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Offensive turque contre les Kurdes : l’Eglise de Syrie en émoi

Christophe Lafontaine
11 octobre 2019
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Des Israéliens brandissent des pancartes, contre la politique du Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan, à l'occasion d'une manifestation anti-turque. Ambassade de Turquie de Tel Aviv, 8 juillet 2010. ©Gili Yaari/Flash 90.

L’offensive d’Ankara dans le nord-est de la Syrie, déclenchée au grand dam de la communauté internationale, a déjà provoqué la fuite de 70 000 civils selon une ONG locale. L’Eglise craint un nouvel exode des Chrétiens.


« Pauvre Syrie, dans l’œil du cyclone moyen-oriental », s’est ému le représentant du Pape en Syrie. Le cardinal Mario Zenari, nonce apostolique à Damas, a en effet exprimé, dans les colonnes de l’hebdomadaire catholique italien Famiglia Cristiana, sa grande préoccupation pour l’avenir proche du pays, après le début, il y a deux jours, d’une offensive turque dans sa partie nord-est, une zone qui se trouve administrée de facto par les Kurdes.

De son côté, Mgr Jean-Clément Jeanbart, archevêque grec-catholique melkite d’Alep, n’a pas non plus caché son émotion auprès de l’agence italienne Sir : « Je ressens une grande douleur ».

Après le retrait de l’armée américaine de Syrie, le 6 octobre dernier, ce qui a valu à Donald Trump d’être accusé jusque dans son propre camp d’avoir « abandonné » les Kurdes, beaucoup d’observateurs craignaient que la Turquie ne profite d’un boulevard libre – la nature ayant horreur du vide. Boulevard dans lequel elle n’a pas manqué des’engager, trois jours plus tard avec des bombardements intensifs qui ont ouvert la voie à une offensive terrestre au-delà de la frontière turco-syrienne et concentrant ses opérations dans les secteurs frontaliers de Ras al-Aïn et de Tal Abyad, contrôlés par les forces kurdes au nord-est syrien.

L’opération baptisée « source de paix », annoncée par Recep Tayyip Erdoğan a d’abord pour objectif d’éliminer « un corridor terroriste » dans le sud de la Turquie contre la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG). La Turquie considère les YPG comme un groupe terroriste en raison de ses liens avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), organisation politique kurde armée qui mène une guérilla en Turquie. Mais les YPG sont soutenues par les Occidentaux car elles constituent le fer de lance de la lutte contre les jihadistes du groupe Etat islamique (EI).

Concrètement Ankara entend créer une « zone de sécurité », sorte de tampon large d’une quarantaine de kilomètres et qui longerait sur environ 500 km l’ensemble de la frontière entre la Syrie et la Turquie. Et séparerait ainsi la frontière turque des positions acquises par les YPG lors du conflit syrien.

Deuxième objectif, cette zone aurait vocation à accueillir environ 2 millions des 3,6 millions de Syriens réfugiés en Turquie.

L’idée turque de créer une zone tampon « nous inquiète, confie Mgr Jean-Clément Jeanbart, parce que ce serait un pays dans un autre pays ». Et ce serait oublier que « cette région occuperait l’une des régions de la Syrie les plus riches en ressources : eau, pétrole, gaz, champs fertiles ». L’intention de Recep Tayyip Erdoğan de « réinstaller quelque deux millions de Syriens réfugiés en Turquie dans cette zone de sécurité risque de provoquer un séisme démographique », ajoute l’archevêque melkite. « Les Kurdes seront forcés de quitter leurs terres et leurs maisons, créant les conditions pour des tensions internes continues. Je pense que c’est une chose inhumaine ». Pour le prélat, « le risque est maintenant celui d’un véritable massacre avec beaucoup de morts innocents. Les Kurdes ne vont pas abandonner et se battre à l’extrême. J’espère que nous pourrons reprendre le dialogue afin de trouver une solution pacifique, un compromis garantissant la sécurité à toutes les parties sur le terrain. »

Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), le 10 octobre, 70 000 citoyens avaient déjà quitté villes et villages, de peur d’être victimes des opérations militaires turques. Onze villages sont déjà aux mains de la Turquie.Le bilan compte au moins 39 morts côté kurde, dont 10 civils. Un soldat turc a également été tué.

Le sort de plus de 40 000 chrétiens

La région du nord-est de la Syrie contrôlée par les Kurdes compte environ 750 000 personnes. Parmi elles, la majorité est d’origine musulmane. Dans cette partie de la Syrievivent aussi de nombreux yézidis et plus de 40 000 chrétiens, selon l’organisation américaine « In Defence of Christians » qui souligne que 130 000 chrétiens vivaient dans cette région » avant l’impact de l’Etat islamique et de la crise syrienne. » Les chrétiens (de langue arabe et arménienne) forment ainsi une forte minorité chrétienne. Ils sont syriaques catholiques, syriaques orthodoxes, chaldéens, arméniens, catholiques et apostoliques.

Mgr Jacques Behnan Hindo, de l’Eglise catholique syriaque, qui fut de 1996 à 2019 archevêque de l’archéparchie de Hassaké-Nisibi, dans la région de la Syrie administrée par les Kurdres, se confiant à l’Aide à l’Eglise en détresse, a dit craindre un nouvel exode de chrétiens. « Depuis le début de la guerre en Syrie, 25% des catholiques de Qamishli (ndlr : nord-est syrien) et 50% des fidèles d’Hassaké ont quitté le pays, ainsi que 50% des orthodoxes. Je crains un tel exode similaire sinon plus grand. »

Le cardinal Mario Zenari, nonce apostolique en Syrie, a rappelé dans Famiglia Cristiana l’urgence humanitaire dans un pays où près de 12 millions de personnes ont besoin d’aide et d’un tissu de relations sociales où tout est à reconstruire.

Sur la scène régionale, le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’était prononcé dimanche contre l’invasion turque des parties kurdes en Syrie et avait mis en garde contre la violence à l’encontre du peuple kurde. « Israël est prêt à apporter une aide humanitaire au brave peuple kurde », avait-il déclaré. L’Iran, pays voisin de la Turquie a appelé à une « cessation immédiate de l’offensive. »

Au niveau international, la France, à travers la voix de la ministre des Armées Florence Parly, juge l’offensive turque « dangereuse ». « Dangereuse pour la sécurité des Kurdes. Dangereuse car elle est propice à Daech, contre qui nous nous battons depuis cinq ans. Elle doit cesser. La France a donc saisi le Conseil de sécurité de l’Onu ». Même son de cloche de la part du gouvernement allemand pour qui cette offensive turque « risque de déstabiliser davantage la région et de provoquer une résurgence » de l’Etat islamique. L’Union européenne a exigé l’arrêt de l’offensive turque en Syrie et averti qu’aucun financement européen ne serait accordé pour une zone de sécurité voulue par la Turquie. Le Congrès américain a promis des « sanctions infernales » contre Ankara. Et l’Onu a demandé que les civils soient protégés. Donald Trump a évoqué, hier jeudi, la possibilité d’une « médiation » américaine, chargeant les diplomates américains de tenter d’arranger « un cessez-le-feu ».

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