Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

Au Mont Nébo l’église a rouvert ses portes

Beatrice Guarrera
30 mars 2017
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Nouveaux chantiers de fouilles, nouvelles découvertes mais surtout nouvelle église pour accueillir pèlerins et touristes au mémorial
de Moïse sur le Mont Nébo. Les franciscains ont joué la modernité
pour mettre en valeur le patrimoine biblique.


Du haut de la montagne d’où Moïse a vu la Terre Promise, la vue est extraordinaire : le désert, la mer Morte, les villes voisines. Par temps clair, on peut même voir Jérusalem. Après l’inauguration d’octobre 2016 et de longs travaux de restauration, le Mémorial de Moïse sur le Mont Nébo peut à nouveau être apprécié dans toute sa beauté. C’est un site magnifique qui laisse sans voix pèlerins et touristes à la recherche de lieux mémorables, c’est pourquoi il vaut vraiment le détour.

 

Le père Michele Piccirillo, franciscain archéologue de la Custodie de Terre Sainte, qui a consacré une grande partie de sa vie au Mont Nébo, n’a pas pu voir le travail abouti, mais d’autres l’ont achevé en sa mémoire. Après le décès du religieux en 2008, frère Eugenio Alliata a mené les fouilles archéologiques de la basilique, avec son élève, le Dr Davide Bianchi. Les travaux visaient principalement à préserver les éléments archéologiques du lieu et à mettre l’accent sur l’aspect spirituel. Tous les sols et les fragments de mosaïques ont été soumis à une restauration minutieuse avant d’être réintégrés à l’intérieur de l’église. Pour permettre la pleine lecture de toutes les étapes archéologiques, il a été décidé de placer sur les murs les mosaïques qui se superposaient. Un nouveau toit a également été construit, et la structure consolidée, de façon à pouvoir résister à l’instabilité géologique.
Le Mémorial de Moïse, reconnu comme tel au milieu du XIXe siècle, se trouve à l’ouest de Madaba, en Jordanie, sur un terrain acheté par les franciscains en 1932 grâce au père Jérôme Mihaic. Étant ami avec plusieurs familles bédouines installées à proximité du Jourdain, il fit en sorte que, grâce à la collaboration de l’émir Abdullah bin Hussein, la Custodie de Terre Sainte pût acheter une partie du Mont Nébo aux membres de la tribu Wekhyan. Les chercheurs étudient actuellement les plus anciennes phases de construction du sanctuaire, les mieux connues portant sur les événements ultérieurs, notamment la basilique du monastère agrandie durant le VIe siècle ap. J.-C. et embellie avec de nouvelles mosaïques ; le monastère a continué d’exister jusqu’à la fin du IXe siècle, les chrétiens ayant continué à fréquenter le sanctuaire de Moïse, même après la conquête islamique. De récentes découvertes archéologiques montrent que, après le tremblement de terre de 749, l’abside de l’église et certaines pièces du monastère ont été reconstruites. Avec le temps, le site a souffert d’un lent abandon, pour être finalement redécouvert plus de mille ans plus tard, lorsque les premiers explorateurs européens ont cherché à identifier les lieux saints qui se trouvaient dans le désert de Jordanie.

