Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

Franciscains en Terre Sainte pour témoigner de Sa présence en tout homme

Pierbattista Pizzaballa ofm
30 novembre 2011
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10 000 personnes au meeting de Rimini pour écouter le témoignage du Custode de Terre Sainte. © Giovanni Zennaro

Lors du meeting annuel de la communauté Communion et Libération, le Custode de Terre Sainte a donné un témoignage fort et personnel de sa propre expérience de la Terre Sainte et de ce qu’il estime être la vocation des franciscains appelés à vivre dans celle que François d’Assise appelait la « perle des missions ». Extraits.


La Terre Sainte est un lieu formidable. Garder les Lieux n’est pas une simple œuvre d’archéologie 1. Demeurer en Terre Sainte en tant que Franciscain et garder la mémoire des Lieux nous oblige surtout à conserver le témoignage et l’expérience à laquelle les Lieux font référence. […] Si Jésus a habité une terre en donnant une épaisseur de vérité et de divinité à l’humanité concrète, il est possible d’habiter la Terre avec et comme Lui. S’il existe une Terre Sainte cela veut dire qu’il existe une manière sainte d’habiter la Terre. Pour le dire avec Rahner : si le Verbe s’est fait homme, tout homme peut en puissance être le Verbe ! […]
On ne se rencontre cependant pas à partir des idées. Ou plutôt, on ne se rencontre pas si les idées de chacun n’ont pas un poids, une épaisseur, un terrain réel de vie vécue dans l’ouverture à l’autre et à l’Autre. […} Pour nous, demeurer en Terre Sainte ne devrait être que cela : faire ce que Jésus Lui-même a fait, à savoir habiter avec vitalité ce monde fracturé, être le prolongement de Sa vie d’accueil et toute entière donnée.
Comment pouvons-nous y arriver ? D’une manière très simple, en cherchant simplement à vivre l’Évangile. La mission en effet n’est pas d’abord et avant tout « faire quelque chose » mais vivre l’Évangile dans le lieu et dans les conditions dans lesquelles on se trouve.

Selon le custode de Terre Sainte, ici au chevet d’une malade à Bethléem, le témoignage d’une vie chrétienne c’est le témoignage d’une expérience du Christ. © Giovanni Zennaro

Vivre l’Évangile, c’est la possibilité de ne pas avoir peur de la vie, c’est la possibilité « d’habiter avec soi-même », sans fuir, en reconnaissant en soi une Présence. Une Présence qui se laisse rencontrer seulement si on s’en remet à la vie telle qu’elle est. L’Évangile c’est la surprise de pouvoir vivre tout ce qui se passe parce que Quelqu’un est là avec soi.
Vivre l’Évangile, c’est tout d’abord faire cette expérience de soi, c’est-à-dire être là concrètement, dans sa propre histoire sans s’inventer d’autres voies de salut sinon celle qui vient de la croix du Christ. Rester là, seul, dans la pauvreté et laisser Dieu me sauver continuellement. […] Vivre l’Évangile en Terre Sainte où rencontrer les autres est compliqué, où la violence passée (et présente) a marqué des communautés entières, qu’elles soient sociales ou religieuses jusqu’à devenir l’unique critère de lecture des relations actuelles, vivre l’Évangile pour un franciscain, c’est essayer d’interrompre ce cercle vicieux de la violence et de la peur en rendant témoignage du salut.
Parfois, nous avons une idée vague et abstraite du salut. Nous en parlons comme s’il s’agissait de quelque chose qui surviendra un jour, et en attendant, on cherche à faire du mieux que l’on peut. Ce n’est pas le salut chrétien. Les pages de l’Évangile nous parlent d’un salut très concret, et d’un Dieu qui vient habiter exactement l’espace de notre quotidien, si bien que le quotidien, comme il est, devient la voie de notre rencontre avec Lui. […]
Jésus habite Sa Terre au travers d’une série concrète d’attitudes telles que la paix, la gratuité, l’accueil et le pardon. Jésus ne pourrait habiter notre péché si sa manière d’y demeurer n’était le pardon. […]

