Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

Les présents de Louis XIV offerts pour le Saint-Sépulcre de Jérusalem

Michèle Bimbenet-Privat Conservateur en chef au musée national de la Renaissance
28 mars 2011
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Avril-Juillet 2010, l’Établissement public du musée et du domaine national de Versailles présenta une exposition intitulée
"Une chapelle pour le roi", à l’occasion du tricentaire de l’édifice.
Les conservateurs savaient qu’ils trouveraient en Terre Sainte quelques pièces uniques, offertes par le roi Louis XIV. Revue de détails.


On sait combien l’orfèvrerie française fut régulièrement détruite tout au long de l’Ancien Régime, à l’initiative même des souverains qui s’efforçaient ainsi d’alimenter les hôtels des Monnaies pour financer leurs campagnes militaires. Louis XIV fut sans doute à cet égard bien plus destructeur que n’allait l’être la Révolution française : ses principales ordonnances de fontes, promulguées en 1689 et 1709, réduisirent à néant non seulement l’orfèvrerie de ses loyaux sujets, mais aussi tout cet environnement de métal précieux qui faisait sa gloire, du mobilier d’argent de ses palais à la vaisselle d’or de sa table.

Quelques rares  objets liturgiques conservés en France

Faute d’œuvres conservées en nombre, il est donc particulièrement difficile de reconstituer l’orfèvrerie des chapelles royales, même si les archives de la sourcilleuse gestion du Garde-Meuble en livrent des descriptions assez précises. C’est ainsi que l’on peut documenter les premières chapelles de Versailles, notamment celle qui fut dotée en 1673 d’une croix, de deux flambeaux, de deux burettes et leur bassin, d’un calice et d’une patène, d’une boîte « à pain », d’une clochette et d’un bénitier, le tout de « vermeil » (argent doré). Tout au long du règne, de nombreux ensembles d’objets liturgiques ou « chapelles » furent commandés pour le service du roi et de la reine, tant à Versailles que dans les autres résidences royales, et chacun des princes de la famille royale en était également gratifié. Ainsi l’éphémère petit duc de Bretagne, arrière-petit-fils de Louis XIV né à Versailles le 25 juin 1704, reçut-il pour son service une chapelle complète en argent doré composée d’une croix, de deux chandeliers, d’un calice et sa patène, d’une cuvette, de deux burettes, d’une sonnette et d’un bénitier et son goupillon, qui furent livrés dès le mois de juillet par le grand orfèvre Nicolas Delaunay. Sous Louis XIV, la plus précieuse des chapelles royales recensées était incontestablement celle en or, ruisselante de diamants, que le cardinal de Richelieu avait offerte à la Couronne en 1636, mais l’inventaire du Garde-Meuble conserve aussi la trace de quinze croix, vingt-six flambeaux, dix-sept calices, quatre lampes, neuf bénitiers, trois ostensoirs d’argent et de vermeil parfois émaillés et enrichis de pierreries, sans compter des figures d’anges, des ciboires, des bassins, des ostensoirs, des paix, des burettes, des clochettes, des navettes à encens et des encensoirs. L’une de ces chapelles en vermeil aux armes du roi provenant peut-être d’une résidence royale, œuvre de l’orfèvre parisien Adrien Davault datée de 1675, est conservée aujourd’hui au musée du Louvre. La plupart des objets liturgiques destinés à la Couronne étaient confectionnés par les orfèvres logés à la Galerie du Louvre ou aux Gobelins, comme Nicolas Delaunay, Pierre Germain ou Alexis Loir, car tous avaient à cœur de maintenir cette production traditionnelle en marge de leurs créations plus spectaculaires d’accessoires mobiliers et de services de table. Parmi les collections du musée du Louvre, un petit bénitier en vermeil ciselé d’une Nativité, réalisé par Nicolas Delaunay en 1677, alors qu’il achevait sa formation dans l’atelier de l’orfèvre Claude I Ballin, illustre parfaitement l’élégance et le raffinement qui signalaient les œuvres religieuses des meilleurs orfèvres parisiens. D’autres objets liturgiques étaient livrés par de grands marchands ou orfèvres réputés « fournisseurs de la Couronne », comme la veuve Verbeck ou l’orfèvre Pierre Marcadé, dont les factures étaient si nombreuses qu’on a peine à imaginer qu’ils fabriquaient eux-mêmes tout ce qu’ils vendaient au Garde-Meuble : sans doute faisaient-ils appel à des sous-traitants.

