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Au commencement était la source du baptême

Paul Turban
30 mai 2018
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Au commencement était  la source du baptême
Lors des fouilles qui dégagèrent ce bassin baptismal, le site fut daté du VIe siècle. Les fouilles récentes ont mis au jour un état antérieur et dégagé un bassin rectangulaire de 2 m de long.

Le site de ʿAin el-Maʿmoudiyeh, à l’ouest d’Hébron, est l’objet de fouilles très fructueuses. C’est là, il y a quelque 2000 ans,
qu’aurait débuté le ministère baptismal de Jean le Précurseur.
Les Byzantins y construisirent un important sanctuaire au VIe siècle, réaménagé par les Croisés six siècles plus tard.


La source coule toujours, et de nombreux Palestiniens viennent, chaque jour, puiser à la citerne qui récupère l’or bleu, si rare dans la région. Le fond de cette vallée rocailleuse est aujourd’hui planté de vignes, et entre les ceps, un sondage à la forme étrange se découpe sur le sol. Bienvenue sur le site des fouilles de ‘Ain el-Maʿmoudiyeh, à proximité du petit village de Taffuh, à 8km à l’ouest d’Hébron en Cisjordanie. Ici se dressent les ruines d’un sanctuaire de l’époque byzantine, réaménagé par les Croisés au XIIe siècle. C’est là que Jean, le cousin du Christ, aurait procédé à ses premiers baptêmes avant de poursuivre au Jourdain.
Tout commence par une source, centre névralgique de l’ensemble. Le site porte son nom, “La source du baptême”, ‘Ain el-Maʿmoudiyeh en arabe. Elle sourd d’une des falaises qui forment le wadi, une vallée encaissée, du désert de Judée.
Ce lieu était déjà connu avant l’actuelle campagne de fouilles. Au fond de la vallée, les dominicains, sous l’égide du Père Roland de Vaux et du Père Steve, ont découvert en 1946 un bassin baptismal d’une profondeur exceptionnelle (1,30 m). Équipé d’un petit escalier de quatre marches, il permettait aux pèlerins de s’immerger totalement. Un tunnel de 8 m, qui alimentait ce bassin en eau, a lui aussi été découvert durant ces premières investigations. “Les Byzantins, au VIe siècle, ont creusé ce canal pour aller chercher la source dans la roche et l’acheminer dans cette énorme cuve, explique le directeur des fouilles, Bertrand Riba de l’Institut Français du Proche-Orient (IFPO). C’était une eau tout à fait pure car non touchée par l’homme, ce qui fait la spécificité de ce site.” Sans compter les aménagements exceptionnels qui l’entourent.

 

 

L’aménagement de la source

Dans la chapelle, où se situe l’impressionnant baptistère (voir schéma), les archéologues ont tout d’abord mis au jour un autre bassin, plus ancien. Seul un côté entièrement conservé permet de considérer sa longueur de 2,10 m, le reste ayant été détruit au VIe siècle par l’installation de la nouvelle cuve. Son sol de mosaïque a été atteint à 1,40 m de profondeur. Le bassin est ensuite comblé par plusieurs assises de blocs destinées à supporter un premier pavement, puis un second correspondant à celui de la chapelle proprement dite. Il y a donc eu trois phases de construction à cet endroit : le bassin primitif, puis les blocs de remplissage associés à un premier dallage, la chapelle baptismale et enfin la chapelle édifiée par-dessus avec le grand baptistère. L’enduit utilisé pour la confection du bassin ainsi que la poterie exhumée lors des travaux devraient permettre de dater les divers aménagements.

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Un autre secteur de fouilles s’est déployé autour de ce premier ensemble, au-delà des murs de l’édifice. L’équipe de recherche y a découvert un autre canal qui partait du grand baptistère, à l’intérieur de la chapelle, et redistribuait l’eau dans un bassin, situé lui à l’extérieur de la chapelle. “Un magnifique petit bassin circulaire, monolithe” commente Sandrine Bert Geith, responsable de cette zone de fouille. Ce bassin redistribuait lui-même l’eau dans deux autres : si le premier est pour l’instant inatteignable, car sous un mur, le second a été mis au jour. Il est de forme rectangulaire mais a été cassé récemment, probablement lors de la plantation de la vigne. Les fouilles ne purent d’ailleurs pas continuer dans cet espace, car en accord avec les propriétaires, les archéologues ne doivent pas arracher de ceps, ni abîmer leurs racines.

