
Il y a un an et trois mois, frère Francesco Ielpo était appelé d’Italie pour prendre la responsabili-té de guider les frères de la Custodie pour les six années à venir. Il partage ses découvertes et ses réflexions sur l’actualité de la mission franciscaine en Terre Sainte.
Lorsque vous avez été élu custode, vous connaissiez déjà très bien la Terre Sainte et la Custodie (1).
Qu’avez-vous découvert depuis que vous êtes en fonction ? Qu’est-ce qui vous a surpris ?
Il y a une différence énorme entre venir en accompagnant des groupes, ou venir rencontrer et visiter les frères, comme je l’ai fait dans le passé, et vivre ici à plein temps.
On ne vient pas habiter un lieu, on est accueilli dans une fraternité. Cela m’a agréablement surpris et me donne aussi, chaque jour, la force et le courage d’accomplir mon service.
Ce qui change ensuite complètement, c’est qu’en vivant ici, on est immergé dans la vie des chrétiens de cette terre. Les Lieux saints m’étaient familiers. Au cours de cette année, c’est reconnaître des visages de gens d’ici qui me fait me sentir chez moi.
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Quant à ce qui m’interroge le plus, c’est l’impuissance liée au rôle de custode. On en vient à connaître tous les besoins, toutes les nécessités, tous les défis, tous les problèmes et tous n’ont pas de solution. Alors, soit cette impuissance se transforme en désespoir, soit elle devient plus encore — pour employer un terme cher à François d’Assise — mendicité. Je deviens mendiant de sa grâce, de son aide, de sa force.
Aujourd’hui, que signifie réellement le verbe “custodire”, “garder” ? Que faut-il préserver : les pierres, une mémoire, une présence, les relations, une espérance ?
Je suis convaincu que saint Joseph m’enseigne chaque jour le sens le plus profond du verbe garder. Il est le gardien de la Sainte Famille, prêt à donner sa vie pour ce bien précieux qui a été remis entre ses mains, mais il n’en est pas le propriétaire.
Nous sommes les gardiens d’un patrimoine, d’une réalité, d’une richesse qui nous a été confiée par la Providence, par l’histoire, par l’Église, mais qui ne nous appartient pas : elle est destinée au monde entier, à l’humanité.
Aujourd’hui, précisément pour garder les mémoires, les pierres, les personnes et le peuple, je me rends compte — je parle pour moi — que je suis avant tout appelé à garder la vérité de ma vocation et à garder mon cœur. Aujourd’hui, garder son cœur signifie le protéger du virus de la haine, du ressentiment, de la rancœur et de la polarisation.

Lorsque l’on vit dans un contexte aussi difficile, aussi marqué par la souffrance, les injustices, la douleur, la douleur innocente, le cœur cesse facilement de demeurer un “cœur pacifié”, dirait le pape Léon, et que la haine et la rancœur commencent à s’y insinuer. Je crois qu’aujourd’hui, ce qui m’a demandé le plus d’engagement, le plus grand service qui m’ait été demandé, consiste à garder d’abord mon cœur, puis celui de mes frères. Car d’un cœur pacifié naissent des relations pacifiées.
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J’aime à penser que la Custodie est née d’une rencontre entre François et le sultan et qu’elle se nourrit et grandit de rencontres. Nous ne pouvons pas nous contenter de savoir qu’au commencement il y eut la rencontre entre François et le sultan. Notre vocation est de prolonger les rencontres dans le temps, des rencontres avec tous, y compris avec ceux qui, en ce moment, comme à l’époque de François, sont l’ennemi.
Qu’est-ce qui distingue cette province des autres provinces franciscaines ?
Il y a certainement des traits communs, car nous appartenons tous au grand Ordre des Frères mineurs. Mais la Custodie se distingue de très nombreuses manières, uniques et irremplaçables, ne serait-ce qu’en raison de la nature de la mission que l’Église nous a confiée il y a près de sept cents ans (2).
Je vais vous donner quelques exemples. Dans aucune province de l’Ordre nous ne sommes appelés à sauvegarder, à garder les propriétés des chrétiens ; à la Custodie, nous devons le faire. Ce n’est donc pas tant ce que vous faites qui détermine si vous êtes ou non un frère mineur. Ce ne sont pas simplement les œuvres caritatives, les œuvres sociales, mais l’esprit et le style avec lesquels vous les accomplissez.
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Un autre exemple : il n’y a aucun provincial au monde qui se déplace dans une voiture diplomatique avec un chauffeur. Et je me suis beaucoup interrogé à ce sujet.
Cela a été l’une des premières réconciliations que j’ai dû accomplir avec moi-même. C’était à l’occasion de ma première entrée solennelle à Bethléem. Il y a toute cette solennité, cette pompe, ces moments où j’étais l’objet de toutes les attentions. Il y avait des milliers de personnes.

