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Le patriarche Ibrahim Isaac Sidrak : une mission à la tête de l’Église catholique copte

Claire Riobé
30 juillet 2018
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A gauche le patriarche copte catholique, au centre le patriarche copte-orthodoxe, à droite le pape François venu à la rencontre de la minorité catholique d’Égypte. Si les chrétiens ne forment que 10% de la population égyptienne, les catholiques sont très minoritaires dans le paysage chrétien.

Dans un entretien exclusif pour Terre Sainte Magazine, le patriarche de l’Église copte catholique, sa Béatitude Ibrahim Isaac Sidrak, dresse le bilan de sa mission et les enjeux auxquels fait face cette minorité chrétienne, dans un pays aujourd’hui tiraillé entre défis économiques, religieux et sécuritaires.


Comment définiriez-vous la situation des coptes d’Égypte aujourd’hui ? A-t-elle évolué depuis la Révolution de 2011 ?

Bien sûr, nous allons beaucoup mieux au niveau humain, social et politique. On avance progressivement et on a au moins le droit de parler, de s’exprimer librement aujourd’hui. Un changement s’est opéré dans la volonté politique de l’Égypte, que je sens également chez les écrivains et les journalistes du pays. On a surtout commencé à parler de l’Égypte comme pays de musulmans et chrétiens, après le 30 juin [2013, date du début des manifestations de masse contre M. Morsi et le régime des frères musulmans].
Et puis Sissi a pris des initiatives inhabituelles : aller chez les orthodoxes présenter ses vœux. Auparavant le président, toujours invité, envoyait un représentant. Ces dernières années, il s’y est rendu en personne. Il est allé à contre-courant, avec l’idée que les chrétiens font partie de l’État, pas seulement comme minorité religieuse, mais en tant que citoyens égyptiens. Sissi respecte beaucoup les gens, tentant de faire passer une nouvelle mentalité parmi les Égyptiens. Musulman et pratiquant, il est avant tout Égyptien.

Donc un changement s’est réellement fait sentir après 2013 ?

Oui, après l’arrivée de Sissi au pouvoir. Durant l’année 2013 avec M. Morsi le pape Tawadros II et moi-même avons été confirmés comme patriarches. Mais à cette époque on se sentait étrangers, sans le droit de s’exprimer facilement. C’est pourquoi on avait fait un pas en arrière ; on ne se présentait pas en public, je n’allais pas aux événements nationaux, parce que la mentalité et le discours même du président étaient pour la religion unique.

 

Les événements de la place Tahrir du Caire en janvier 2011, ont suscité chez les jeunes des espoirs qu’ils continuent de porter pour l’Eglise.

 

Pourriez-vous nous parler de votre apostolat en tant que patriarche ? En quoi consiste votre travail quotidien, envers votre communauté en Égypte ?

J’effectue un travail pastoral d’un côté, de formation spirituelle et humaine, et un travail de développement de l’autre.
En pastorale, deux choses sont à distinguer : d’un côté l’organisation du synode – la réunion des évêques des diocèses coptes catholiques que je préside, et de l’autre la conférence épiscopale, qui réunit les coptes catholiques et les autres rites, dont le président est aussi le patriarche. Nous sommes entre 250 000 et 300 000 coptes catholiques. C’est peu, nous n’avons pas honte de le dire, on est comme ça vous voyez. Je dis toujours que l’essentiel, c’est la présence, l’efficacité.
Notre Église compte ici en Égypte 7 grands diocèses et notre réflexion synodale porte sur leur refonte. Les charges sont trop importantes pour un même évêque ; je suis incapable de suivre tous ces gens. Il y a une forte émigration interne et je dois toujours courir d’une nouvelle ville à l’autre, pour construire des églises pour les familles qui quittent la Haute-Égypte, par exemple, ou qui partent des banlieues et s’installent dans de nouveaux arrondissements.
En ce qui concerne le travail de développement, avec les écoles, les hôpitaux, les cliniques, et le travail de promotion humaine auprès des enfants et des femmes, on est ouvert à tous. On accueille des Égyptiens de partout, surtout dans ces domaines santé et enseignement. Il faut reconnaître quand même qu’on essaye de donner un peu d’attention aux nôtres, les coptes catholiques, parce que s’ils n’en trouvent pas chez nous, ils ne vont pas en trouver ailleurs.

Qu’en est-il de la diaspora copte ?

L’émigration des orthodoxes a commencé autour des années 1960 et s’est vraiment renforcée dans les années 1990. Celle des coptes catholiques a commencé vers les années 1980. Petit à petit on a senti que les fidèles qui partaient restaient attachés au rite, à la pratique et à la liturgie coptes, ce qui a nécessité de mettre en place de nouvelles communautés. Elles n’ont pas encore d’évêques, mais le patriarche en est responsable. Nous avons 5 communautés aux États-Unis, 2 au Canada que je vais visiter en septembre : Montréal, la plus grande communauté de la diaspora, qui compte environ 500 familles, et Toronto. Il y a aussi l’Australie, l’Europe, le Koweït et le Liban. De nombreuses communautés moins officielles un peu partout dans le monde nous demandent de leur envoyer des prêtres, mais la formation est longue : avoir des prêtres bien qualifiés, qui parlent la langue du pays, prend beaucoup de temps.

