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L’ichtys de la basilique de Bethléem

Frédéric Manns, Studium Biblicum Franciscanum
11 novembre 2019
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L’ichtys de la basilique de Bethléem
L’ichtys de Bethléem. Au centre d’une harmonieuse composition de mosaïque, le mot poisson écrit en grec. © Wisam Hashlamoun/Flash90

On va de découverte en découverte dans la basilique de la Nativité ! Voici une mosaïque de haute portée théologique.


Article paru dans le numéro 664 de Terre Sainte Magazine – Novembre Décembre 2019

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Le sol de la basilique constantinienne de la Nativité était intégralement recouvert d’un tapis de mosaïques d’une facture raffinée que les fouilles récentes ont permis d’admirer. Dans la nef centrale, à l’angle gauche, une inscription grecque  ἰχθύς ichtys (poisson) est visible. Les historiens rappellent en général l’acrostiche fameux des Oracles sibyllins 8, 217-250 : les 5 lettres du mot grec ichtys forment les initiales de la phrase «Ἰησοῦς Χριστὸς Θεοῦ Υἱὸς Σωτήρ, Jésus-Christ fils de Dieu Sauveur» et supposent d’une certaine façon l’identification du Christ au poisson. Tout près de la grotte où le Sauveur était né cette profession de foi […]

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convenait à merveille.

Pourquoi le symbole du poisson a-t-il pris une telle importance dans le christianisme primitif ? La fin de l’évangile de Jean contient cette profession de foi Mais ces choses ont été écrites afin que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu’en croyant vous ayez la vie en son nom -Jn 20, 31. Ce texte est suivi au chapitre 21 de l’épisode de la pêche miraculeuse et du poisson grillé, que les premiers chrétiens ont assimilé au Christ.

Après sa résurrection Jésus prépare un repas pour les disciples sur le rivage du lac de Tibériade. Sur un feu de braise il leur apprête du poisson. Déjà lors des multiplications des pains, il avait fait distribuer du poisson aux foules affamées. Pour désigner ces poissons l’évangile de Jean emploie le mot opsarion, tandis que pour les cent-cinquante-trois gros poissons de la pêche miraculeuse il a eu recours au terme ichtys. C’est ce dernier terme qui sera exploité par la tradition chrétienne.

Un texte de Tertullien propose au symbole une dimension baptismale : «Nous autres, petits poissons, comme notre Poisson, le Christ-Jésus, nous naissons dans l’eau et nous ne sommes sauvés qu’en demeurant dans l’eau». L’inscription d’Aberkios provenant de Hiérapolis en Asie Mineure préfère une lecture eucharistique du symbole : «La foi me guidait et me procurait en tout lieu pour nourriture un poisson très grand et très pur, recueilli à la source par une vierge sans tache, et c’est ce qu’elle sert constamment à la table des amis, elle a un vin excellent qu’elle verse pour accompagner le pain». L’inscription de Pectorios trouvée à Autun confirme cette lecture : «Race divine du céleste ichthys, qui est venu parmi les mortels faire entendre ses immortelles paroles ! … Prends l’ichthys dans tes mains, mange et bois, rassasie-toi de cette douce nourriture que le Sauveur donne à ses saints. Ô ichthys, ô maître sauveur, exauce mes désirs». La diffusion rapide du symbole est confirmée par d’autres sources littéraires. Julien l’Africain appelle le Christ «Le grand poisson pris à l’hameçon de Dieu et dont la chair nourrit le monde entier». Saint Augustin dans la Cité de Dieu renchérit : «Ichthys, c’est le nom mystique du Christ, parce qu’il est descendu vivant dans l’abîme de cette vie, comme dans la profondeur des eaux…»

Les hypothèses ne manquent pas pour expliquer le symbole du poisson et son choix par les chrétiens. Jean Daniélou, dans son livre sur les symboles chrétiens primitifs, ne retient que le sens baptismal. Robert Eisler avait proposé une autre solution dans son livre Orpheus the Fisher. C’est le repas au poisson du début du sabbat qui explique la diffusion du symbole. Le vendredi est appelé la parascève, dite aussi la cena pura. Le choix du poisson pour le repas d’ouverture du sabbat s’explique par son caractère messianique et eschatologique. Selon la tradition juive Dieu servira aux justes à la fin des temps Léviathan comme nourriture. Le poisson du sabbat préfigure ce repas kasher, car ce poisson a des écailles et des nageoires. Le mode sacrificiel de l’holocauste étant achevé avec le sacrifice de Jésus sur la croix, le grand poisson des vivants, désormais le repas de poisson remplace celui des viandes immolées à Dieu. Aussi ne voit-on pas, sur de nombreuses représentations, Jésus attablé à un festin de viande rôtie mais de poisson grillé. Les poissons et le pain sont la manne du Christ unissant les fidèles dans la communion sacramentelle.

Matthieu voit dans l’épisode de Jonas, qui a passé trois jours et trois nuits dans le ventre du poisson, le symbole du Christ qui est demeuré trois jours dans le sein de la terre – Mt 16, 4. La patristique développera ce thème.

Une autre hypothèse de Eisler mérite d’être prise en considération : le symbole du poisson appliqué à Jésus renvoie à Josué, fils de Nun. En effet nun signifie «poisson» en araméen. Les Pères de l’Église avaient déjà fait le rapprochement entre Josué et Jésus. En grec c’est le même mot Iêsous qui est employé pour les deux. Origène, dans ses Homélies sur Josué, exploite ce filon. Il est repris par Tertullien dans son Ad. Marc. 3, 16 et par Hilaire de Poitiers, dans son Traité des mystères 2, 6 : «Comme l’un fut chef de la synagogue, l’autre l’est de l’Église. Comme l’un fut guide vers la terre promise, l’autre est le guide vers la terre que nous posséderons en héritage… Comme l’un vint après Moïse, l’autre vint après la Loi. Comme l’un reçut l’ordre de renouveler la circoncision, le Seigneur inaugura la circoncision du cœur. Comme l’un divisa les eaux, l’autre divisa les peuples. Comme l’un dressa en témoignage sur la terre 12 pierres qu’il avait tirées du fond du Jourdain, de même l’autre fit sortir de la synagogue la doctrine des Apôtres.» Il faut noter que la littérature rabbinique avait exploité la signification du nom Josué, fils de Nun : «C’est le fils du ‘Poisson’ qui conduit les fils d’Israël dans la terre promise», affirme Gn R 48, 16.

Une dernière hypothèse permet encore d’enrichir la polyvalence du symbole du poisson. Dans la généalogie de son évangile Matthieu divise les générations en trois groupes de 14. L’explication habituelle consiste à faire appel à la valeur numérique du mot David dont la gématrie est 14. L’histoire est orientée ainsi vers Jésus, le fils de David -Mt 1, 1-18. Une autre explication se base sur le fait que la quatorzième lettre de l’alphabet hébreu est la lettre nun (poisson). Jésus est ainsi le nouveau Josué qui fait entrer le peuple dans la terre promise.

Lorsque l’évangile de Jean souligne que Jésus préparait le poisson opsarion pour les disciples qui venaient de prendre les poissons ichtys, il veut montrer que Jésus est le nouveau Josué, fils de Nun.

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