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La religion dans les écoles Terra Sancta, une matière pour la vie

Hélène Morlet
26 septembre 2016
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Les jeunes filles des écoles de Terre Sainte tenues par les sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition sont reconnaissables à leur uniforme écossais rouge. Ici durant le cours de religion animé par Nadine Bittar ©Nadim Asfour/CTS

Dans le programme scolaire palestinien, le cours d’instruction religieuse est une matière au même titre que les maths ou la langue arabe. Les écoles de la Custodie ont voulu aller plus loin.


« Les élèves doivent étudier pour avoir de bonnes notes en religion”, explique frère Marwan Di’des, le franciscain directeur du Bureau central et de l’école de garçons Terra Sancta à Bethléem. “Ce n’est pas très dur, mais ce sont des jeunes en formation, ils ne sont pas assez matures pour faire la différence entre étudier pour l’examen et étudier pour sa vie. D’ailleurs, même nous les adultes avons parfois du mal à voir cette différence !”

C’est pour cela que depuis deux ans, le Bureau central des écoles de la Custodie a mis en place un programme de pastorale pour affermir la foi des jeunes élèves. L’an dernier il s’agissait de “découvrir son identité et sa mission de chrétien de Terre Sainte” et cette année de trouver “comment être un disciple de Jésus en Terre Sainte, missionnaire sur sa propre terre”. Tout un projet. Pourtant les élèves des écoles chrétiennes ont déjà trois cours de religion prévus par semaine. Ils suivent le programme officiel du patriarcat, validé par l’Autorité palestinienne.

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C’est Nadine Bitar qui a pris en charge ces sessions supplémentaires. Ses cours ne sont pas notés, il n’y a pas de livre, mais parfois des supports de réflexion que les jeunes sont libres de jeter ou de garder. “On veut leur donner une formation pour la vie, qui leur permette de comprendre et de grandir”, dit Nadine et elle ajoute : “Il n’y a pas de contrôle dans cette matière, car l’examen, c’est leur vie ! S’ils sont convaincus par ce qu’on leur a dit, c’est à eux d’agir.”

Du fil à retordre

Dans les écoles de Bethléem et de Jéricho, les jeunes chrétiens se sont montrés réceptifs au programme. Ils sont donc rassemblés trois ou quatre fois par an pour des conférences et ateliers en petits groupes, sur une journée entière. À Jérusalem, ce fut une autre affaire. Frère Marwan se souvient : “J’ai assisté à la première rencontre à Jérusalem, ce fut un fiasco ! Nous avions rassemblé filles et garçons et ils ne pensaient qu’à s’amuser. Nous avons donc changé notre approche pour les laisser s’exprimer : pourquoi penses-tu être ici ? Que veux-tu ? Si tu n’aimes pas vivre ici, pourquoi ne pars-tu pas ? On les a laissé sortir tout ce qu’ils avaient sur le cœur, et ce n’était que du négatif, contre les religieux, contre l’Église, contre la ville… Ils se sentaient fiers et victorieux d’avoir dit ça.”

Nadine adapte son enseignement à l’âge de ses interlocutrices ©Nadim Asfour/CTS

Qu’à cela ne tienne, frère Marwan et Nadine ne se sont pas démontés. Imperturbables, ils ont écouté et pris note des frustrations et des revendications de leurs jeunes. “Nous avons réorganisé notre programme selon leurs besoins. Ils ne sont pas prêts à recevoir notre message, à nous de les y préparer en travaillant à partir de leurs remarques. On a décidé que Nadine les verrait une fois par semaine, pendant un des cours de religion. Et je leur ai montré notre volonté de travailler avec eux en faisant une concession : ils ne veulent pas voir de religieux, Nadine n’est pas une sœur.”

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Pour autant, cette jeune Palestinienne est diplômée en pastorale des jeunes et théologie (1) et son but est clair : rapprocher de Dieu les jeunes chrétiens de Jérusalem. “Ils souffrent sans réaliser que c’est parce qu’ils laissent Dieu hors de leur vie”, analyse-t-elle.

Chaque semaine, elle se rend dans l’école Terra Sancta pour garçons et dans celle pour filles, gérée par les sœurs de Saint-Joseph de l’Apparition. “Il s’agissait au début seulement des élèves de la 8e à la 11e classe (13-16 ans), mais nous nous sommes aperçus que les 5e et 6e classes (10-11 ans) en avaient besoin. Mon approche change selon leur âge. Pour les plus jeunes ce sont des jeux, des discussions en petit groupe pour découvrir Dieu. Les plus grands je les fais parler : “Vous êtes le prof, expliquez-moi ce qu’est être un disciple de Jésus”. Et là ils m’épatent car ils savent de quoi ils parlent. Le problème est que certains ont peur de montrer leur foi en public.”

