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À Bethléem, l’école Effetà fait entendre la voix des enfants sourds

Charlie Deulme
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Conversation - Infatigable Sr Carmela Dal Barco, supérieure de la communauté des Sœurs de Sainte-Dorothée à l’Institut Effetà Paul VI de Bethléem, qui accueille et éduque des enfants sourds. © Mazur/cbcew.org.uk

Inspiré du miracle rapporté par l’Évangile selon saint Marc, l’institut pontifical Effetà Paul VI accompagne depuis plus de cinquante ans des enfants palestiniens atteints de surdité.


Ba (ﺏ), ta (ﺕ), tha (ﺙ)”. Bassam, trois ans et demi, se concentre sur chaque lettre en arabe plastifiée déposée devant lui. Son regard fait un va-et-vient entre l’alphabet et l’orthophoniste assise sur la chaise en face de lui. Il observe consciencieusement chaque son, scrutant le mouvement des lèvres, avant de répéter. “Je n’utilise pas la méthode de la langue des signes mais la lecture labiale [sur les lèvres], afin que mes élèves puissent plus facilement parler et comprendre les gens dehors” explique Micheline Alsous.

Bassam fait partie, depuis un an et demi, des 176 élèves de l’établissement d’Effetà, à Bethléem, qui accueille des enfants atteints de surdité. Effetà (ou Effatà) signifie “ouvert” en langue araméenne. C’est le mot que Jésus prononce pour guérir un sourd-muet, dans l’Évangile selon saint Marc : “Des gens lui amènent un sourd qui avait aussi de la difficulté à parler, et supplient Jésus de poser la main sur lui. Jésus l’emmena à l’écart, loin de la foule, lui mit les doigts dans les oreilles, et, avec sa salive, lui toucha la langue. Puis, les yeux levés au ciel, il soupira et lui dit : “ Effata ! ”, c’est-à-dire : “ Ouvre-toi ! ”. Ses oreilles s’ouvrirent ; sa langue se délia, et il parlait correctement.” Mc 7, 32-35.

Ce que pape veut…

Depuis 1971, Effetà est aussi le nom de l’Institut inauguré à Bethléem, pour accompagner les enfants sourds-muets de Palestine. “Notre établissement a été fondé par les Sœurs enseignantes de Sainte-Dorothée, qui ont accompli un vœu du pape Paul VI” explique Albert Hani, directeur d’Effetà depuis l’été 2024. La création de cette école particulière aurait été inspirée par le pèlerinage en Terre Sainte du pape Giovanni Battista Montini, en 1964, lors duquel il avait exprimé le souhait de voir naître une œuvre dédiée à l’accompagnement de ces enfants. “C’est notre mission, en tant que chrétiens, non seulement de venir en aide aux personnes dans le besoin, mais de permettre à ces dernières de vivre leur vie de la meilleure manière” affirme Albert Hani.

Mon beau miroir – À chaque séance, l’orthophoniste invite l’enfant à observer sa bouche et ses expressions faciales. ©Andrea Krogmann

Dès huit heures du matin, dans les couloirs de l’établissement, les élèves, de la crèche — les plus jeunes ont un an — jusqu’à la terminale, rejoignent leurs salles de classe. Sur les murs se détachent une profusion de lettres, d’images et de photographies aux couleurs vives. “Nous les prenons en charge le plus tôt possible, afin que la lecture des lèvres devienne le plus tôt naturelle” explique le directeur. “Près de 100 % d’entre eux sont musulmans, et près de 100 % de nos enseignants sont chrétiens. Peu importe le Dieu, à la fin, nous sommes tous humains et égaux !” s’exclame-t-il.

Les profils des familles se ressemblent souvent. “La quasi-totalité de nos élèves viennent du gouvernorat de Hébron et sont atteints d’une forme de surdité d’origine génétique, liée à la fréquence élevée des mariages consanguins dans les milieux dont ils sont issus” explique Jane Jakama, membre de l’administration de l’école depuis 1997. “Souvent, ils ont donc un parent également sourd, ou bien d’anciens élèves, qui se marient aussi entre eux, finissent par avoir des enfants souffrant du même handicap”, explique-t-elle. Elle détaille le soutien apporté aux familles par une assistante sociale d’Effetà, ainsi que les liens tissés avec d’autres écoles et universités, afin de favoriser l’intégration à l’extérieur et d’améliorer la communication au sein de foyers confrontés à un handicap longtemps resté tabou dans la société palestinienne. “Même si cela reste un stigma, la société est bien plus sensibilisée aujourd’hui à la surdité, donc nos enfants sont mieux acceptés” précise toutefois Albert Hani.

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“Nous sommes le seul établissement à proposer ce type d’apprentissage, non seulement en Palestine, mais dans tout le Moyen-Orient. Et les résultats sont là : nous avons de nombreux anciens élèves qui ont intégré l’université ou travaillent aujourd’hui” raconte fièrement le directeur. Cet apprentissage précieux explique aussi la détermination des élèves à continuer de venir chaque jour à Bethléem, malgré les difficultés croissantes depuis le début de la guerre, en octobre 2023. “En plus de la dégradation de leur environnement familial — beaucoup de pères de famille ont perdu leur emploi, entraînant un appauvrissement général — les enfants sont confrontés à de multiples checkpoints sur leurs trajets. Ils peuvent mettre vingt minutes en bus, comme deux heures, chaque matin et chaque soir, entre Hébron et Bethléem”, détaille Albert Hani.

Patience et longueur de temps…

Mais dans les couloirs de cet établissement, où les enfants se pressent joyeusement comme partout ailleurs, à la différence près d’un appareil auditif discret qui encercle leur oreille, fourni gracieusement par l’école, Effetà demeure la promesse d’un avenir possible. “On les aide à être appareillés, à étudier, à écouter et à parler comme tous les autres enfants : ici, on promet la qualité, à la quantité d’enfants dans le besoin”, conclut Albert Hani.

Près de cinquante ans plus tard, à Effetà, le mot prononcé dans l’Évangile continue de résonner, non comme un miracle spectaculaire, mais comme un travail patient, quotidien et humble : ouvrir des oreilles, délier des langues et rendre à chacun sa place parmi les autres.

Écoles et handicap – L’attention aux plus fragiles

Le réseau des écoles chrétiennes ne se limite pas à l’enseignement général. Il comprend également sept établissements dédiés aux enfants ayant des besoins éducatifs particuliers.
Discrètes mais essentielles, ces écoles incarnent une dimension souvent moins visible de la mission des Églises : accompagner les plus vulnérables, là où l’inclusion demande des moyens, de la patience et une fidélité quotidienne.
Dans un contexte régional marqué par les tensions et les fragilités sociales, cette présence spécialisée dit quelque chose de profond : l’éducation chrétienne ne vise pas seulement la performance, mais la dignité de chaque enfant.

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