Une partie de la nef actuelle

Consolider les fondations

La première couverture de protection de la basilique, qui consistait en une structure préfabriquée de fer, remonte à 1963, lorsque le père Virgilio Corbo, archéologue, était en charge du travail. Sous sa direction de nouvelles mosaïques et inscriptions ont été découvertes. La guerre de 1967 a mis fin à cette phase et le terrain est devenu une zone militaire fortifiée. À la fin des hostilités, le père Michele Piccirillo a reçu la charge en 1976 de directeur des Antiquités de Jordanie. Au cours des fouilles qu’il a dirigées, a été identifiée une mosaïque précieuse du Diakonikon, jusqu’à aujourd’hui la plus belle mosaïque intacte de Jordanie. La mort soudaine du père Piccirillo en 2008 a causé un vide dans la direction des travaux de restauration ; après une première phase sous la responsabilité de Carmelo Pappalardo, elle a été confiée en 2012 au père Eugenio Alliata et au Dr Davide Bianchi.
Fr. Alliata raconte : “La couverture de l’édifice avait besoin d’être améliorée ; cela a donné lieu à un concours entre architectes de renommée internationale. Le projet retenu de l’architecte Roberto Sabelli était le mieux à même de préserver l’aspect religieux du sanctuaire. Sa beauté devrait aussi aider à la prière”.
Le terrain sur lequel se dresse la basilique du Mont Nébo est instable du point de vue géologique, à cause de la superposition de couches de calcaire et d’argile. Il fallait par conséquent effectuer un travail minutieux pour planter des pieux de fondation d’une longueur de 15-20 mètres. Les nouveaux poteaux sont légers et descendent en profondeur, reliant ainsi les différentes strates. Les matériaux de construction utilisés dans le passé, comme le ciment et l’amiante, ont été remplacés par d’autres, plus modernes : zinc et titane pour les toits, et une chaux spéciale comme liant des mosaïques. “Nous voulons que le résultat soit bon, durable et que ce travail serve à la formation des ouvriers et techniciens jordaniens, lorsqu’ils seront face à un édifice ancien devant être préservé”, a déclaré le frère Alliata.
Au cours de ces dernières années de fouilles, une découverte importante a également eu lieu. Le Dr Davide Bianchi explique : “Durant les recherches archéologiques préventives auxquelles je participais de 2012 à 2014, l’attention s’est concentrée sur la nef centrale. Plusieurs couches de béton ont été retirées afin de pouvoir procéder aux fouilles. Le long de l’axe central nous avons identifié une tombe inédite couverte de cinq dalles, qui, une fois ouverte, s’est révélée totalement vide”. Peu profonde elle présente à l’intérieur une rangée supérieure, constituée de pierres de marbre et d’albâtre faisant le tour de la tombe, et une rangée inférieure, recouverte d’une fine couche de plâtre rouge. La tombe est d’époque byzantine, installée à l’intérieur de l’église, à la demande des moines chrétiens dans la seconde moitié du Ve siècle ap. J.-C. Il faut probablement la voir comme un cénotaphe, autrement dit un tombeau vide, placé dans l’église pour commémorer la figure biblique de Moïse. En effet, selon la tradition, les principales églises de l’époque présentaient souvent sous l’autel un reliquaire avec les os des martyrs à qui l’église était consacrée. Le cénotaphe du Mémorial de Moïse s’inscrit ainsi dans cette série de monastères jordaniens dédicacés à la vénération de personnages de la Bible. Déjà la pèlerine Égérie évoquait à cet endroit un lieu de mémoire, surélevé du sol.
“Le but de la Custodie était de rendre le site plus accessible, raconte le Dr David White. Les pèlerins disposent maintenant d’un cadre plus approprié pour la prière et la visite, parce que la structure est isolée thermiquement et les services sont facilités”.

 

 

Dernier effort

Après ces travaux, les mosaïques restaurées ont été fixées aux murs, offrant aux visiteurs la chance d’admirer ces extraordinaires œuvres d’art du passé. La valeur des mosaïques réside dans leur richesse : richesse iconographique, avant tout, comme celle de la mosaïque du Diakonikon, découverte par le père Piccirillo et datée de l’année 530 ; richesse des détails, par la précision particulière avec laquelle elles ont été réalisées ; richesse de l’information, pour tout ce qui aide à la restauration grâce au contenu des épigraphies grecques ou aux représentations des personnages. Elles nous renseignent sur la population locale dans l’antiquité, à partir de scènes de chasse par exemple, et sur le contexte social, par les inscriptions. L’intérêt de certaines mosaïques porte sur les traces de la crise iconoclaste, à savoir la destruction intentionnelle de tous les sujets vivants représentés en mosaïque.
Ce qui reste encore à faire pour le Mémorial de Moïse sur le Mont Nébo ? Réaliser des panneaux d’information, définir et mettre en sécurité l’exposition, enfin créer des points d’observation pour amener les visiteurs à comprendre le milieu environnant. Tous ces travaux se poursuivent tandis que le site est enfin ouvert au public. “Quand nous venons ici, nous entendons la Bible revivre sur place, soutient le p. Alliata. Comme Moïse était le confident de Dieu, nous cherchons ici la confiance de Dieu et sa présence sur cette montagne. C’est pourquoi la communauté franciscaine veut proposer un climat de prière, de quête de Dieu. Un cadre ouvert à tous”.♦


