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Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

Chrétiens d’Alep, croire malgré la guerre

Emilie Rey
16 juillet 2015
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En avril 2015 les évêques catholiques et orthodoxes d’Alep lançaient un cri de douleur. Depuis le début du conflit, leur ville fait tristement la Une des journaux et synthétise à elle seule tout l’horreur de la crise syrienne.


En avril 2015, en pleine Semaine Sainte, les évêques catholiques et orthodoxes d’Alep lançaient un cri de douleur. Depuis le début du conflit, leur ville fait tristement la Une des journaux et synthétise à elle seule toute la complexité et l’horreur de la crise syrienne. La mosaïque religieuse aleppine, qui incarnait jusqu’alors la pluralité confessionnelle de la Syrie, est en train de se disloquer et à quel prix ?

Au carrefour avec la Turquie et l’Irak, Alep est la seconde ville de ce grand pays qu’est la Syrie (185 180 km²). On la surnomme en arabe Aleb al-Shahbah – comprenez Alep la laiteuse, la florissante, la marchande. En effet, Alep avait bâti sa prospérité sur un important réseau commerçant et le dynamisme de ses activités de production, sans compter son souk millénaire qui charmait les touristes du monde entier. Tout cela s’écrit désormais au passé. Dans la capitale économique qui abritait (avant le printemps 2011) plus de 2,5 millions d’habitants, il n’en resterait que 400 000. Turquie, Liban, Jordanie, Europe mais aussi Damas ou les villes côtières de Syrie : les habitants d’Alep, chrétiens en tête, ont pris le chemin de l’exil. Une date sombre restera dans les manuels d’histoire sous le nom de “bataille d’Alep” : juillet 2012 où l’horreur a débuté sans jamais finir.

Crise humanitaire

Été 2012. Les opposants ou “rebelles” au régime de Bachar El-Assad entrent dans Alep et la ville se transforme très vite en un “Berlin oriental”. Les quartiers chrétiens du centre historique tels Al Midan, Suleimaniyeh, Jedeydeh ou Azizieh se retrouvent en zone gouvernementale, sur la ligne de front qui sépare l’est de l’ouest de la ville. Routes coupées, affrontements de rue violents, pénurie régulière d’eau, de fuel, de produits d’hygiène, électricité aléatoire. La ville est encerclée de toutes parts, ses habitants pris au piège. Églises, maisons, mosquées, entreprises, rien n’est épargné et des quartiers résidentiels sont bombardés quotidiennement par le régime qui n’entend pas abandonner la métropole. Boulos, jeune chrétien et médecin d’Alep se souvient : “Tout est paralysé, notre vie s’est réduite à un périmètre de quelques kilomètres. Je me suis levé pendant des mois avec une seule obsession: trouver de l’eau et du pain. Pour idée, on achetait le pain 2 livres syriennes avant le conflit; aux moments les plus durs je l’ai payé 50 livres! J’ai même transporté du fuel acheté au marché noir dans des sacs en plastique!”

 Nul autre choix que de s’adapter. C’est le verbe qui revient sans cesse dans la bouche des Aleppins que l’on rencontre. Le système de santé est à bout de souffle. Boulos poursuit : “J’ai passé des douzaines d’heures au bloc (opératoire) sans discontinuité, sans pouvoir désinfecter proprement le matériel, sans scanner ou IRM, en rupture de médicaments! Il n’y a plus que deux hôpitaux publics qui fonctionnent pour des milliers de blessés.” L’Église et ses fidèles ont pris leurs responsabilités (voir encadré) et participent activement à l’aide d’urgence comme en témoignent les pères Élias et Ibrahim, respectivement maronite et franciscain, tous deux prêtres à Alep.

Travailler ensemble

“Notre principale préoccupation, raconte le père Élias, c’est de savoir comment accompagner au mieux ceux qui restent, qu’ils le désirent ou qu’ils n’aient pas d’autres choix”. La population encore présente, délibérément ou pas, est issue de la classe moyenne ou pauvre, composée dans une large mesure de personnes âgées, femmes et jeunes enfants. Les jeunes hommes, eux, fuient le pays pour échapper au service militaire obligatoire. Cet aspect démographique inquiète frère Ibrahim : “Notre société est fragilisée par ce déséquilibre qui se fait sentir chaque jour un peu plus. C’est un défi pour l’Église d’aujourd’hui et de demain”.

Pour venir en aide aux Aleppins, sujets à la peur et à la terreur quotidiennes, la petite communauté chrétienne travaille bien concrètement : dispensaires d’urgence, soutien scolaire pour les enfants, aide au paiement des loyers, distributions alimentaires… Le Conseil des Responsables des Communautés Chrétiennes de la ville se réunit fréquemment. “Il s’agit de croiser nos données et informations afin de secourir un plus grand nombre de personnes mais aussi de donner une direction à notre communauté chrétienne” explique frère Ibrahim. Entraide qui ne se limite pas aux chrétiens. Père Élias affirme : “Je ne quitterai Alep que quand le dernier musulman partira; je ne parle pas de ces extrémistes qui terrorisent nos populations mais des nombreux musulmans et musulmanes avec qui nous travaillons tous les jours. L’existence des musulmans est une grâce, poursuit-il, le message du Christ c’est d’accepter l’autre, si nous ne sommes pas capables de le faire au quotidien alors à quoi bon se dire chrétiens ou croyants?”