Une communauté en souffrance

Car Jérusalem souffre sur plusieurs aspects, notamment au sein de la communauté chrétienne de la vieille ville, et cela se répercute sur ses jeunes habitants. “Beaucoup de parents n’éveillent pas leurs enfants à la foi. Et si un enfant entend son père maudire Dieu toute la journée, il fera pareil. Quand il veut aller à la messe le dimanche matin et que sa mère lui dit “retourne te coucher”, cela ne l’encourage pas. La vie dans la vieille ville de Jérusalem est compliquée car il n’y a aucune intimité.

Les maisons sont les unes sur les autres et tout se sait, ce qui ne les aide pas à se construire. Ils veulent montrer qu’ils sont forts, loin de Dieu qui est pour les faibles. Un autre problème est qu’il y a peu d’endroits où les adolescents peuvent aller et être en sécurité. Leurs parents ont peur qu’ils se fassent agresser quand ils vont à Jérusalem-ouest, et s’inquiètent lorsqu’ils doivent passer le checkpoint pour aller à Bethléem. Ils peuvent jouer ou se rencontrer avec les scouts, dans le local paroissial ou à l’école du dimanche, mais à part cela les lieux sont rares. Alors ils se retrouvent dans la rue, devant chez eux, mais les voisins ne veulent pas qu’ils fassent de bruit alors ça crée des tensions… C’est compliqué.”

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Lors de ses interventions, Nadine s’efforce d’aider les jeunes et de leur donner les clés pour qu’ils deviennent acteurs de leur vie, en s’appuyant sur Dieu. “Ils ont beaucoup de questions et de doutes. J’essaye de fonder toutes mes réponses sur la Bible, c’est plus fort et plus efficace que si je leur donne ma vision des choses, qu’ils remettraient en question plus facilement. Je sens que chacun d’entre eux est en train de changer petit à petit, même s’ils ne veulent pas le montrer aux autres. Je le vois sur leur visage quand je dis quelque chose qui les fait réfléchir ou qui touche juste.”

Son dernier exemple remonte à une discussion sur le thème de la place à laisser à Jésus dans sa vie quotidienne “Je leur ai cité le passage en Mt 7, 21 : Ce n’est pas en disant “Seigneur, Seigneur !” qu’on entrera dans le Royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est aux cieux.” Et je lisais leur réaction sur leurs traits. C’était de l’ordre de “Oh mon Dieu mais en fait elle a raison, qu’est ce qu’on doit faire alors ?”.” Et un point pour Nadine.

Un soutien pédagogique

Pour appuyer ce travail de pastorale, le Bureau central s’est aussi donné comme objectif de procurer un support de catéchèse par an aux écoles. Dans son nouveau bureau de Jérusalem, Nadine s’affaire autour d’une vingtaine de cartons. Ils contiennent plusieurs centaines d’exemplaires de huit dvd différents. “Ces dessins animés de “Frère François” permettent de faire du catéchisme de façon ludique avec les moins de 8 ans. Ils existaient en anglais et nous avons fait traduire les différents épisodes en arabe pour pouvoir les distribuer aux écoles.”

On y voit François d’Assise à notre époque, jouant au basket ou au hockey, toujours accompagné d’un petit oiseau – amour de la Création oblige – pour expliquer la prière aux petits. L’an prochain, le projet est de faire traduire de l’italien un livre sur la vie du saint.

Le reste du temps et de façon plus globale, le but de cette fine équipe du Bureau central est d’améliorer la pédagogie des quinze écoles de la Custodie réparties à travers le monde (cf. encadré). Elle se résume en trois mots, “esprit, foi, amour”, ainsi expliqués par frère Marwan: “Nous formons l’esprit des jeunes qui nous sont confiés avec amour et pour approfondir leur foi. Par l’éducation, nous travaillons avec les élèves sur leurs capacités à voir, penser et comprendre les choses. Car sans compréhension du monde et de sa propre vie, il est très difficile d’avoir la foi.” C’est pour ça qu’ils retroussent leurs manches et continuent de travailler dans les écoles: pour qu’à l’avenir rayonnent en Terre Sainte des chrétiens solides et engagés.

Dernière mise à jour: 21/01/2024 19:58

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