 

 

La nouvelle attitude du président Sissi envers les coptes d’Égypte aurait pu les inciter à rester. Ce n’a pas été le cas ?

Il faut toujours chercher les raisons de l’émigration. La plupart sont psychologiques, liées à la peur. On a aussi l’idée très répandue que le chrétien qui émigre en Europe ou en Amérique va devenir riche au bout de quelques années… mais comme partout, il y a du positif et du négatif. Il y a des difficultés que l’on connaît et qu’on peut anticiper, et bien d’autres que l’on n’imagine pas.
On explique cela aux jeunes, mais ils se moquent de nos explications (rires). Il y a quelques années, la raison “sécuritaire” prenait vraiment le dessus, quand il y avait des menaces envers les Égyptiens. Les musulmans aussi avaient peur et voulaient partir. Mais les musulmans sont différents, ils partent en diaspora tout en continuant à vivre ici : ils peuvent avoir une épouse avec eux, et les autres épouses en Égypte. Ils ont l’audace de garder une vie ici. Les chrétiens au contraire quittent définitivement le pays et appellent leur entourage à les suivre.
Je crois que depuis 2015, la situation est plus calme, plus sûre et les gens commencent à se stabiliser. Mais une autre raison invoquée pour partir est économique. Et quelques fois, c’est la mentalité même des jeunes. J’ai rencontré des couples qui gagnent très bien leur vie, mais qui décident de partir pour avoir une autre qualité de vie. Ce n’est pas une question de foi.
Il faut donc distinguer les raisons qui poussent les gens à s’en aller : sécuritaires, économiques, familiales parfois ; rejoindre un membre de sa famille qui est parti quelques années avant, un fils ou une fille par exemple.

A quels défis sont confrontés les coptes aujourd’hui ? Où en est la relation entre chrétiens et musulmans ?

Les coptes ont les mêmes défis que tous les Égyptiens, des défis économiques, sociaux, liés à la vie quotidienne, et des défis qui leur sont propres, liés à leur religion. Dans le domaine du travail par exemple, les chrétiens ne sont pas bien considérés. Un chrétien sera écarté des postes de directeur ou de responsable parce qu’il est chrétien. C’est très visible au sein de l’armée. Mais ça dépend des personnes : il y a des chrétiens qui vivent très bien et qui font travailler des musulmans chez eux, ou le contraire, sans problème.
C’est la mentalité qui doit changer. Je crois que petit à petit, on y arrive, mais ce n’est pas facile car comme vous le savez, sur 100 millions d’habitants en Égypte, 40 % sont illettrés. Quant aux 60 % qui ont la chance d’étudier, un peu plus de la moitié sont peu ou mal formés. Parmi eux tous les musulmans qui ont étudié à l’université Al Azhar durant 14 ans, avec lesquels le contact n’est pas facile. La plupart d’entre eux ont l’idée bien ancrée en tête que l’autre, celui qui est différent, est inférieur. Leur religion est supérieure. Donc ils se comportent en fonction, avec cette mentalité. Cela représente un vrai défi, il faut avoir le courage d’affronter cette méfiance.

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Favoriser le dialogue entre chrétiens et musulmans est-ce une priorité dans le pays ?

Non, pas vraiment. On a des rencontres officielles, avec les responsables musulmans, pendant lesquelles les imams rencontrent les prêtres. Dans les grandes villes comme Le Caire, Minia ou Assiout, il existe des centres où l’on se réunit, et certaines personnalités musulmanes essayent d’être ouvertes. Ça dépend des personnes en fait. Malheureusement, comme j’ai l’habitude de dire, il y a des rencontres qui se font “pour se faire”, c’est-à-dire avant tout pour les médias, pour l’image que cela renvoie. Quelques-uns cependant ont le courage d’autres opinions.

Vous aviez déclaré, lors de la venue du pape François en avril 2017, vous inquiéter pour l’Égypte. Vous disiez entre autres que l’on parle beaucoup dans les discours de tolérance et d’amour, mais que l’on garde une mentalité rancunière, et qu’il faut avant tout changer les mentalités. Mais comment ?

En réalité, il faudrait changer les personnes elles-mêmes. On est resté 30 ans avec Moubarak, et des gens sont restés à leur poste, créant leurs propres lois. D’habitude, ce n’est pas toujours en changeant les personnes que l’on peut changer une mentalité. Mais ici, il le faut pour le système. Cela passe aussi par l’éducation de la jeunesse.

Avez-vous l’espace pour dire cela ? Pouvez-vous en parler autour de vous, au niveau politique ?

