Quand les franciscains s’installèrent à Aïn Karem, ils ne découvrirent pas un village oublié ni un sanctuaire abandonné de toute mémoire chrétienne. Depuis des siècles déjà, les pèlerins gravissaient les collines qui entourent Jérusalem pour venir prier sur les lieux liés à la naissance de Jean-Baptiste et à la Visitation. Avant eux, les Croisés avaient laissé leur empreinte. Les Hospitaliers, soutenus par le roi Baudouin II de Jérusalem, avaient transformé le village appelé alors “Montana” en étape importante des routes de pèlerinage de Terre Sainte. Deux grandes églises avaient été construites sur des vestiges byzantins. Les pèlerins arrivaient de Jérusalem sous escorte armée, tant les chemins étaient réputés dangereux.
En 1187 la conquête musulmane mit fin à la présence franque. Les moines quittèrent les lieux. Les croix furent retirées des églises. Les sanctuaires tombèrent peu à peu dans l’abandon. Pourtant les pèlerinages ne cessèrent jamais vraiment. Chrétiens orientaux, voyageurs européens et même musulmans du Maghreb continuaient de venir honorer Yahya, le prophète Jean. Les récits de voyageurs décrivent cependant des sanctuaires dévastés, envahis par les broussailles, parfois transformés en étables.
Première présence franciscaine
Lorsqu’en 1342 les franciscains devinrent officiellement “gardiens des Lieux saints”, ils héritèrent donc d’un passé déjà ancien, chargé de mémoire mais aussi de ruines. Leur installation à Aïn Karem ressemble alors à une longue bataille d’usure. Pendant plusieurs siècles, ils essayèrent de reprendre pied dans le village, souvent au prix d’énormes sommes d’argent, de négociations complexes avec les autorités ottomanes et d’affrontements permanents avec une partie des habitants.

Les premiers frères commencèrent modestement. Des témoignages de pèlerins indiquent qu’ils achetèrent une maison pour accueillir les voyageurs. Mais ils ne purent pas encore vivre durablement sur place. Les autorisations accordées par les sultans étaient précaires. Les rénovations entreprises sont parfois immédiatement détruites ou reprises par d’autres occupants. En 1480 des franciscains obtiennent enfin un permis officiel pour restaurer les églises. Pendant cinq ans ils travaillent sans relâche. Mais le sultan refuse encore qu’ils résident dans le village. À peine les travaux terminés, les lieux sont de nouveau souillés ou occupés.
Les récits des pèlerins de l’époque donnent à cette lutte un visage très concret. Le dominicain allemand Felix Fabri raconte ainsi son arrivée (en 1483) parmi les ruines de l’église de la Visitation. “Les pèlerins avancent au milieu des ronces pendant qu’un guide musulman cherche un passage entre les pierres écroulées. Soudain surgit un homme armé d’une lourde massue. Le passage ne sera possible qu’après paiement.”
Au XVIIe siècle, les franciscains réussirent enfin à obtenir un véritable droit de résidence. En 1621 le custode Thomas Obicini obtint un firman impérial autorisant les frères à vivre sur place. Mais quelques mois plus tard ils furent expulsés sous la pression d’opposants locaux. Ils revinrent pourtant encore et encore. Avec l’appui diplomatique de la France et des puissances catholiques européennes, ils obtiennent de nouvelles autorisations et poursuivent les travaux.

À partir de la fin du XVIIe siècle, leur présence devint plus visible. L’église Saint-Jean est agrandie. Les frères plantent des arbres, développent les cultures, enseignent des techniques agricoles venues d’Europe et ouvrent une école pour les enfants chrétiens du village.
Mais cette implantation reste fragile. Les archives racontent des attaques contre le couvent, des pillages, des religieux battus à coups de bâton, des jardins détruits et des cloches accusées de troubler le sommeil des voisins. En 1699, une foule venue du village et des environs avait envahi le couvent Saint-Jean, détruit le mobilier et blessé plusieurs religieux. Quelques semaines plus tard, une nouvelle attaque éclata. Les franciscains devaient sans cesse payer, négocier, reconstruire.
Consolidation
Une hôtellerie pour les pèlerins, la Casa Nova, ouvrit en 1719. La greffe prenait enfin sur les côteaux d’Aïn Karem. Au XIXe siècle, ils obtinrent l’autorisation d’élever un clocher. Des cloches offertes par le roi d’Espagne portent les noms de Jean, Élisabeth, Zacharie et de la Visitation. Les franciscains rachetèrent progressivement les maisons voisines du couvent. Une enceinte fut construite autour du domaine pour protéger les religieux et les pèlerins.
À la fin de l’époque ottomane, Aïn Karem était devenu un village mêlant populations musulmanes et chrétiennes, traversé par les pèlerinages et la présence des couvents. Les franciscains avaient fini par transformer ce lieu longtemps disputé en l’un des grands centres chrétiens des collines de Jérusalem. Au XXe siècle, la construction de la nouvelle église de la Visitation sur les ruines croisées, mettait un point d’orgue à cette histoire de reconstructions successives, de ruines relevées et de fidélité obstinée aux Lieux saints.
Dernière mise à jour: 20/09/2026 17:51


