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Shivta, la ville aux inscriptions

Claire Burkel, École Cathédrale-Paris
15 mai 2022
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Shivta, la ville aux inscriptions
Le soleil couchant illumine les 3 absides de la nef de cette église du nord, la plus vaste, précédée de son atrium. © Seth Aronstam/Shutterstock

Connue sous plusieurs noms depuis l’Antiquité, Sobota, Subeita – peut-être dérivé du patronyme nabatéen shubitu ? – aujourd’hui Shivta, c’est une modeste ville à l’écart des routes principales du Néguev, qui a vécu un riche passé économique dans les périodes nabatéenne, romaine, byzantine et islamique. Peu visitée, elle offre un temps de méditation sur les thèmes de l’eau et de la vie au désert propices à un début de pèlerinage chrétien.


De plus en plus nombreux sont les groupes qui entament leur pèlerinage par le Néguev. Soit parce qu’ils suivent le tracé des BST (Bible sur le terrain) initiées dans les années 1970 par le dominicain Jacques Fontaine, soit parce qu’il leur paraît que la région est le meilleur endroit pour évoquer les textes de l’Ancien Testament avant la rencontre de Jésus sur ses chemins de Galilée et de Judée.

Beer Sheva garde le souvenir d’Abraham qui nomadisait dans les steppes du sud d’Hébron, Arad est un point reconnu de l’entrée en Terre promise [“Le roi d’Arad, un Cananéen qui habitait le Négeb au pays de Canaan, fut informé lors de l’arrivée des Israélites” -Nb 33, 40], mais les autres cités – toutes en ruines aujourd’hui – ne sont pas recensées dans les récits bibliques. On ne perdra cependant pas son temps à les visiter car elles tiennent leur place dans l’Histoire et dans la vie de l’Église des premiers siècles.

Le désert des caravaniers

Caravaniers dans l’âme, les Nabatéens, les premiers, vont avec génie utiliser les moindres sources, wadis ou simples bassins de ruissellements pour établir des voies commerciales en Arabie et dans les marches sud de la Judée et du pays d’Édom. Le plus souvent ils dissimulaient leurs points d’eau afin de garder l’exclusivité de leurs routes ; le commerce entre les ports d’Aqaba et Gaza passait par ces pistes gardées secrètes. Dans la Bible seul un texte tardif donne le nom de ces farouches commerçants : “Au désert Judas et Jason Macchabées rencontrèrent les Nabatéens qui les accueillirent avec des sentiments pacifiques” -1M 5, 25 ; plus loin on les appelle “Arabes” : 2M 5, 8 “Arétas (connu comme roi nabatéen) tyran des Arabes”. Puis au Ier siècle ap. J.-C. ils vont construire des caravansérails dans ces steppes (c’est le sens du mot hébreu néguev) qui deviendront rapidement de véritables villes ; on connaît d’est en ouest Mamshit, Avdat, Nizzana établies à des carrefours routiers ; mais Shivta, qui n’est nommée que dans un papyrus trouvé à Nizzana, se tient à l’écart de l’axe Pétra – Avdat – Gaza.

Trois raisons au moins ont eu raison de sa survie : les fréquents séismes, la difficulté de maintenir une agriculture vivrière dans une région aussi aride et la nécessité d’entretenir régulièrement le vaste réseau de captage des eaux, curer les canaux, réparer les citernes… N’est pas un génial Nabatéen qui veut !

Son emplacement n’a pu être choisi que parce qu’elle recueille un important ruissellement d’un large bassin hydrographique. Les pentes les plus faibles sont utilisées, des barrages et des murets sont construits qui dirigent les flux et les eaux, ingénieusement récoltées, aboutissent à de profonds réservoirs creusés dans le roc, parfois enduits si le sol n’est pas suffisamment étanche. C’est ce qui frappe dans la ville de Shivta : les places publiques sont occupées par d’énormes citernes. C’est d’ailleurs le “chemin de l’eau” qui a déterminé le tracé des rues assez larges, jusqu’à 6 m ; on voit en plusieurs endroits les rigoles creusées dans le sol et les canalisations qui mènent aux deux grands bassins de collecte.

Un plan byzantin typique pour l’église sud : une nef centrale, 2 bas-côtés, chacun s’enfonçant dans une pièce carrée transformée en abside utilisée comme sacristie ou reliquaire. ©Tal Shema

La ville s’étend sur 23 ha, 450 m sur 650 m, n’a jamais eu de fortifications ni d’acropole, et a été habitée jusqu’au VIIIe ou IXe siècle, c’est-à-dire avec une brève cohabitation chrétienne et musulmane. À 1 km de distance les fouilles d’une ferme ont indiqué qu’on cultivait dans ce désert de la vigne – plusieurs pressoirs ont été dégagés -, des figuiers, caroubiers, grenadiers, oliviers, amandiers et abricotiers. Mais trois raisons au moins ont eu raison de sa survie : les fréquents séismes (ceux de 447, 502 et 551 sont connus), la difficulté de maintenir une agriculture vivrière dans une région aussi aride et la nécessité d’entretenir régulièrement le vaste réseau de captage des eaux, curer les canaux, réparer les citernes… N’est pas un génial Nabatéen qui veut !