La chapelle offerte au Saint-Sépulcre

C’est dans ce contexte qu’il convient d’étudier l’un des ensembles les plus étonnants de l’orfèvrerie religieuse française encore attaché au nom de Louis XIV : la chapelle en vermeil offerte par le roi de France au Saint-Sépulcre, et qui s’y trouve encore, précieusement conservée par les Franciscains de la Custodie de Jérusalem. Sans doute les rois de France ne furent-ils pas les seuls princes européens à gratifier de leurs présents les religieux franciscains qui étaient affectés à la garde du Saint Sépulcre depuis le XIVe siècle, mais leur générosité s’y manifesta au cours du XVIIe siècle de façon toute particulière. Depuis 1516, date de la mainmise des Ottomans sur les Lieux saints, les souverains français avaient fait de la protection des intérêts chrétiens de Palestine l’un des arguments affichés de l’alliance franco-ottomane. Cette politique orientale initiée par François Ier au temps de Soliman le Magnifique, propre à la France et âprement critiquée par ses voisins d’Europe, avait l’avantage de concilier les intérêts politiques et économiques du « Roi très chrétien ». Elle n’était pas exempte d’arrière-pensées, en l’occurrence d’une certaine volonté de protectorat sur les Lieux saints qui s’était traduite, sous Louis XIII, par la tentative éphémère d’installation d’un consul français à Jérusalem. Rien d’étonnant donc à voir Louis XIV reprendre à son compte la politique de ses prédécesseurs et tenter, par de splendides présents, de se concilier les grâces du Custode de Terre Sainte, le Frère Mariano Morone qui avait pris ses fonctions à Jérusalem en 1651.
Le premier présent, daté par ses poinçons de 1654, lui était donc destiné : il s’agit d’une impressionnante crosse en argent doré sertie de pierreries à facettes, en table ou en cabochons, à hampe fleurdelisée, de près de deux mètres de long. Son nœud prend la forme d’un tempietto flanqué de colonnes torses et couvert d’un dôme, au centre duquel se tient l’effigie de saint Louis tenant son sceptre de la main droite et, de la main gauche, la couronne d’épines et les clous de la Passion. La volute, ciselée de rinceaux et de têtes d’anges, s’achève par une petite statuette de saint Denis et repose sur un chérubin en terme présentant l’écu de Terre sainte entouré de palmes. Ce monument à la gloire du saint patron de Louis XIV, figure héroïque des croisés, exprimait clairement la volonté du roi de France de se faire le champion de la cause des Latins des Lieux saints, à l’égal de son pieux ancêtre. On ignore quelle réception fut faite à ce somptueux présent, mais sans doute la générosité du roi fut-elle sans effet mémorable, car dix ans plus tard, en 1664, le roi renouvelait son geste peu après l’élection d’un nouveau custode, le Frère Francesco Rhini. Il s’agissait cette fois d’un magnifique calice en argent doré, gravé de l’inscription « LUDOVICUS. DECIMUS. QUARTUS. 1664 », ciselé au pied de l’écu royal aux armes de France et de Navarre et de la figure de saint Louis, orné au nœud des effigies du Christ, de saint Antoine de Padoue et de saint François disposées dans des niches, et ciselé sur la fausse coupe des scènes de la Flagellation, la Crucifixion et la Résurrection. Le calice porte encore la trace des emplacements des pierreries qui, à l’instar de la crosse offerte en 1654, y étaient autrefois serties. Une patène en argent doré, ciselée d’une Assomption, l’accompagnait, comme peut-être d’autres objets aujourd’hui perdus, car l’un des marchands fournisseurs de la Maison du roi, la veuve Verbeck, avait précisément livré au Garde-Meuble en 1664, pour près de 1 000 livres, une chapelle en vermeil dont les inventaires royaux ne gardent pas trace, sans doute parce qu’elle fit aussitôt l’objet du présent royal.

