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Au cœur de Bethesda, le discret musée des Pères Blancs

Marie-Armelle Beaulieu
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“Il est fermé depuis si longtemps, qu’on a oublié jusqu’à son existence”. Bonne nouvelle : le musée des Pères Blancs est réouvert. Entièrement refait et repensé, nous l’avons visité pour vous et on vous le dit tout net : c’est un petit bijou.


Il faut pousser une porte. Puis une autre. Et soudain, le bruit de Jérusalem s’éloigne. Dans le domaine de Sainte-Anne, où se trouve la piscine de Bethesda, le musée des Pères Blancs se découvre comme un lieu de retenue. Rien d’ostentatoire. Tout est invitation à regarder, à comprendre, à prendre le temps.

Au premier regard, sa beauté nouvelle saisit le visiteur. Le bleu profond des murs enveloppe. Il a été pensé pour dialoguer avec la lumière. Les objets sont mis en valeur sans être figés. En fond sonore, un air de grégorien (Puer natus est) au volume justement dosé, invite à la joyeuse intériorisation.

Le père Krzysztof Stolarski, que tout le monde appelle Chris pour ne pas écorcher sa langue polonaise natale, accueille avec simplicité. Voix posée, regard attentif. Il est ici chez lui, et cela se sent. Directeur du musée, gardien du lieu, médiateur entre les pierres et les visiteurs.

Ce musée n’est pas une création récente. Il plonge ses racines à la fin du XIXᵉ siècle, avec l’arrivée des Pères Blancs sur le site. “Le fondateur du musée, c’est le père Cré”, rappelle le père Chris. Arrivé en 1882 comme professeur de Bible au séminaire grec-catholique melchite installé dès 1878, le père Cré poursuit les fouilles de Bethesda initiées par le père Christophe Ponce. Il collecte. Il classe. Il catalogue. Et surtout, il enseigne et veut faire comprendre la Bible. Pour cela, il s’applique à la rendre visible, concrète. “Certains objets servaient directement dans les cours”, explique Chris. C’est ce qui constitue aujourd’hui la première section, dite biblique.

Pédagogie avant tout

Les pièces sont hétérogènes. Tablettes cunéiformes venues d’Irak, objets du quotidien, fragments trouvés lors des fouilles archéologiques, mais aussi objets fabriqués à des fins pédagogiques. Comme la statue du Grand prêtre du Temple de Jérusalem dans ses plus beaux atours ou, plus pittoresque, l’aiguille dont Adam se servit pour coudre la première robe d’Ève en feuilles de figuier. Une pièce qui fait sourire. “Le père Cré n’a jamais prétendu que c’était la vraie aiguille”, précise le père Chris. Une remarque nécessaire car jusqu’à aujourd’hui, son cartel reste un peu ambigu. “Elle lui servait simplement à illustrer, à incarner le récit de la Genèse, quand Adam et Ève prennent conscience de leur nudité” poursuit le père Chris. La pédagogie avant tout.

Au fil des décennies, la collection s’enrichit. Grâce aux fouilles, grâce aux objets apportés ou vendus par la population locale. Certains séminaristes venus de Syrie, de Jordanie, d’Irak auraient ajouté aux collections ce qu’ils trouvaient près de chez eux “pour payer leurs études”. Les Missionnaires d’Afrique récoltent et renseignent autant que faire se peut.

Longtemps, le musée occupe deux pièces. Les objets sont présentés au sol, sur les murs. Puis vient le temps du renouveau. Un projet lent, interrompu, repris. Sept années de fermeture. Impossible de ne pas mentionner le rôle actif, inlassable, passionné du père Pol Vonck auprès duquel le père Chris s’est formé avant finalement de se voir confiée la fin du chantier, après le départ du père Pol vers la Belgique.

Enfin, en octobre 2023, les travaux s’achevèrent. Les portes n’ouvriront pour les raisons qu’on imagine qu’en novembre 2024, mais sans inauguration officielle.

La visite en pratique

La scénographie actuelle, conçue avec l’architecte palestinien Osama Hamdan et l’ingénieur Omar, et dont la réalisation a été confiée à une entreprise de Ramallah, marque une rupture. Cloison centrale, circulation fluide, lumière maîtrisée. “On voulait quelque chose de professionnel, mais surtout lisible”, souligne le père Chris. Environ 150 pièces sont exposées. La collection des Pères Blancs en compte près de 4 800 qui sont soigneusement rangées dans les réserves.Le parcours s’organise en quatre grandes sections. La partie biblique. Les fouilles archéologiques modernes, achevées vers 2010. Puis la chronologie du site : Bethesda à l’époque romaine, byzantine, musulmane, croisée, ottomane, jusqu’au passage à la France. Ici, le musée ne raconte pas seulement des objets. Il raconte des strates.

Les monnaies en sont un exemple frappant. Pièces d’Hérode Agrippa, de l’an 41. Monnaies d’Auguste, en argent, contemporaines de Jésus. Deniers croisés. Pièce ottomane portant la tughra du sultan. Chaque pièce ancre le lieu dans une histoire continue.

Encore que la collection des Pères Blancs ait la réputation d’être une des plus riches collections privées de Jérusalem, elle n’entend pas rivaliser avec d’autres musées sur le plan scientifique, mais raconter le site dans les yeux des Missionnaires d’Afrique.

Pédagogues un jour, pédagogues toujours. Trois écrans tactiles ponctuent la visite. Le Protévangile de Jacques et la tradition de la maison d’Anne et Joachim. La Nativité de Marie dans l’art. La guérison du paralytique à Bethesda selon l’Évangile de Jean. Un film explique l’agencement des piscines. Un autre espace ouvre à une lecture spirituelle du lieu.

À l’entrée, un grand écran propose une reconstitution 3D de Bethesda à travers les siècles. “Les pèlerins ont souvent du mal à imaginer ce qu’ils voient dans les ruines”, constate le père Chris. L’animation restitue la piscine à l’époque d’Hérode le Grand, puis l’église byzantine de Sainte-Marie de la Probatique, construite au Vᵉ siècle sur le mur séparant les bassins. Le père Chris manie la technologie autant que le récit avec une aisance déconcertante et est capable de guider dans au moins quatre langues tandis qu’il en connaît onze.

Un dernier écran déroule les photographies prises par les Pères Blancs dès le XIXᵉ siècle et au début du XXe. Jérusalem. Les séminaires. La région. L’Égypte parfois. Une mémoire visuelle précieuse, silencieuse.

Le musée est volontairement de taille modeste. Trente personnes au maximum. Pour préserver le calme. Pour laisser le temps de regarder. “Idéalement, il faut visiter le musée avant les ruines”, insiste le père Chris. “Sinon, on se retrouve devant les pierres en se demandant où était la piscine.”

Ici, le musée ne concurrence pas les grandes institutions de Jérusalem. Il fait autre chose. Il éclaire un site précis. Il donne des clés. Il relie l’archéologie, l’Écriture et l’expérience du pèlerin.

Et il le fait avec une élégance rare. Discrète. Profonde. Comme ce bleu qui reste longtemps en mémoire, bien après avoir quitté le domaine de Sainte-Anne.

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