L’installation byzantine

Après le déclin économique des Nabatéens, les Romains ayant accaparé à leur seul profit le port de Gaza, étouffant ainsi les débouchés des caravanes, les cités du Néguev ont été heureusement occupées par les Byzantins, population majoritairement chrétienne, du IVe au VIIIe siècle. Shivta, proche d’un wadi à sec l’été, torrent au printemps, présente trois églises, ce qui donne une idée de la population, 4 500 habitants au plus vaste. Celles du sud et du nord ont été édifiées avant la fin du IVe siècle, ébranlées par des tremblements de terre et remontées dans la première moitié du Ve. Les archéologues ont pu observer que les ouvertures des maisons particulières se tournaient toutes vers une cour intérieure, seule source de lumière et d’aération des pièces, ce qui donnait à chaque îlot un air de fortin aveugle. Plusieurs habitations disposaient de leur propre citerne, témoins des tuyaux en argile qui récupéraient l’eau depuis les toits-terrasses. On distingue trois quartiers, le plus ancien au sud près du seul wadi du secteur, le centre et le nord, groupés autour de leur église.

Dernière construite, l’église du centre n’a pas résisté aux fréquents séismes qui dévastent la région. © Doron Horowitz/Flash90

L’église du sud, érigée sans doute dans la seconde moitié du IVe siècle, était initialement à nef unique ; une inscription sur le linteau donne le chiffre de 415 ou 430, ce qui daterait la fin de la construction ; sous l’atrium est creusée une citerne. Le bâtiment fut complété au VIe siècle de deux nefs latérales et deux sacristies, celles-ci contenant peut-être des reliquaires.

Une cuve baptismale en forme de croix est creusée dans un seul bloc de calcaire. Grâce à une inscription en mosaïque on connait la date de son pavage : “Au temps du très saint évêque Georges et archidiacre Pierre, pavement réalisé en 639”. Une demeure associée à l’église était vraisemblablement la résidence épiscopale. À la fin du VIIe siècle la piété musulmane y a ajouté une petite mosquée dont le mirhab a entamé le mur nord du baptistère, tout en respectant la structure de l’église ; ce qui est signe d’une vie communautaire pacifique.

 

L’église du centre a été élevée la dernière, au VIIe siècle dans un quartier neuf, mais c’est la plus ruinée ; elle est à trois nefs et trois absides et ses fresques ont aujourd’hui disparu.

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C’est au nord que se trouve la plus grande église car elle disposait d’un espace encore non loti, à la frange du désert. Après un grave tremblement de terre elle a bénéficié d’un mur de soutien. Au sol une dédicace indique : “Avec l’aide de Dieu ce travail a été achevé à l’époque du très illustre de Première classe Flavius Jean fils d’Étienne le vicaire [titre de fonctionnaire impérial] dans la ? année de l’Indiction le 13 du mois d’Hyperberetaïos” ce qui correspond à la date du 13 octobre 505. Elle comporte aussi trois nefs et fait partie d’un complexe monastique : une place dallée, des cellules et des salles d’ateliers pour les moines, un double cimetière dont on a pu dater les tombes de 506 à 679, un réfectoire, un étage dont il reste quelques marches d’escalier et un pressoir à vin. L’atrium, très vaste, garde en son centre une base de colonne sur laquelle s’interrogent les spécialistes : était-ce un support de reliquaire ? de bénitier ? le témoignage d’un stylite qui aurait vécu ici à l’exemple du grand saint Syméon en Syrie ? Au sol d’une des chapelles latérales la mosaïque comporte elle aussi une inscription : “Cette œuvre a été achevée sous le très saint évêque Thomas, aux frais de Jean prêtre et du très illustre Jean vicaire au mois de Daesios (juin) dans la 10e année de l’Indiction (soit 518).”

Les fonts baptismaux cruciformes, également taillés dans un monobloc de calcaire, sont dans la seconde chapelle ; récemment des traces de peintures à fresque ont été identifiées sur le plafond en coupole ; on peut y reconnaître un Christ jeune, imberbe, à courte chevelure bouclée, debout en-dessous d’un autre personnage ; leur disposition révèle une scène de baptême, l’épisode du Jourdain, ce qui convient bien à un baptistère. Le sol du chœur est couvert jusqu’au bas des murs de marbre gris, certainement importé ; le chancel qui le sépare de la nef est en dalles de beau calcaire. Décidément riches en inscriptions, on en a recensé plus de 40, le site fournit un panégyrique exemplaire sur une des tombes du cimetière nord : “Il avait la foi comme Abraham, la joie comme Isaac, l’espoir comme Jacob, l’humilité comme Moïse, la gloire comme David, la sagesse comme Salomon et la persévérance comme Job”.

Voilà une belle occasion, à l’écart des grands axes, de relire l’Histoire sainte à la suite de ces grands hommes, ceux de la Bible, ceux de l’histoire du lieu qui mentionne diacres, moines, prêtres et évêques. Nous, pèlerins du XXIe siècle, en sommes les héritiers. Que notre prière s’associe à la leur : “Dans le désert, frayez le chemin du Seigneur, dans la steppe aplanissez une route pour notre Dieu… alors la gloire du Seigneur se révélera et toute chair d’un coup la verra” -Is 40, 3-5.

Le plan invite à visiter les monuments majeurs de la ville (légendes correspondant
aux numéros) 1. Bâtiment de la campagne de fouilles COLT 1934-1936
2. Porte ouest
3. Maison à étable
4. Maison de bains
5. Place des citernes
6. Église sud
7. Mosquée
8. Maison “du gouverneur”
9. Point de vue
10. Place nord
et double pressoir à vin
11. Église nord
12. Église du centre
13. Maison “à l’arcade”
14. Pressoirs de l’ouest © Carte: prof. Yizhar Hirschfeld
© Graphistes: Avigdor Orgad et Dr. Tsvika Tsuk

Dernière mise à jour: 01/05/2024 10:55

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