L’orfèvre parisien Nicolas Dolin

Marqués par une ciselure précise et vigoureuse, les trois objets conservés au Saint Sépulcre sont signés du poinçon de l’orfèvre parisien Nicolas Dolin. Ce grand orfèvre, dont l’atelier fut actif de 1648 à 1684, est connu pour la qualité de ses œuvres religieuses, par exemple la très complète chapelle conservée au trésor de la cathédrale de Troyes qu’il exécuta entre 1665 et 1667 pour le château de Villacerf, propriété du marquis Edouard Colbert de Villacerf, et qui figure au nombre des rares ensembles encore conservés en France. Le même orfèvre fut chargé par les services de la Maison du roi de confectionner la chapelle offerte par Louis XIV au premier évêque de Québec, François Xavier de Montmorency Laval, en 1662, à la veille de l’embarquement de celui-ci pour la Nouvelle-France. Le musée de l’Amérique française de Québec en a soigneusement conservé le calice, la patène et les deux burettes. Le calice est ciselé d’épisodes de la vie de la Vierge et la patène, d’une Pentecôte, où la présence de Marie, personnification de l’Eglise, confirme la thématique mariale de l’ensemble offert à l’évêque. Les autres œuvres connues de Nicolas Dolin, toutes religieuses, prouvent combien l’orfèvre savait interpréter avec un égal talent les scènes des évangiles inspirées des ouvrages de piété et les motifs ornementaux du répertoire profane délicatement adaptés aux exigences de la liturgie.
Uniques présents explicitement offerts par Louis XIV à la Custodie de Jérusalem, les œuvres de Nicolas Dolin ne sont pas les seuls objets liturgiques français encore conservés au Saint-Sépulcre.

Du règne de Louis XIV subsiste encore un très beau calice en argent doré accompagné de sa patène, dont le donateur reste anonyme. Exécuté par un orfèvre parisien vers 1659-1660, le calice est entièrement ciselé d’épisodes de l’enfance de Jésus, tous disposés dans des cartouches fleuronnés séparés par des têtes d’anges : au pied, l’Annonciation, la Visitation et la Nativité ; à la fausse coupe, le Songe de Joseph de Nazareth, l’Adoration des mages et la Présentation au temple. Au nœud sont figurés en ronde bosse le Christ, la Vierge et l’enfant, et saint François dont la présence exprime la piété du commanditaire à l’égard des sanctuaires franciscains. Sans doute le calice était-il destiné, en vertu de son iconographie, à la basilique de Bethléem. Parmi d’autres objets français encore conservés au trésor du Saint Sépulcre, signalons enfin un splendide ciboire d’argent doré qui fut exécuté à Paris par l’orfèvre Jean Hubé en 1668. Sommé du Christ ressuscité en ronde bosse porté par des nuées, il est entièrement ciselé d’épisodes bibliques préfigurant l’Eucharistie ou illustrant la Passion, séparés par des têtes d’anges : au couvercle, le Pain de proposition, l’Agneau pascal, la Récolte de la manne ; au pied, le Lavement des pieds, l’Agonie au jardin de Gethsemani, Jésus devant ses juges ; à la coupe, la Cène, la Crucifixion, le Repas d’Emmaüs. Pour interpréter ces scènes bibliques, l’orfèvre s’est inspiré des compositions déjà anciennes dues au graveur Bernard Salomon qui illustraient au XVIe siècle les éditions des Quadrins historiques de la Bible de Claude Paradin. On sait combien les orfèvres français ont puisé longtemps dans les éditions illustrées lyonnaises de la Renaissance afin d’interpréter ces scènes, charmantes de vivacité et d’élégance, qui faisaient leur réputation de ciseleurs : les œuvres conservées au Saint Sépulcre illustrent parfaitement leur aptitude à modeler les corps, à varier les figures, les visages ou les postures et, par les subtils contrastes opposant les surfaces polies ou amaties, à jouer magnifiquement avec la lumière.
Sans doute n’est-ce là qu’un trop bref aperçu des somptueuses œuvres d’art dont l’intense piété des pèlerins et des souverains d’Europe a doté pendant des siècles les sanctuaires des Lieux saints. Mais s’agissant d’orfèvrerie française, les présents de Louis XIV permettent d’évoquer les chapelles palatines disparues et, au-delà du geste politique du souverain, de mieux comprendre l’importance de cette orfèvrerie liturgique de la Réforme catholique dont les décors, inspirés des textes bibliques, avaient vocation à soutenir l’éducation autant qu’à nourrir la foi des fidèles.


Bibliographie :
Michèle Bimbenet-Privat, Les orfèvres et l’orfèvrerie de Paris au XVIIe siècle, Paris, Paris-Musées, 2002, 2 vol.
Jules Guiffrey, Inventaire général du mobilier de la Couronne sous Louis XIV (1669-1705), Paris, 1885-1896, 2 vol.
Alexandre Maral, « Les premières chapelles du château de Versailles », Bulletin de la Société de l’Histoire de Paris et de l’Ile-de-France, 1995-96-97 [1999], p. 169-200.
Géraud Poumarède, « La France et Jérusalem (XVIe-XIXe siècle) », Annuaire-bulletin de la Société de l’Histoire de France, 2008 [2010], p. 39-62.

Dernière mise à jour: 28/12/2023 21:46

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