Elle est cruciale pour le chrétien la question du tombeau. Que s’est-il passé entre le moment où le corps de Jésus y a été déposé et le matin où on l’a revu ouvert et déserté ? Cet article ne répondra pas à la question du comment, mais montrera des lieux qui n’ont pas été retravaillés et exposent dans leur antiquité première ce que fut le sépulcre du Christ.

En approchant de Gethsémani, au pied du mont des Oliviers, on voit dans le lit du Cédron, tout près de la route qui mène à Silwan, le village arabe de Siloé, trois riches tombeaux, non construits, mais taillés dans la roche, comme cela s’est pratiqué à Pétra, ou en Syrie, et dans toutes ces régions de massifs calcaires. Il apparaissait plus efficient de creuser et tailler que de transporter des pierres et d’élever des murs. Ces trois monuments funéraires portent des noms de familles prestigieuses, et nous sommes sûrs qu’ils ont été vus par Jésus car ils datent du siècle qui le précède.
Is 53, 9 “On lui a donné un sépulcre avec les impies et sa tombe est avec le riche.” (Un riche dans le texte hébreu, plusieurs dans la traduction grecque de la Septante). Cette phrase du prophète Isaïe, chaque pèlerin peut la méditer dans la basilique du Saint-Sépulcre. Mais aujourd’hui le lourd bâtiment, chargé d’Histoire et tant remanié, peine à rendre explicite la tombe d’origine “là où on l’avait mis” – Mc 15, 47. Le quatrième évangile fournit un peu plus de détails : “Or il y avait un jardin au lieu où il avait été crucifié, et dans ce jardin un tombeau neuf dans lequel personne n’avait encore été mis” – Jn 19, 41. Matthieu ajoute qu’un certain Joseph d’Arimathie en était le propriétaire “et il le mit dans le tombeau neuf qu’il s’était fait tailler dans le roc, puis il roula une grande pierre à l’entrée du tombeau et il s’en alla” – Mt 27, 60. Voilà comment l’évangéliste signifie que l’oracle isaïen est accompli.
“L’ange du Seigneur vint rouler la pierre” – Mt 28, 2

Une brève visite à la tombe “des Hérode” peut aider le pèlerin à comprendre l’agencement de la tombe de Jésus et, par là-même du Saint-Sépulcre actuel, auquel tous les nombreux ajouts successifs ont donné l’aspect compliqué et moins lisible qu’il a aujourd’hui.
Dans un jardin public, en contrebas du grand hôtel King David, à proximité du consulat de France, dans un coin sans pelouse, subsistent une portion de carrière et une unique tombe à pierre roulée. Elle est attribuée à la famille d’Hérode le Grand, creusée à sa demande sans doute pour y enterrer son père, Antipater, mort empoisonné en 43 av. J.-C. Sur le roc est bien visible le travail des carriers qui ont extrait des blocs de pierre et réalisé ce tombeau, aujourd’hui à-demi enfoui à cause de l’élévation naturelle des sols. La grosse pierre ronde qui devait fermer l’orifice de la tombe est là, encastrée dans sa large ornière.
Lire le texte de l’ensevelissement de Jésus dans ce jardin est sans doute plus parlant que devant l’édicule de la basilique, où d’ailleurs on ne prendra pas la parole en groupe. Je me souviens des réflexions de plusieurs pèlerins : “Ah ! C’est donc ça une pierre roulée”… “Maintenant je visualise la scène et je comprends mieux la question des femmes de l’Évangile : ‘Qui nous roulera la pierre ?’” – Mc 16, 3 – car elle est en effet massive. Le guide qui entend cela se dit qu’un des buts du pèlerinage est atteint : que chacun reparte chez lui avec de la couleur, des sons, un peu de poussière dans sa Bible et une vision plus concrète de la vie de Jésus : distances parcourues avec les disciples d’un village à l’autre, surtout en Galilée, ports et sites autour du lac de Tibériade, établissements du désert, villes et collines arpentées par les disciples et le maître ; ses enseignements, les discussions avec des publics variés, les paraboles qu’il avait le génie d’adapter à son environnement et à la saison (moissons, vendanges). Toutes ces rencontres et guérisons ont pris chair et vie, et l’Évangile ne sera plus jamais lu ni entendu comme avant.
Dans une ville de Nazareth en Galilée
Un tombeau de même facture se trouve dans un sous-sol du village de Jésus, au cœur de la propriété des Dames de Nazareth. De nombreux groupes de pèlerins établissent leurs quartiers dans cette hôtellerie très accueillante et visitent systématiquement le tombeau, guidés par une des sœurs. D’autres, qui logent ailleurs dans la capitale galiléenne, y font visite car l’ensemble fouillé est vraiment parlant. Après avoir descendu quelques marches à proximité de la cuisine des sœurs, on se trouve dans une petite portion du bourg de l’époque du Christ. Cette partie est de l’autre côté du ravin qui séparait, et on en voit encore aujourd’hui le creux -c’est la rue qui descend le long de la basilique actuelle-, le gros du village de cette partie côté ouest. Les archéologues ont dégagé deux rues, quelques maisons d’une ou deux pièces seulement, et dans l’une, une tombe à pierre roulée, parfaitement lisible : deux logettes où l’on entre de plain-pied au niveau du sol (sol de l’époque, il y a donc deux mille ans) et un bloc épais taillé en roue qui devait être roulé devant la tombe pour la fermer.

