Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

Le conservateur mène l’enquête

Danièle Veron-Denise Conservateur honoraire du Patrimoine
30 janvier 2013
email whatsapp whatsapp facebook twitter version imprimable

Détenir une pièce unique et ancienne c’est une chance. Mais, le trésor prend d’autant plus de valeur qu’on en connaît l’histoire. Danièle Veron-Denise, spécialiste de la broderie des XVI, XVII et XVIIIe siècles, a fait un travail de limier pour retracer le destin d’un ensemble de vêtements liturgiques offert par Louis XIII. Passionnant.


Sœur Sarai et Sœur Marie-Joseph travaillent en silence. Les fleurs de lys n’ont plus de secrets pour elles. Avec assurance, leurs doigts piquent envers et endroit des précieuses étoffes fleurdelisées. Elles ont un trésor entre les mains.
Deux ans auparavant, Frère Stéphane faisait les honneurs du trésor du Saint Sépulcre à Alexandre Maral, conservateur au Musée national des châteaux de Versailles et du Trianon. Son attention se porta sur une chape fleurdelisée. À l’époque il commenta : « Elle est marquée d’un « L » couronné, orné du sceptre et de la main de justice et surmonté d’une couronne fermée signe de royauté, les princes eux ont la couronne ouverte. Le « L » pourrait être celui de Louis XIII comme de Louis XIV. » Continuant son inspection, il vit « l’entrelacement du double chiffre A et A, pour Ana Maria Mauricia de Austria, Anne d’Autriche, épouse de Louis XIII. » Il s’arrêta, se redressa et commenta avec bonheur : « Rendez-vous compte de Louis XIII et d’Anne d’Autriche, en France, nous n’avons plus rien. »
Quelques mois plus tard, Danièle Veron-Denise, spécialiste de la broderie des XVI, XVII et XVIIIe siècles, à peine arrivée à Jérusalem déploie la même chape. Avant de venir, elle a déjà identifié le présent royal commandé par Louis XIII et achevé en 1619. Ses yeux parcourent l’étoffe, s’arrêtent, reprennent leur mouvement. Son regard s’étonne. Après un long moment de silence, dans un hochement de tête elle parle enfin : « Évidemment tout a été repris. » Malgré cette déception, elle ne cache pas son plaisir. « C’est magnifique. » D’autant que ses recherches avant de venir lui ont permis de retracer une partie de l’histoire de ce cadeau royal. Laissons la parole à Danièle Veron-Denise.

Une commande royale

En 1620 , André Favyn publie un long ouvrage consacré aux ordres de chevalerie, intitulé Le Théatre d’Honneur et de Chevalerie. Le chapitre consacré à l’Ordre du Saint-Esprit se termine par la description d’un ornement pontifical complet, commandé par Louis XIII qui le destine au Saint-Sépulcre de Jérusalem. L’auteur relate la visite qu’il a faite au printemps de l’année 1619 chez le brodeur-chasublier responsable de la commande, Alexandre Paynet, brodeur de la reine et de Monsieur. Et Favyn dénombre avec enthousiasme tous les éléments constitutifs de cet ornement, avec un luxe de détails, rare et très appréciable pour l’historien.
Il commence par donner les circonstances de cette commande : « En ceste présente Année Mille Six Cents & Dix-neuf, que nous rachevons cet ouvrage, d’une trop longue haleine, Sa Majesté Tres-Chrestienne par dévotion qu’il porte au Sainct Sepulchre de nostre sauveur en Hierusalem, & pour conserver la mémoire de son ordre du S. Esprit ès marches d’Outre-Mer, a faict faire, pour envoyer audict Sainct Sepulchre, les ornements, & parements nécessaires pour y faire le Service Divin ».
Puis l’auteur décrit seize pièces (un parement d’autel, une chasuble, deux tuniques, trois chapes, une mitre, un voile de calice, un corporalier, deux étoles, trois manipules (qu’il appelle fanons) et un tapis d’Evangile (voile de lutrin), confectionnées dans une toile d’argent semée de fleurs de lys d’or gaufré (c’est-à-dire affectées d’un léger relief imitant la vannerie), avec des orfrois (bandes décoratives qui structurent les vêtements liturgiques et comportent les éléments les plus significatifs du décor) en toile d’or violette elle aussi semée de fleurs de lys. Quant au décor proprement dit, il se composait d’une grande croix de l’Ordre du Saint-Esprit (croix de Malte), entourée des colliers des Ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit (pour le parement d’autel), des armes de France et de Navarre, des chiffres du roi (un L croisé en sautoir d’un sceptre et d’une main de justice), de ceux de la reine Anne d’Autriche (un double A), et de colombes du Saint-Esprit.
Enfin Favyn précise où et quand il a vu cet ensemble : « J’ay veu Ces Ornements de richesse admirable, ce Karesme dernier, chez Alexandre Paynet Brodeur du Roy, de la Royne, & de Monsieur, prez de Sainct Honoré. »