Oui, mais il faut agir avec sagesse et habileté. Il faut savoir comment et quand le dire. Parfois j’en parle et mes interlocuteurs sont convaincus, mais ce n’est pas le bon moment. On ne l’entend pas facilement, ou on m’accuse d’être violent… Moi je ne parle pas frontalement, je dis les choses en parlant de côté. Avec Sissi le changement se fait mais lentement. Je crois que tout cela avance, à petits pas mais sûrement, parce que si les gens changent, la vie change. L’actuel patriarche orthodoxe a une mentalité différente, il donne un souffle nouveau à l’Église, mais il a des difficultés en interne. La plupart des évêques sont contre le synode. Il suffit de voir ce que l’on a fait avec le pape François, l’année dernière, et le protocole sur le baptême que les orthodoxes ont refusé au dernier moment…
C’est la peur, la méfiance qui priment. Le premier souci reste la formation, des jeunes surtout. On leur donne des informations fausses. Il faut prendre le temps de parler et d’expliquer quelles sont nos réelles différences et ressemblances.

 

Le voyage du pape en Egypte en mai 2017 a montré que, pour minoritaire qu’elle soit et malgré les événements qui la touchent et la blessent, la présence chrétienne et singulièrement catholique est porteuse d’espoirs et d’avenir.

 

Vous avez justement rencontré il y a quelques jours le pape Tawadros II. Le rencontrez-vous souvent ?

Quand il le faut, à l’occasion d’événements spéciaux. Disons au moins 2 ou 3 fois par an, à Noël, et lors du conseil des Églises égyptiennes. Lorsqu’il y a des problèmes, nous en discutons lui et moi. Le temps arrive où nous pouvons nous rencontrer personnellement.
Beaucoup de nos jeunes ne suivent pas l’Église, et Tawadros a beaucoup de gens qui s’opposent à lui, à sa pensée et à son attitude d’ouverture. Les gens de l’école chenoudienne, partisans du synode de l’ancien pape Chenouda, ont en même temps hérité de sa mentalité. Mais je sais très bien que le pape Tawadros n’est pas d’accord, il s’oppose à toute cette idéologie. Parfois les gens croient qu’il a le pouvoir de changer tout ça, comme un magicien, mais c’est illusoire. C’est pour ça que Tawadros est en train de reconstruire le synode et de renouveler peu à peu ses évêques orthodoxes.

Qu’attendez-vous de ces rencontres avec le pape Tawadros ? Souhaiteriez-vous renforcer le dialogue avec les orthodoxes, ou n’est-ce pas le bon moment ?

J’ai appris dans ma vie pastorale qu’il ne faut pas toujours attendre un résultat. Si l’on est convaincu de faire un pas, on le fait, mais le résultat ne vient pas immédiatement. Donc on plante, et un autre récoltera sûrement. Mais il faut planter. Ce n’est pas facile d’être responsable, mais il faut croire que l’Esprit saint agit dans notre Église et il faut avoir l’intelligence de lui faire place.

Après la Révolution égyptienne, des jeunes coptes ont fait entendre leur voix. Ils espéraient des changements au sein de l’Église, qu’elle soit moins cléricale, plus prudente peut-être dans ses déclarations politiques. L’Église entend-elle la voix des jeunes ?

La jeunesse sera toujours la jeunesse, de tout temps. Elle est contre ce qui arrive et veut toujours changer. Je ne défends pas l’Église, mais ma posture en tant que responsable. Doit-on toujours entendre les voix dissidentes et en colère ? Est-ce que ces voix, aussi, ont le droit et la légitimité de parler ? Il faut écouter, il faut les entendre, recueillir leurs idées positives ; d’ailleurs eux-mêmes me les rappellent et me secouent. Mais il est de mon devoir, parfois, de dire non. Par exemple, lorsque je dis un mot d’encouragement pour une action de l’État ou du président, certains jeunes m’accusent de fascisme, ou comparent tout de suite mon attitude à celle des Pharisiens (rires). Il faut tempérer la jeunesse. Je ne suis pas contre, mais je ne dois pas être toujours avec elle.♦


Ibrahim Isaac Sidrak

Né en 1955 dans un petit village près d’Assiout (Haute-Égypte) et ordonné prêtre en 1980 au Caire, Ibrahim Isaac Sidrak est docteur en théologie dogmatique. Recteur du séminaire copte de Minya, il a ensuite été nommé curé de paroisse mais a très vite été ordonné évêque (en 2002), puis élu par le synode de l’Église copte catholique le 15 janvier 2013 ; ce qu’a confirmé le pape de Rome.


Paysage ecclésial égyptien

Les minorités chrétiennes d’Égypte se distinguent par la variété de leurs affiliations ecclésiastiques. 90 % des chrétiens sont orthodoxes, mais on compte également de nombreuses communautés protestantes et catholiques. L’Église catholique elle-même est divisée en 7 rites : les maronites, les grecs-catholiques, les syriaques, les chaldéens, les arméniens et les latins, comptant à eux tous 10 000 fidèles, et les coptes. Cette dernière est avec près de 300 000 fidèles la plus importante communauté catholique du pays.

 

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