Témoigner d’une expérience

Je voudrais maintenant présenter une expérience personnelle qui a fortement marqué mon séjour en Terre Sainte. Initialement, au cours de mes premières années à Jérusalem, mon contact avec les réalités non catholiques et non chrétiennes se limitait au fait de croiser dans la rue des juifs, des musulmans et des chrétiens d’autres dénominations, ainsi qu’à la prise de conscience des différentes traditions qui, d’une manière ou d’une autre avaient une influence sur la vie de la vieille ville. Je n’avais pas eu de rencontres personnelles particulières à part les habituels épisodes plus ou moins sympathiques dont tous les habitants de Jérusalem font l’expérience : ceux qui vous bénissent, ceux qui vous maudissent, ceux qui vous crachent dessus, ceux qui s’arrêtent pour vous parler… Ma vie se déroulait tranquillement à l’intérieur du couvent. Je n’eus en somme aucune occasion particulière de « dialogue » comme nous le disons aujourd’hui.
Je demeurais et je vivais dans le monde qui, depuis toujours, était le mien : chrétien, catholique, religieux. J’avais mes questions, je me donnais mes réponses.
Les choses changèrent lorsque je fus envoyé étudier à l’université hébraïque de Jérusalem. Ce fut la première véritable exposition, le premier vrai contact avec une réalité qui m’était complètement différente et étrangère. J’étudiais la Bible et je me trouvais donc dans le Département de Bible de l’Université où tous étaient plus ou moins religieux. À cette période, j’étais le seul chrétien dans l’ensemble du Département. Après les premières difficultés, inévitables, naquirent de véritables amitiés. À travers les liens qui se tissaient et au cours de nos très longues discussions, je me rendis compte que moi et mes camarades n’avions pas de langage commun. Je ne me réfère pas à la langue parlée mais à la manière de penser, aux concepts. En parlant de ma foi – parce que cela était presque exclusivement ce sur quoi on m’interrogeait – je ne parvenais à faire passer quasiment rien, non pas parce que je n’avais pas les mots pour le faire mais parce que nous étions dans deux mondes (sémantiques) différents : Eucharistie, Trinité, Incarnation, pardon, famille, vie sociale, etc. Le concept même de Messianisme, que je croyais solide, est très différent tout comme est complètement différente la lecture de l’histoire. L’Ancien Testament, dont nous disons toujours qu’il nous rassemble, est en réalité lu et vécu de manière différente et ne nous unit pas autant que cela.
Progressivement, je compris que : davantage que ma réflexion sur le Christ, ce qui intéressait mes collègues était mon expérience du Christ.
Ma réflexion ne leur parlait pas, ne leur disait rien. Mon expérience en revanche si.

© Giovanni Zennaro

Mes camarades étaient en majorité des colons, issus des Territoires (palestiniens) occupés par Israël ou liés à ce monde. Leur expérience de foi et leur lecture de la Bible les avaient amenés à des choix radicaux même s’ils étaient discutables. Quelle était ma lecture ? Ni défi ni hostilité dans leur attitude mais une curiosité simple et sincère face à laquelle j’étais initialement plutôt maladroit. Quelle était mon expérience du Christ et comment en parler de manière compréhensible et crédible ? Jusqu’alors, j’avais toujours vécu dans un environnement chrétien et ecclésial et ma manière d’être reflétait ce monde. Mais il était évident qu’avec l’effort de communication qu’il convenait de faire, il convenait aussi de faire un effort de purification de mes propres motivations. Je compris alors concrètement ce que signifiait le mot « témoignage », sa difficulté et son charme. Et je me rendis compte que le témoignage devient vrai et vécu lorsqu’il faut s’efforcer de le communiquer. Il n’est pas d’expérience sans témoignage. Il n’est de témoignage qui demeure renfermé en lui-même.
Cette période fut pour moi une sorte de refondation de ma vocation. Le contact – ou le dialogue si vous voulez – avec le monde juif m’avait poussé à relire mon expérience, à la confronter avec celle d’autres personnes, à la partager en quelque sorte d’une manière qui m’était jusqu’alors inconnue. Je parlais du Christ à des personnes qui ne l’acceptaient pas comme Seigneur. Et pourtant, cela non seulement ne nous divisait pas mais au contraire renforçait nos liens.