L’arrivée à Jérusalem

Grâce aux chroniques franciscaines, nous savons que non seulement cet ornement a bien été envoyé à Jérusalem, mais qu’il y est arrivé très précisément le 20 mai 1621 ; et que même le nom des « convoyeurs » et celui du récipiendaire de Jérusalem est indiqué : « 1621 – Le P. fra Tomaso reçut cette même année, le 20 mai, un très riche ornement du très-Chrétien roi de France » […]
Ledit Père reçut donc ladite caisse, dans laquelle il y avait les parements suivants : trois chapes de satin blanc, brodé de lys, avec les armes et les noms [chiffres ?] de ce roi. Une chasuble, deux tuniques. Un parement d’autel et un voile de lutrin de même couleur et même travail. Un voile brodé de couleur blanche, avec un cercle en forme de sphère, et au centre le nom de Jésus et de Marie. Une bourse de corporal en manière de boîte, avec une croix dans le milieu. Ces parements, (avec l’argenterie qui arriva peu après) furent consignés par le P. fra Ambrogio della Polla, vicaire de Terre Sainte à fra Antonio, Portugais, sacristain du Saint-Sépulcre ; et ils avaient été emportés de la Cour par le P. fra Francesco Lombardo [ou Lombardi], récollet français de la province d’Avignon, et conduits de Marseille à Jérusalem par P. fra Pietro Versetti, Marseillais ».
Cet envoi était accompagné d’une lettre de Louis XIII, rédigée le 13 septembre 1620, à l’intention du Custode du Saint-Sépulcre de Jérusalem, (voir encadré ci-contre).
En 1624, dans le récit des voyages qu’il a effectués en 1621 au Proche-Orient, un gentilhomme, Louis des Hayes de Courmenin, envoyé du roi de France à Jérusalem, raconte avoir remis lui-même aux Franciscains les présents et la lettre de Louis XIII, ce qui n’apparaît pas dans les Chroniques des religieux. Voici néanmoins ce que l’auteur publie dans son Voyage de Levant fait par le commandement du roy, en l’année 1621, à la toute première page : « Sa Majesté desirant aussi rendre quelque hommage à celuy de qui seul elle releve, voulut que le sieur des Hayes [c’est-à-dire lui-même] offrît en son nom au sainct Sepulcre une Chapelle d’argent, avec plusieurs autres ornemens les plus riches que l’on ait encore veus en ces lieux-là ».

Un usage prolongé

Divers témoignages postérieurs attestent de la présence et de l’utilisation permanente de l’ornement à travers les siècles pour des occasions solennelles. Dans le récit d’un séjour effectué en Palestine et au Liban actuel de 1629 à 1634 (publié seulement en 1664), le frère Eugène Roger, de la congrégation des Franciscains Récollets, mentionne ainsi les ornements de Louis XIII : « Louis le Juste […] n’a pas porté moins de respect à ces Lieux sains que ses prédécesseurs, et sa piété s’y est assez fait connaître par les présents magnifiques qu’il y a envoyés ; entre autres les lampes qui s’y voient de toutes parts. La riche et précieuse chapelle d’argent, et les ornements de grand prix, sur lesquels aux jours solennels on voit reluire les louis, et les fleurs de lis, donnent un témoignage assuré de la dévotion qu’il avait aux lieux de notre rédemption ».
Au début du XXe siècle encore, Antoine Rabbath rappelle les dons de Louis XIII et leur usage contemporain : « Louis XIII est certainement un des souverains qui se sont montrés les plus généreux pour les Saint Lieux de Palestine. Il avait donné à l’église du Saint-Sépulcre et à celle de Bethléem des ornements de drap d’or en brocart, des lampes d’argent massif et d’autres objets du culte : mitre, crosse, chapelle pontificale dont on se sert encore aujourd’hui ».

Une profonde métamorphose

Un usage aussi prolongé au cours des siècles ne pouvait avoir qu’un effet néfaste sur l’état de ces ornements. On connaît la fragilité de la soie. En revanche, plus résistantes à l’usure, les broderies sont très fréquemment découpées d’ornements anciens et réappliquées sur de nouvelles étoffes. C’est la situation à laquelle on pouvait logiquement s’attendre pour les ornements de Louis XIII, au bout de près de quatre siècles d’existence. Et certes, c’est ce qui est advenu, dans une mesure… surprenante !