Une fraternité franciscaine de vigie

La fraternité franciscaine qui accueille au Mont Nébo est constituée de trois frères : le gardien (supérieur dans le langage de la Custodie), frère Junio, Brésilien. Il est accompagné de frère Ricardo qui est Italien et de frère Ammar qui est Jordanien. Tous trois sont arrivés en service au Mont Nébo en 2016, prenant la suite d’une précédente équipe. Toute la journée, ils se relaient au sanctuaire pour accueillir les groupes, préparer les messes demandées et répondre aux questions. Fr. Ammar, dirige l’équipe d’ouvriers qui entretient le site. Fr. Junio, quand il n’est pas de service au sanctuaire entre autres activités apprend l’arabe et fr. Ricardo organise des concerts d’orgue dans tout le Proche-Orient, de Tel Aviv à Damas ! Chaque jour, à la fermeture du sanctuaire au public, la vie des frères s’installe dans un silence tout monastique, que les religieux n’interrompent que pour un temps de prière en commun.
Souvent le soir, la nature leur offre le spectacle à couper le souffle de couchers de soleil sur le désert.


Archéologie et pèlerinage

La nouvelle église du Mémorial de Moïse a été conçue en intégrant les deux dimensions : visite de touristes et démarche des pèlerins.
De chaque côté de la nef, se déploient les espaces où ont été mises en valeur les mosaïques et les fouilles. Dans le chœur, les éléments archéologiques ont été préservés, mais l’abside se prête à une forme d’isolement des groupes pour la célébration eucharistique ou un temps de méditation sur ce que la Bible dit de ce lieu et de la vocation de Moïse. En cas d’affluence, une autre chapelle peut recevoir les groupes.
Le sanctuaire est visité par des juifs, des chrétiens et des musulmans. Pour ces derniers, la beauté du site et sa réputation constituent une fierté nationale comme aussi la commémoration du prophète Moïse, Moussa en arabe.


Moïse, le Mont Nébo et la Bible

Moïse monta des steppes de Moab au mont Nébo, au sommet du Pisga, qui est en face de Jéricho. Le Seigneur lui fit voir tout le pays : Galaad jusqu’à Dan, tout Nephtali, le pays d’Éphraïm et de Manassé, tout le pays de Juda jusqu’à la Méditerranée, le Néguev, la région du Jourdain, la vallée de Jéricho, ville des palmiers, jusqu’à Soar. Le Seigneur lui dit : “Ce pays que tu vois, j’ai juré à Abraham, à Isaac et à Jacob de le donner à leur descendance. Je te le fais voir, mais tu n’y entreras pas.” Moïse, le serviteur du Seigneur, mourut là, au pays de Moab, selon la parole du Seigneur. On l’enterra dans la vallée qui est en face de Beth-Péor, au pays de Moab. Mais aujourd’hui encore, personne ne sait où se trouve son tombeau.
(Traduction AELF)

 

Et Moïse mourut dans un baiser de Dieu
Le Pentateuque s’achève sur le chapitre 34 du Deutéronome. C’est dans ce chapitre que l’on trouve le récit de la présence de Moïse au Nébo et de sa mort sur place après qu’il ait pu embrasser des yeux la Terre Promise. La traduction de l’hébreu rend rarement le sens littéral ou l’interprétation que l’on peut en faire. עַל־פִּי יהוה, ’al-piy YHWH, écrit l’hébreu. “Sur la bouche du Seigneur” dit le texte, dans un baiser du Seigneur ont enchaîné les mystiques juive et chrétienne. La méditation au Mont Nébo, ce n’est pas seulement une méditation sur les promesses de Dieu, mais c’est aussi la perception de sa tendresse quand dans un baiser il nous conduit définitivement à lui.

Dernière mise à jour: 10/01/2024 14:49

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