 

De l’autre côté du vallon, les ruines du site croisé construit sur des ruines antérieures byzantines.

 

La réappropriation croisée

À côté de l’abside de la chapelle baptismale se dresse un mur, construit postérieurement à l’édifice religieux, puisque oblique par rapport à celui-ci. Il s’agit d’une construction de l’époque médiévale, un témoignage de la réhabilitation du site par les Croisés. “L’année dernière nous avons trouvé derrière ce mur une salle en rapport avec l’eau, car il y avait un bel enduit hydrofuge et une lampe à huile bien scellée, ce qui nous a permis de dater cet ensemble des XIIe-XIIIe siècles” précise Bertrand Riba. Mais, depuis le début de cette visite, peut-être avez-vous remarqué qu’il n’y a pas d’église située à proximité de la source : curieux, non ? “En fait, il est normal que l’église ne soit pas au fond du wadi, explique l’archéologue, car les bâtiments sont adaptés à la topographie. La chapelle et les bassins sont à proximité de la source, mais l’église et tous les bâtiments monastiques sont plus haut.”
Quelques dizaines de mètres plus loin, au-dessus du complexe des bassins, s’élèvent ainsi les ruines d’un bâtiment du XIIe siècle : la région faisait alors partie du Royaume de Jérusalem, l’un des États latins d’Orient. Pour pouvoir restituer ces constructions, les archéologues disposent de deux éléments : les ruines bien sûr, mais aussi les traces laissées dans le rocher sur lequel le complexe monastique reposait. “Le banc de pierre a été très peu réaménagé : manifestement, le rocher était assez plat, explique Jérôme Haquet (CNRS), responsable des fouilles de cette partie du site. Ils ont seulement creusé à certains endroits pour édifier des murs, et c’est ce qui nous permet aujourd’hui d’imaginer l’aspect du site à l’époque.” Selon l’archéologue, il y avait probablement un champ de ruines à cet endroit à l’arrivée des Occidentaux : “Les Croisés sont venus et ont réutilisé habilement les matériaux tels qu’ils les ont trouvés, sans les retailler.” On retrouve ainsi des blocs de facture byzantine dans les murs médiévaux.
L’équipe de chercheurs a pu constater la présence d’une salle de 11 à 12 m ainsi qu’une série de grandes salles voûtées, dont certaines étaient longues de près de 10 m. Un autre élément a attiré l’attention des archéologues : un magnifique oculus encore scellé dans un mur. Cette ouverture lobée, en forme de trèfle à quatre feuilles, a été taillée à l’époque médiévale, par un sculpteur sur pierre qui maîtrisait très bien les techniques de l’architecture gothique.
Cela témoigne probablement de la présence d’un étage qui rendait nécessaire ce puits de lumière et d’aération. “Il y eut donc un réel investissement des occupants à cet endroit, explique Jérôme Haquet. Certains blocs pèsent plusieurs centaines de kilos et ont nécessité plus de deux hommes pour être manipulés. Cela témoigne d’une réelle volonté de s’installer durablement, mais le programme de construction n’a pu être déployé totalement, faute de temps.”

 

Pavement en “tapis de fleurettes” intégré dans la construction croisée.

 

Vous reprendrez bien un peu d’eau ?