Forts de la description si précise faite par André Favyn en 1620, nous avions recherché si l’ornement envoyé par Louis XIII existait toujours, lorsque l’occasion nous a été offerte d’examiner la paramentique du Saint-Sépulcre en 2010. Effectivement, un ornement a rapidement attiré notre attention avec ses marques royales françaises : fleurs de lys en fils d’or, armes de France et de Navarre, chiffres « L » et double « A » surmontés de la couronne fermée, croix de Malte timbrée d’une colombe, diverses autres colombes… Toutefois, ces différents motifs n’étaient pas brodés sur un fond blanc, mais sur un fond cramoisi ; d’autre part leur positionnement sur les divers éléments n’était pas conforme à l’usage français ! En fait, nous étions bien en présence de l’envoi de Louis XIII, mais celui-ci avait subi de profondes transformations.
L’ornement se compose actuellement de sept pièces à l’allure une peu « curieuse » pour des yeux français. En effet, outre le changement de couleur des fonds, les orfrois de la chasuble ont été bouleversés : la croix dorsale, classique en France, est devenue une colonne, et la colonne ventrale est devenue un motif en forme de « tau » ; différents motifs découpés de l’ornement antérieur ont été réappliqués avec la plus grande fantaisie, ici et là, sur les orfrois des chasubles et des chapes, les chaperons des chapes, l’antependium. On leur a ajouté des fleurs cueillies ailleurs ; la plupart des motifs ont été cernés de cordons de soie aux teintes vives, d’un effet décoratif surprenant ; enfin, sur l’une des chapes, les fleurs de lys ont été recousues à touche-touche, contrairement à l’usage français qui les dispose en quinconce. En bref, l’ornement français a été métamorphosé en ornement romain ; et pourtant, il s’agit bien des vestiges de l’envoi de Louis XIII.

 

Lettre de Louis XIII accompagnant le cadeau
« Au P. Gardien de Jérusalem.
Très cher et très aimé
« Nous vous envoyons ces parements d’église, que nous avons fait faire pour le service du Très Saint Sépulcre de Notre-Seigneur Jésus-Christ à Jérusalem, en signe de la singulière dévotion que nous avons à cette église ; et j’espère bientôt après faire venir une chapelle d’argenterie pour le service de ladite église, et une aumône pour subvenir à vos besoins. Vous recevrez donc la caisse, dans laquelle se trouvent lesdit parements, de la main de ceux qui vous remettront cette lettre. Et ayez soin de continuer toujours vos prières, pour notre conservation et celle de notre Reine, et pour la paix et notre prospérité dont vous sentirez toujours les fruits à votre avantage, et pour la restauration des Lieux Saints ».
Datée de Saint-Jean-d’Angely, 13 septembre 1620.
Louis

Dernière mise à jour: 30/12/2023 11:41

Rédaction

À la recherche des fontaines

Combien de pèlerins et de touristes, voire d’habitants de Jérusalem passent devant elles en les ignorant souverainement. Dans l’enceinte de la Vieille Ville on en a compté jusqu’à quinze : six sur l’esplanade du Temple devenue des mosquées, et neuf en dehors.

Marie-Armelle Beaulieu

Passé et présent s’embrassent

S’il y a une expérience particulièrement intense à vivre en Terre Sainte, et spécifiquement à Jérusalem, c’est celle de vivre au cœur de l’histoire.

Nouvelles de Terre Sainte – années 30
Rédaction

Nouvelles de Terre Sainte – années 30

Chapeau les femmes ! Le gouvernement a décidé de rendre obligatoire le port du chapeau européen pour toutes femmes musulmanes. Janvier 1929

Le Mont Garizim
Astrid Genet

Le Mont Garizim

« Nos pères ont adoré sur cette montagne et vous, vous affirmez que c’est à Jérusalem qu’il faut adorer » (Jn 4,20). Sans qu’elle soit citée nommément, cette phrase adressée à Jésus par la Samaritaine au puits de Jacob a familiarisé les chré-tiens avec cette montagne de Cisjordanie : le Garizim. Quelle est son histoire ? Quelles sont ses traditions ? Astrid Genet guide la visite.

Texte : Joseph Rouyer - Photos : Fadi Arouri

3000 ans de prière sur le mont Garizim

Le Mont Garizim n’est pas qu’un souvenir évangélique, un site archéologique riche d’histoire : il demeure le l’unique lieu saint de la communauté samaritaine.

Un Christ arabe ?
Falk van Gaver Écrivain

Un Christ arabe ?

Si la figure du Christ est présente dans l’islam, elle n’est pas celle du Jésus de l’Évangile. Cependant, une nouvelle figure du Christ est apparue dans la culture arabe contemporaine : celle du Christ poétique.

Frère Xavier :  un G.I. chez les Franciscains
Marie-Armelle Beaulieu

Frère Xavier : un G.I. chez les Franciscains

Les pèlerins de Tibériade passés par le couvent franciscain ces dernières années avaient peut-être rencontré frère Xavier. Ont-ils eu alors l’occasion d’entendre les récits de son débarquement sur les plages de Normandie le 7 juin 1944 ?

Pentecôte juive et Pentecôte chrétienne
Frédéric Manns ofm, Studium Biblicum Franciscanum

Pentecôte juive et Pentecôte chrétienne

La pâque chrétienne renvoie à la pâque juive. C’est à peu près admis. Et si la pentecôte chrétienne renvoyait à la Pentecôte juive ? Frère Frédéric Manns fulmine lorsque l’on oublie que les racines chrétiennes sont, demeurent, s’épanouissent dans l’étude du judaïsme.

Jean-Michel de Tarragon, Dominicain

Carte des environs de Jerusalem 1911