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“Nous commençons à sentir les effets d’une crise sociale profonde”

Claire Riobé
16 avril 2020
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“Nous commençons à sentir les effets d’une crise sociale profonde”
Un nouveau-né de l'hôpital Sha'arei Tzedek, à Jérusalem. 29 octobre 2018. © Hadas Parush/Flash90

En cette période de confinement, Terre Sainte Magazine vous propose de vivre au plus près le quotidien de nos frères et soeurs de Terre Sainte, au travers d'une série de portraits exclusifs. Retrouvez aujourd'hui le témoignage de Denis Sevaistre, directeur de la maternité de la Sainte Famille, à Bethléem.


Denis Sevaistre est arrivé à la tête de l’établissement il y a six ans. Depuis, lui et son équipe ont peu à peu transformé la maternité de la Sainte-Famille. Avec près de 4700 naissances par an, le centre est devenu un lieu d’excellence et une référence dans la région. 

Ancien militaire, membre de l’Ordre de Malte, Denis Sevaistre nous livre ici un témoignage fort sur la gestion de la crise du coronavirus depuis Bethléem, et auprès des nombreux employés et patients dont il a la charge. 

 Comment vivez-vous la crise du Coronavirus à Bethléem ?

Ici nous sommes en couvre-feu et non plus en confinement. C’est un cran de sécurité au-dessus, ce qui signifie que nous n’avons en principe pas le droit de sortir. Les couvre-feux, les gens de Bethléem connaissent, ils ont l’habitude. Personnellement, je bénéficie d’une carte de l’hôpital qui me permet de circuler où et quand je veux, ce qui n’est pas le cas de ma femme, qui ne peut pas se rendre à Beit Jala à Beit Sahour [villes voisines). Les communes sont isolées les unes des autres. 

Début mars, il avait 32 personnes retenues à l’Angel hôtel. Parmi elles, 17 sont aujourd’hui guéries et rentrées à domicile. Nous n’avons pas de nouveaux cas d’infection à Bethléem depuis. Le vrai problème, ce que nous craignons tous, est que les contaminations reprennent si la tension se relâche, et que les habitants de Jérusalem sont autorisés à revenir ici voir leur famille. 

Par ailleurs, nous commençons à ressentir les effets d’une crise sociale profonde dans la ville. Nous espérons que ne se développe pas sur cette dernière une crise politique, qu’il n’y ait pas de personnes malveillantes qui mettent de l’huile sur le feu pour arriver à leurs fins en cette période troublée… Le confinement et le virus n’ont pas de religion, et je vois de nombreux gestes de solidarité se développer dans la ville. Mais c’est par à-coup, je veux dire par là que cette aide n’est ni structurée ni organisée. C’est impossible, puisque nous sommes tous enfermés chez nous.

Pouvez-vous nous parler de l’hôpital de la Sainte Famille ? 

Notre maternité dispose de soixante lits, quarante-deux lits pour les femmes et dix-huit lits de soins intensifs néonat. 

Depuis le 5 mars, les mesures sanitaires y sont drastiques. Il n’y a plus de visites des familles, et les femmes qui accouchent peuvent seulement être accompagnées de leur mari s’il n’est pas testé positif. Très souvent, six heures à peine après l’accouchement, les parents rentrent chez eux avec leur bébé : la plupart d’entre-eux ne veulent pas rester car ils ont peur d’attraper le virus à l’hôpital. 

En ce qui concerne le personnel de la maternité, il travaille maintenant en deux fois 12 heures, et non pas en trois fois, pour limiter ses déplacements et les contacts avec les mamans et leurs bébés. La voiture de l’hôpital récupère tout le personnel le soir, et ramène chacun chez soi, pour leur éviter de traverser les checks points à pieds. Enfin, nous n’organisons plus de réunion du personnel et ne nous déplaçons plus d’un service à l’autre. Il n’y a plus aucune consultation, ce qui d’ailleurs devient compliqué financièrement pour nous.