Pressé par leur amitié

Je n’oublierai jamais la lecture continue du Nouveau Testament que nous faisions ensemble les après-midi ou les soirs. Certains venaient de loin pour ne pas manquer ces rencontres. Je n’avais besoin de pousser personne. Je subissais plutôt ces rencontres. Du moins au début. Presque à chaque page, mes camarades me demandaient : « Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’est-ce que cela te dit ? Pourquoi… » et ils me trouvaient toujours un parallèle conceptuel dans la lecture rabbinique. Après quoi, j’écoutais leurs impressions, je m’émouvais de leurs propres émotions. Lorsque parfois je me permettais amicalement de faire quelques remarques un rien critiques sur des questions d’Église, une forme inconsciemment peut-être de captatio benevolentiae (pour attirer la bienveillance), je les embarrassais. Eux aimaient Israël et moi, je devais aimer l’Église. Les questions internes, je ne devais pas en discuter avec eux. Je ne témoignais plus par obligation mais par nécessité. Leur amitié me l’imposait.
C’est donc sur le terrain du réel que j’ai rencontré mes amis.
J’ai également découvert que l’amitié est cette expérience qui te ramène au réel, à ce que tu es, qui te contraint simplement à être toi-même.
Cette expérience de rencontre avec des personnes radicalement différentes, suivi par d’autres rencontres de genre différent mais de même intensité, a transformé mon rapport avec Jésus. Depuis lors, les choses à faire n’ont pas changé mais ce qui a changé est mon rapport avec elles. Ces rencontres m’ont contraint à prendre une décision personnelle en rapport avec Jésus d’une manière totalement nouvelle. Dans ce sens, je peux dire que grâce à ces amis, j’ai rencontré Jésus de manière nouvelle et plus intime.
Comment est-ce que je rencontre le Christ aujourd’hui ? Je ne suis pas toujours prêt à la rencontre. Mais je sais quelles sont mes certitudes : la Parole, la prière, le Lieu et les personnes. Ensemble. Le rapport avec le Lieu rappelle continuellement l’Événement duquel nous parlent les Écritures, le lieu constitue une mémoire proche, concrète. Le rapport avec les personnes nous oblige à certifier la vérité de notre expérience. Les relations en Terre Sainte sont terriblement blessées. Mais c’est en demeurant là, à l’intérieur de ces relations, que nous trouvons l’invitation quotidienne à vivre avec le Christ et tout alors devient concret, difficile et pourtant nécessaire : le pardon, la gratuité, la liberté, la charité, la modération, la patience, l’accueil… deviennent une nécessité. Refuser ces attitudes serait Le refuser.

Aimer la vie des hommes

En tant que Franciscains de Terre Sainte, nous faisons plus ou moins ce que font tous les autres : nous prions, nous étudions, nous enseignons, nous faisons des fouilles, nous gardons les Lieux, nous accueillons les gens, nous construisons des maisons, nous travaillons, nous faisons des affaires, nous vendons et nous achetons… Cependant, le sens de ce que nous faisons ne se trouve pas dans ce que nous faisons mais dans la possibilité qui en dérive d’aimer la vie de l’homme en sachant que toute vie est la possibilité de la Présence de Dieu. C’est le sacrement d’une rencontre. La fin n’est pas le produit mais la relation, la rencontre : c’est l’Évangile de la présence, le fait de demeurer là, d’être là.
De la rencontre avec cette terre, nous recevons la grâce du devoir d’une expérience réelle du Christ parce qu’ici les mots ne suffisent pas. Ou peut-être parce qu’ici les mots sont trop nombreux et que personne n’y croit plus.
Ce qui reste, en revanche, c’est l’expérience concrète d’une descente au plus profond de sa propre humanité, au-delà des apparences, dans un chemin de vérité qui n’est pas simple.
Nous faisons donc plus ou moins ce que font tous les autres et nous ne sommes ni meilleurs ni pires que tous les autres. Nous avons seulement cette certitude : que le Seigneur continue à cheminer dans l’histoire de l’homme, qui demeure une histoire difficile mais habitée et pardonnée. Donc précieuse.
Nous sommes là avec l’envie de révéler ce qui fait la nouveauté unique de notre foi, qui est le salut, et un salut personnel, qui touche tout homme en particulier. Nous sommes là donc en tenant la porte ouverte, comme l’était la maison de saint Pierre qui a accueilli le Seigneur Jésus. Nous ouvrons à Dieu la porte du réel et nous donnons à Dieu ce que souvent l’homme n’a pas le courage de Lui donner, à savoir sa douleur, son propre péché, son besoin de salut. Et avec la ténacité et l’espérance de ceux qui veulent voir la réalisation de ce salut, qui veulent voir l’aube de Capharnaüm même là où il semblerait encore faire nuit.

1. La conférence commence sur une longue méditation sur la ville de Capharnaüm alors que le meeting de Rimini présentait le projet de la Custodie (voir page de gauche).

Dernière mise à jour: 31/12/2023 20:36

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