Cette collaboration a toujours existé à Alep, et si le dialogue est parfois mis à l’épreuve, frère Ibrahim le perçoit comme une occasion de témoigner que la victoire ne peut être que celle du bien, de la vie, de l’amour. Le frère Pizzaballa, custode de Terre Sainte, au retour de sa dernière visite, en avril 2015, racontait : “J’ai assisté aux funérailles d’une mère chrétienne et de ses deux filles. Beaucoup de femmes musulmanes étaient présentes à la messe pour pleurer avec leurs voisins chrétiens. C’est un grand signe de solidarité. À l’inverse de ce que l’on voudrait nous faire croire, les rapports ne sont pas brisés”. Et le jeune Boulos de compléter : “Je crois que cette entraide pansera les plaies de la Syrie de demain, personne n’oubliera comment nous nous sommes tendu la main mutuellement”.

Laboratoire de guerre

La violence des combats a cependant raison de la détermination de beaucoup de familles. Les fidèles n’arrivent pas à chasser de leurs esprits les terribles scènes de carnage auxquelles ils ont assisté. L’idée que le pire pourrait encore arriver les effraie. Ainsi Boulos a fini par quitter Alep, le cœur serré laissant derrière lui sa famille : “Nous étions sûrs que cela n’allait durer que quelques jours, cela fait maintenant trois ans que nous sommes en plein cauchemar. Je dois me construire un avenir ailleurs pour aider les miens à supporter le leur. Je n’ai pas d’avenir à Alep”. Pour donner un ordre d’idée, en avril dernier, ce sont encore “12000 Aleppins qui ont fui dont 10000 chrétiens” constate impuissant le père Elias. Alors qu’elle a représenté jusqu’à un quart de la population, la présence chrétienne à Alep tournerait autour de 50 000 âmes. “Nous en avons assez d’être un laboratoire d’armes de guerre dévastatrices! Nous n’avons pas peur de mourir en martyrs, mais nous refusons que notre sang soit versé pour des raisons suspectes et écœurantes, alors verrouillez les portes des armements et des munitions, arrêtez de fournir des instruments de mort!” imploraient les évêques d’Alep à l’unisson en pleine Semaine Sainte. Il faut dire que les bombes-barils ont fait leur apparition. Le principe est aussi simple qu’inhumain : ces engins explosifs improvisés sont des barils remplis de combustible et débris métalliques largués depuis des hélicoptères ou avions. Ces attaques ont un effet dévastateur sur la population civile. Le docteur Boulos raconte : “Un jour des bombes-barils ont été lancées au-dessus d’un jardin public; nous avons reçu sept enfants, les corps criblés de ferrailles. Nous n’en avons sauvé que deux. Quand j’ai rendu ces enfants inertes à leurs familles pétrifiées j’ai crié de colère envers Dieu: tu n’existes pas ou si tu es là, toi le soi-disant Très-Haut, tu es responsable de toute cette horreur car tu ne fais rien; ce jour-là j’ai perdu la foi…”. Le père Élias aurait lui aussi de quoi crier vers Dieu, sa cathédrale maronite a été fortement endommagée et, avant elle, celles des grecs et arméniens catholiques. La célèbre cathédrale des Quarante-Martyrs des arméniens orthodoxes est, elle, totalement détruite. Les responsables chrétiens d’Alep refusent pourtant de se laisser aller au désespoir.

Foi des premiers chrétiens

Bien des communautés célèbrent désormais l’eucharistie dans les maisons de leurs fidèles. “Il nous faut, chaque jour, convaincre la communauté chrétienne apeurée que Dieu est présent parmi nous. Aider les gens à répondre à leurs besoins primaires ce n’est pas seulement leur donner à manger et à boire mais les convaincre qu’ils sont aimés de Dieu, explique frère Ibrahim, et il ajoute : Dieu est à l’œuvre, il multiplie chaque jour le pain et les poissons. Il y a quelque chose qui nous dépasse, quelque chose de plus grand que nos forces humaines. Au milieu de cette crise, je suis témoin chaque jour de nombreux miracles que Dieu réalise dans la vie des gens”. Mariages, baptêmes et grandes fêtes chrétiennes, les prêtres d’Alep remplissent leur sacerdoce dans ce qui est aujourd’hui un vaste champ de ruines. “Si nos corps sont fatigués, nos cœurs ne le sont pas. On essaye de vivre au mieux le message du Christ et de servir les pauvres. Il y a plusieurs pauvres: les musulmans, les chrétiens et ceux qui ne connaissent pas encore Dieu. Il n’y en pas un plus important que l’autre” explique le père Élias. Les chrétiens ont appris à prier différemment et plus fidèlement, dans la pauvreté à laquelle invite le Christ. Il conclut : “Nous nous en remettons entièrement à Dieu, nous vivons un retour à la foi des premiers chrétiens, au christianisme des apôtres; comme eux nous sommes là pour montrer combien le visage du Christ est aimant. Nous devons rester”. Puisse notre prière active et notre responsabilité de citoyen de ce monde, soutenir toutes ces bonnes volontés de l’ombre, ces hommes et femmes à la foi exemplaire qui nous redisent le sens de l’espérance chrétienne.

 


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