Je suis descendu de la voiture, j’ai regardé autour de moi et je me suis dit : “Ces gens ne savent même pas comment je m’appelle. Ils ne savent pas si je suis bon ou mauvais, ils ne savent pas ce que je pense. Ils ne savent rien de moi. Ils ne sont pas ici pour Francesco, ils sont ici pour ce que je représente. Il est juste qu’ils aient un représentant de cette histoire.”
Je représente une histoire de huit cents ans, une histoire que je n’ai pas faite, qu’ont fait les milliers de frères qui nous ont précédés. Une histoire de présence, de proximité, de bien, de persévérance, de fidélité jusqu’au martyre.
C’est l’une des particularités de la Custodie de Terre Sainte : elle représente une histoire dont il ne suffit pas de se glorifier, car saint François le dit très bien : “Il ne suffit pas de se glorifier de ce qu’ont fait les saints”. Nous sommes appelés à faire notre part, afin que la présence du charisme franciscain marque notre époque, sur cette terre, selon les modalités que l’Esprit saint nous suggérera.
Dans une Terre Sainte déchirée par les appartenances nationales, religieuses et politiques, la Custodie continue de parler de fraternité, de dialogue et de paix. Comment ces mots peuvent-ils conserver leur force alors que les événements semblent les démentir ?
Ce n’est pas parce qu’il ne convient pas aujourd’hui de prononcer ces mots qu’ils ne sont pas vrais. Le fait qu’ils continuent d’être démentis par la réalité ne signifie pas que ce ne sont pas ces mots pour lesquels nous avons donné notre vie.
Je crois donc que nous devons avoir la patience, dans ce moment historique. À défaut de pouvoir les prononcer, nous devons continuer à les vivre. Je le vois dans nos communautés, quand il existe une véritable fraternité entre les frères, les gens viennent car ils en ont soif.
Une de nos principales missions est d’engendrer une communauté. Le pape François l’avait dit à l’occasion du cinquantième anniversaire de Perfectae caritatis, le document conciliaire sur la vie consacrée ; il nous avait invités à être des experts en communion.
Pour être des experts en communion, nous ne devons pas la prêcher, mais la vivre entre nous. Lorsque nous la vivons entre nous, elle devient contagieuse.
Ensuite, cette communion a également besoin d’œuvres concrètes. Je ne peux pas te dire : “Nous sommes une communauté”, alors que tu n’as rien à manger. Bien sûr qu’il faut une école, un hôpital ; il faut des colis alimentaires là où l’on en a besoin, il faut tout cela. Mais, sans communion, nous ne serions qu’une ONG.

Enfin, si vous pouviez parler avec saint François de la Custodie, de quoi voudriez-vous lui parler ? Et que pensez-vous qu’il vous demanderait ?
Je lui demanderais certainement beaucoup de choses. Je lui demanderais avant tout d’avoir les mêmes yeux que lui, le même regard. Je sais ce qu’il me demanderait : il me demanderait d’abord et avant tout d’aimer les frères tels qu’ils sont.
Il a écrit une lettre à un ministre qui, face aux difficultés, était tenté d’aller vivre dans un ermitage. Il lui dit : “Même si un frère venait à toi après avoir péché autant qu’un frère puisse pécher sur cette terre, qu’en croisant simplement ton regard il se sente pardonné. Et même s’il péchait mille fois, qu’il revienne mille fois auprès de toi. Aime-le plus que moi pour cela et n’exige pas qu’il devienne un meilleur chrétien.”
Si je devais parler avec François, je lui dirais : “Je veux rester un peu avec toi, je veux marcher avec toi, je veux vivre quelques années avec toi pour apprendre à avoir ton regard, ton cœur, ton attention.” Non seulement sur les frères, mais sur tout : sur la Création, sur les hommes, sur l’Église.
J’aimerais aussi qu’il me dise, comme il l’a dit à frère Léon après avoir écrit la bénédiction : “Chaque fois que tu en as besoin, tu peux venir me voir.”
1. Frère Francesco Ielpo, custode depuis juillet 2025, a été successivement en Italie Commissaire de Terre Sainte, président de la Fondation Terre Sainte et enfin délégué du custode pendant trois ans.
2. Le pape Clément VI a fait des Franciscains les gardiens (custodes) de Terre Sainte en 1342. Ils y étaient présents depuis 1217.
Dernière mise à jour: 20/09/2026 14:20

