisé. « Parmi les autres obstacles figurent le manque de soutien au sein de la communauté pour ceux qui font leur service, les lacunes dans l’éducation et la formation professionnelle, le coût du logement et des études sans soutien financier familial, des salaires plus bas et l’absence d’un organisme gouvernemental unique chargé de coordonner l’aide. »
Yotzim L’shinui plaide pour une politique publique coordonnée permettant de mieux accompagner ces jeunes dans les études, l’emploi et, pour ceux concernés, le service militaire.
Et le Tomes of Israel de conclure : « Il est temps que l’État d’Israël ne considère plus ceux qui partent simplement comme une population qui a besoin d’aide, mais comme des jeunes désireux de s’intégrer, de s’instruire, de travailler, de faire leur service et de faire leur part. »
[1] Ces chiffres récents prolongent un travail de fond. Publiée en décembre 2025, l’étude intitulée Transitions : quitter la société haredi et la rejoindre, de Tsvika Deutsch, Moshe Shenfeld et Adar Anisman, examine les données du Bureau central des statistiques israélien entre 2007 et 2023. Elle repose principalement sur son enquête sociale, confrontée à d’autres sources. Il faut distinguer ce document de l’actualisation relayée par le Times of Israel en octobre 2026 : leurs données et leurs méthodes ne sont pas identiques.
[2] Attention au sens des chiffres : cela ne signifie pas que 12 à 14 % des ultra-orthodoxes partent chaque année. Il s’agit de la proportion de personnes ayant grandi dans ce milieu qui, au moment où elles sont interrogées, ne s’y reconnaissent plus.