En dégageant ces vestiges médiévaux, les archéologues ont découvert des mosaïques plus anciennes, byzantines. Elles pavaient sans doute le sol des bâtiments découverts en ruine par les Croisés, et dont ils ont réutilisé les pierres pour leurs propres constructions. Ils firent d’ailleurs peu de cas de ces ornements, puisqu’ils n’hésitèrent pas à y creuser des tranchées pour sceller leurs murs. Néanmoins, les quelques vestiges permettent de tirer des conclusions quant à l’utilisation de ce lieu à l’époque byzantine, et les tranchées croisées sont une aide pour les archéologues.
En effet, ces sections verticales des tapis de mosaïque permettent de comprendre la technique de construction. Les tesselles reposent sur une couche intermédiaire de cendre mêlée à du mortier, elle-même étalée sur un radier de cailloux destiné à aplanir et stabiliser l’ensemble. Une bande de tesselles noires et blanches se retrouve de chaque côté d’une pièce encore existante, ce qui permet de reconstituer une partie de la séquence du décor. À un autre endroit, aujourd’hui en extérieur, on retrouve cette même séquence, mais entourant une mosaïque dite “tapis de fleurettes”, dans les mêmes tons. “Un motif classique que l’on retrouve dans bon nombre de bâtiments paléochrétiens” indique Bertrand Riba. D’ailleurs, on peut constater que cette mosaïque est polie, témoignage de l’usure due au passage de nombreux pèlerins.

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Un mur de l’époque byzantine a aussi été découvert, délimitant un autre espace, comprenant également une mosaïque. Cette pièce, située à un niveau de circulation plus élevé par rapport au pavage précédent, contient un joint hydrofuge et un drain d’évacuation. Elle était donc, elle aussi, liée à l’eau ; peut-être était-ce un autre bassin. Mais la source se situe tout de même à plusieurs centaines de mètres. Cela signifie-t-il qu’il existait un système de canalisation de cette taille ? “Ou alors l’eau était apportée jusqu’ici à dos d’ânes, suggère Jérôme Haquet. La source n’est pas loin.” Quoi qu’il en soit, le complexe impressionnant qui se divise en trois différents secteurs était tout entier centré autour de la source. La poursuite des fouilles durant les trois prochaines années devrait permettre de comprendre l’organisation et le fonctionnement des sanctuaires successifs. ♦

 


Le projet de recherche

Les fouilles sont menées depuis deux ans, sous la direction de Bertrand Riba, chercheur de l’Institut Français du Proche-Orient (IFPO), assisté de Sandrine Bert Geith archéologue indépendante associée à l’École Biblique et Archéologique Française (EBAF) et de Jérôme Haquet, missionné par la section Orient et Méditerranée du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS). 17 ouvriers locaux assistent les archéologues, employés de l’Autorité des Antiquités et du Tourisme palestinienne, étudiants de l’Université d’Hébron ou habitants de la région, notamment la famille des propriétaires du terrain.
Les fouilles ont commencé en 2016, se sont poursuivies en 2017 dans le cadre d’un plan quadriennal, au terme duquel il y aura une publication sur les découvertes faites, en 2020 donc. Ce plan est financé par la commission des fouilles du séminaire des Affaires Étrangères et le CNRS. Une procédure des autorités palestiniennes est en cours pour faire de ce site un parc archéologique.


La source du baptême, un mirage ?

Les évangiles synoptiques mentionnent que Jean le Baptiste vécut retiré dans le désert de Judée avant de baptiser sur les rives du Jourdain. “Le rattachement de cet épisode à ce lieu préexistait-il au monastère ou a-t-il été créé pour attirer les pèlerins cheminant entre le littoral et Hébron, s’interroge Bertrand Riba. Archéologiquement, c’est invérifiable.” Avant le XIIe siècle, aucune trace scripturaire de ce lieu-saint ne nous est parvenue. Il se situe sur une route de pèlerinage entre Gaza et le chêne de Mambré près d’Hébron et fait partie des sanctuaires secondaires qui jalonnaient la progression des visiteurs de Terre Sainte entre deux lieux-saints importants. Cela accrédite la thèse d’une instrumentalisation de la thématique du désert du Baptiste.
Après la Seconde Guerre mondiale pourtant, le Dr Clemens Kopp, chercheur allemand, identifia ce lieu comme “le désert de saint Jean”, en recoupant les informations à sa disposition. C’est sur son conseil que furent entreprises en 1946 par le père dominicain Roland de Vaux, alors directeur de l’École Biblique et Archéologique Française, les premières recherches qui permirent la découverte de ce lieu. La présence du baptistère n’a fait que renforcer les hypothèses émises par le Dr Kopp. Tout comme, bien-sûr, le nom arabe du site. Pourtant ne serait-ce qu’un mirage ?

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