Selon les sœurs qui avaient acheté le terrain en 1855, c’est en 1884 que l’on découvrit à l’occasion de travaux, cet ensemble de grottes, habitations, bassins, portions de colonnes, pièces de monnaie et autres matériel des siècles byzantins. Certaines surfaces comportaient quelques décors ; sur un mur un poisson gravé, malhabile mais assez net ; au sol des mosaïques dont les tesselles furent retrouvées trop mélangées pour en reconstituer les dessins. Une pièce présente tout l’aspect d’un lieu de culte fort ancien, peut-être des premiers temps chrétiens.
Et, ce qui nous occupe principalement, cette tombe que, dans la mémoire des habitants de Nazareth du XIXe siècle, on nommait “le tombeau du Saint” ou “du Juste”. Cela résonnait avec la phrase que Matthieu emploie pour désigner Joseph, “son mari qui était un homme juste” – Mt 1, 19. Quelques témoignages de pèlerins parmi les plus anciens viennent conforter l’hypothèse que ce lieu pourrait être le domicile de Joseph dans lequel il accueillit Marie son épouse et l’enfant, maison donc de la sainte Famille. Saint Jérôme, venu sur place en 386, avait remarqué “une église à l’endroit où l’ange entra pour annoncer la grande nouvelle à la bienheureuse Marie et une autre au lieu où le Seigneur fut nourri”. Quant à l’évêque Arculfe, venu de Gaule en l’an 670, il a vu aussi “une église au milieu de la ville, bâtie sur deux voûtes au lieu où jadis se trouvait la maison dans laquelle notre Sauveur a été nourri.” Il en est résulté une “église de la Nutrition” qui pourrait bien être celle-ci accolée dès les premiers temps du christianisme à la maison paternelle de Jésus. À proximité on voit aussi les restes, la margelle avec la marque des cordes qui ont creusé la pierre, d’un puits.
Nous avons donc ici beaucoup plus qu’un tombeau, la trace remarquable du village de “la vie cachée” de Jésus et de la toute première dévotion de ses disciples et familiers.
Au bord d’une route
Plus au nord, toujours en Galilée, on peut voir une nécropole juive dans les environs de Megiddo, au lieu-dit Eïn Hashofet, “la source du juge”. La route n’est pas facile à trouver, mais le détour vaut la peine quand on fait route vers le mont Carmel et l’accès est totalement libre. Ce sont plusieurs tombeaux entièrement creusés dans la roche et sur plusieurs niveaux car on a devant soi une petite colline qui a servi pour tout un village ou au moins plusieurs familles. La plupart de ces cavités comportent une pierre roulée, comme on l’aura vu à Nazareth et à Jérusalem. Là encore un groupe peut, juché sur la hauteur, méditer sur les scènes de découverte du tombeau vide, qui sont, dans chaque évangile, rédigées avec quelques différences [Mt 28, 1-10 “l’ange du Seigneur vint rouler la pierre sur laquelle il s’assit” ; Mc 16, 1-8 “la pierre avait été roulée de côté, or elle était fort grande” ; Lc 24, 1-12 “les femmes trouvèrent la pierre roulée de devant le tombeau” ; Jn 20, 1-18 “la pierre enlevée du tombeau”]. Comme un À-Dieu, nous quittons le pays où nous venons de pèleriner avec la certitude concrète de la Résurrection et le désir de faire connaître la Bonne nouvelle.

