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Représenter les chrétiens : les Églises recadrent une initiative chrétienne en Israël

Marie-Armelle Beaulieu
18 janvier 2026
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Le 12 janvier, le président Isaac Herzog recevait les chefs des Églises de Terre sainte pour la traditionnelle réception du Nouvel An. ©Maayan Toaf /GPO

Les patriarches et chefs des Églises de Jérusalem ont publié un communiqué pour dénoncer des initiatives se réclamant des chrétiens de Terre Sainte sans mandat ecclésial. En ligne de mire, un groupe pro-israélien qui revendique une représentation alternative de la communauté chrétienne et conteste ouvertement l’autorité des Églises historiques.


Les patriarches et chefs des Églises de Jérusalem ont publié samedi 17 janvier au soir un communiqué rappelant qu’eux seuls représentent les communautés chrétiennes de Terre Sainte dans les domaines religieux, communautaires et pastoraux.

Sans le nommer explicitement, rendant le communiqué particulièrement sibyllin, le texte semble viser le groupe The Israeli Christian Voice (La voix chrétienne israélienne), dont les prises de position et les démarches politiques récentes sont jugées problématiques par les responsables ecclésiaux.

« Idéologies dommageables » et atteinte à l’unité de l’Église

Dans leur déclaration, les chefs des Églises affirment que « le troupeau du Christ dans cette terre est confié aux Églises apostoliques », présentes « depuis des siècles ». Ils mettent en garde contre « des activités récentes menées par des individus locaux qui promeuvent des idéologies dommageables, telles que le sionisme chrétien, trompent le public, sèment la confusion et portent atteinte à l’unité de notre troupeau ».

Le communiqué souligne que ces initiatives trouvent « un écho favorable auprès de certains acteurs politiques en Israël et au-delà », engagés dans « un agenda politique susceptible de nuire à la présence chrétienne en Terre Sainte et au Moyen-Orient ». Les patriarches rappellent que « revendiquer une autorité en dehors de la communion de l’Église blesse l’unité des fidèles » et « alourdit la mission pastorale confiée aux Églises historiques ».

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Une inquiétude particulière est exprimée face à l’accueil officiel réservé à ces acteurs, « au niveau local comme international », une démarche qualifiée « d’ingérence dans la vie interne des Églises » et de mépris de la responsabilité pastorale des chefs d’Églises de Jérusalem.

Si le communiqué ne mentionne pas le groupe The Israeli Christian Voice, il se trouve que son leader a directement répondu aux chefs des Eglises sur sa page facebook.

On y apprend que The Israeli Christian Voice est une association civile enregistrée en Israël, qui se présente comme une voix indépendante des chrétiens du pays. Fondée par le lieutenant-colonel de réserve Ihab Shlayan, l’organisation affirme agir pour « les intérêts, la dignité et l’avenir de la communauté chrétienne ».

Dans une première réaction à chaud, le groupe revendique son autonomie totale vis-à-vis des autorités religieuses : « Nous agissons indépendamment — sans tutelle, sans peur — pour la survie et la dignité des chrétiens. » Le ton est frontal : le mouvement accuse les conseils religieux d’inefficacité, évoque le chômage, le manque de sécurité et l’absence d’avenir pour les jeunes chrétiens. Il interpelle directement les chefs d’Églises : « Qu’avez-vous réellement fait pour la communauté chrétienne en Terre Sainte ? Donnez un seul résultat. Même le plus petit. »

Le texte appelle explicitement les responsables ecclésiaux à « se retirer » pour « laisser émerger un nouveau leadership », promettant la fin d’une condition assimilée à celle de « dhimmis ».

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Dans une seconde déclaration, plus structurée et adressée directement aux chefs des Églises, The Israeli Christian Voice affirme ne pas se substituer à l’Église dans les domaines doctrinaux ou pastoraux. L’association insiste sur son caractère légal, civil et apolitique, revendique un droit à l’engagement civique et politique, et se réserve la possibilité d’actions en justice contre toute tentative de délégitimation.

Elle affirme coopérer avec des responsables religieux chrétiens, juifs, musulmans et druzes, et assure ne recevoir aucun financement destiné à orienter ses décisions. Son action, selon elle, « complète la mission de l’Église sans la remplacer ».

Les photos qui fâchent

Ces échanges se déroulent sur fond d’une forte exposition médiatique de son dirigeant. Ihab Shlayan a publié plusieurs photos le montrant lors de la récente réception des chefs des Églises par le président israélien Isaac Herzog pour les vœux de la nouvelle année, apparaissant à ses côtés, ainsi que, lors d’un autre événement, aux côtés de l’ambassadeur américain Mike Huckabee. Ces images visent clairement à asseoir une légitimité politique et internationale.

Reste cependant une zone d’ombre majeure : le poids réel de The Israeli Christian Voice au sein de la communauté chrétienne en Israël demeure difficile à évaluer. Le groupe ne dispose pas d’un ancrage ecclésial reconnu, ni d’un soutien public clair des principales Églises locales. Les 18 000 abonnés à sa page sont-ils des partisans et d’où viennent-il ?

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Le cas n’est pas inédit. Par le passé, d’autres figures chrétiennes israéliennes ont porté une ligne très pro-gouvernementale, en rupture avec les positions des chefs d’Églises, comme le prêtre grec-orthodoxe Gabriel Nataf ou le militant Shadi Halul. Aucun de ces acteurs n’a toutefois réussi à s’imposer comme représentant consensuel de la communauté chrétienne.

Par leur communiqué, les patriarches et chefs des Églises tracent une ligne claire : la représentation des chrétiens de Terre Sainte relève des Églises historiques, et toute tentative de captation politique extérieure à cette communion est perçue comme une menace pour l’unité ecclésiale et la survie même de la présence chrétienne dans la région.
La réponse de The Israeli Christian Voice montre que le fossé est désormais ouvert et assumé. La recomposition des identités après le 7-Octobre se poursuit.

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