Cette nouvelle organisation semble presque naturelle, facile pour vous…

Oui, car nous avons déjà presque huit semaines de crise derrière nous ! J’avoue que j’ai pu m’aider du plan blanc mis en place en France [ensemble de mesures nationales au sein des hôpitaux, déclenchées début mars]. Il m’a été très utile pour développer une stratégie complète et globale pour la maternité. Heureusement que nous nous sommes bien organisés, sinon nous n’aurions pas pu traverser cette période. Nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir une faille dans notre système. Nous avons malgré tout 30% d’activité en moins depuis le début de la crise. 

Dans quel état d’esprit sont les futures mères et le personnel de la maternité ?

Il y a beaucoup d’inquiétude. Les femmes qui viennent pour accoucher, d’abord, sont en général très inquiètes. Notre but est de les mettre en confiance. Nos sages-femmes le prennent en compte et agissent comme à leur habitude. Ces femmes doivent retrouver une ambiance qu’elles connaissent, ce qui veut dire qu’en salle d’accouchement nous ne parlons pas du virus. Le personnel porte des masques mais c’est relativement discret, et il n’y a pas de stress.

La direction de la maternité, ensuite, est inquiète car nous sommes en train de faire face à un problème dramatique : nous sommes certes un hôpital charitable, mais un hôpital payant. Or, plus aucun patient n’est en capacité de nous payer les soins en ce moment. Les revenus des habitants de Bethléem viennent en majorité de leur emploi à Jérusalem – mais la ville a fermé ses portes ou ne paye qu’à moitié – et du tourisme – qui est à 100% sinistré. Donc les patients et leur familles ne travaillent plus et n’ont plus aucun revenu. Je le répète, certaines familles qui viennent nous voir n’ont plus rien, rien du tout. Elles en arrivent même à quémander leur nourriture. Nous commençons à être confrontés à une crise sociale qui va être très grave. 

Comment envisagez-vous les mois à venir ?

Je vous avoue que c’est très compliqué. Nous n’avons pas les revenus suffisants aujourd’hui pour payer tous nos employés à 100% de leur salaire. La maternité vit à 63% de ses revenus propres, qui sont retombés à 0 depuis le début de la crise. Et les allocations de l’Ordre de Malte international, versées chaque année à l’hôpital, ne suffiront pas à nous soutenir. Mi-avril, nous avons donc dû annoncer que nous baissions l’ensemble des salaires de 18%, dans les 3 mois qui viennent. J’ai ainsi réussi à garantir à mes employés 80% de leur salaire.

80% du salaire, un chiffre supérieur à celui de bien des établissements de la région actuellement…!

Effectivement, notre comité nous imposait d’avoir trois mois d’avance de salaires pour chaque employé. Et à vrai dire, je me battais depuis cinq ans pour que nous puissions, chaque année, garder cette marge. Et bien nous y sommes : c’est maintenant, avec la crise du coronavirus, que nous avons besoin de ce coussin de sécurité. 

Parmi nos 170 salariés de Bethléem, celui qui gagne le moins touchera 2980 shekels/ mois (760 euros), sachant que le salaire minimum palestinien est à 1400 shekel/mois (360 euros) et que l’Autorité palestinienne vient d’autoriser les entreprises à descendre le salaire à 1000 shekels (260 euros). Pour la petite anecdote, j’ai croisé il y a quelques jours l’assistante sociale de notre maternité. Cette jeune femme doit aider financièrement sa mère et un petit frère handicapé. Elle m’a remercié d’avoir pu sauvegarder ses trois mois de salaires. Ils vont lui permettre de vivre. 

C’est une grande fierté d’avoir réussi à maintenir cette avance financière jusqu’à aujourd’hui. Elle assure a nos salariés un futur relativement stable, ce qui est une victoire pour nous au vu des circonstances que nous traversons. 

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