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Chrétiens arabes en Israël : l’enquête

Charlie Deulme
23 janvier 2026
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Parade des scouts catholiques à Haïfa ©Shir Torem/Flash90

C’est une première, le Centre Rossing pour l’éducation et le dialogue a réalisé une enquête sur la communauté arabe chrétienne d’Israël. Elle explore leurs doutes, leurs défis, et leur attachement obstiné à une terre où leur place reste fragile. Lecture.


« Nous voulions communiquer des inquiétudes », explique Hana Bendcowsky. C’est ce qui a motivé le Centre Rossing pour l’éducation et le dialogue, auquel elle appartient, à réaliser la première enquête du genre. Née d’un sentiment croissant de vulnérabilité exprimé par la communauté chrétienne israélienne, l’étude repose sur un sondage mené en décembre 2024 auprès de 315 chrétiens arabes palestiniens vivant majoritairement en Galilée (68 %), à Haïfa (15%), à Jérusalem-Est (10 %) et dans le centre du pays (7 %).

Conduite en pleine guerre à Gaza et alors qu’une trêve fragile prévalait avec le Hezbollah au nord, elle dresse un tableau nuancé : celui d’une population à la fois intégrée et marginalisée, cherchant sa place dans un Etat qui se définit avant tout comme « l’État-nation du peuple juif ».

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Leur nombre est estimé de 130 à 140 000 – soit environ 1,8 % de la population en Israël. Une goutte d’eau dans la mosaïque israélo-palestinienne. Et pourtant, leur présence séculaire garde une portée symbolique considérable.

©Rossing Center

Dans un pays traversé par des lignes de fracture religieuses et nationales croissantes, les chrétiens arabes palestiniens d’Israël incarnent une minorité à la fois enracinée et fragile. Leur existence, entre fidélité à la Terre Sainte et quête de reconnaissance, en dit long sur l’état du vivre-ensemble et des tensions identitaires dans la région.

Une minorité doublement marginalisée

En filigrane, l’étude révèle le sentiment d’une double marginalisation: minorité religieuse au sein du monde arabe palestinien, minorité nationale au sein de l’État d’Israël. À peine trois chrétiens sur dix disent se sentir pleinement acceptés dans la société israélienne. À Jérusalem-Est, où beaucoup ne disposent pas de la citoyenneté israélienne, plus de la moitié (54%) affirment subir rejet ou exclusion.

Si la liberté de culte est globalement respectée, les agressions verbales ou physiques se multiplient, visant surtout les figures visibles de l’Église : 20 % des chrétiens de Jérusalem-Est affirment avoir subi du harcèlement, contre 5 % seulement en Galilée.

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À Jérusalem-Est, 42% des répondants se disent réticents à porter des signes religieux visibles. Hana Bendcowsky attribue ce phénomène d’agression moins à une stratégie politique délibérée, qu’à un climat social de plus en plus hostile, nourri par la montée du nationalisme et par la loi fondamentale de 2018, qui définit Israël comme « L’Etat-nation du peuple juif ». Pour 65% des répondants, cette loi a confirmé leur statut de « citoyens de seconde zone ».

Cette tension identitaire s’exprime dans le rapport à l’armée : 70,6 % des chrétiens refusent l’idée que leurs enfants y servent, et près de la moitié (49 %) rejettent aussi le service civil national. « Ce refus n’est pas tant un rejet politique qu’une question morale et spirituelle », souligne Hana Bendcowsky : comment servir un État engagé dans une guerre contre son propre peuple (palestinien NDLR] ?

©Rossing Center

« Ce n’est pas qu’ils ne veulent pas participer aux institutions publiques, mais ils refusent d’aller à l’encontre de leur peuple », poursuit-elle. Les chrétiens arabes palestiniens voient l’armée moins comme un service citoyen que comme un instrument nationaliste. Beaucoup s’engagent ailleurs: éducation, santé, travail social…

L’émigration envisagée

Mais même là, ils témoignent d’un rejet accru depuis le 7-Octobre 2023, dans une société de plus en plus polarisée. « Le ton du débat public s’est durci à un point inédit », note Hana Bendcowsky. Elle rappelle qu’en 2016, Itamar Ben Gvir appelait déjà à séparer femmes arabes et juives dans les maternités – une idée désormais banalisée.

Autre constat frappant: 36% des répondants envisagent d’émigrer, un chiffre qui grimpe à 48% parmi les moins de 30 ans et 52% chez les 30-44 ans. Si l’émigration n’est pas nouvelle depuis des décennies, de nombreuses familles arabes chrétiennes partent vers l’Europe ou l’Amérique à la recherche d’un avenir plus stable, elle s’accélère selon Hana Bendcowsky. En Galilée, elle est nourrie par l’insécurité et la criminalité croissante dans les villages arabes, souvent livrés à des gangs et aggravée par l’inaction des autorités.

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« Le nombre de personnes tuées dans des incidents criminels a doublé depuis 2022 », note le rapport. À Jérusalem, la chape de tensions politiques et religieuses renforce ce désir d’ailleurs. Pourtant, près des deux-tiers des répondants (64%) affirment vouloir rester, invoquant la famille (54 %) et le lien à la terre (24%).

« Les habitants de Jérusalem-Est risquent de perdre leur statut de résident s’ils s installent à l’étranger, tandis que les citoyens palestiniens d’Israël conservent leur nationalité », souligne le rapport – une différence de statut qui peut aussi expliquer la réticence de certains Jérusalémites à partir. Cette volonté de rester doit toutefois être nuancée, certains sondés ayant pu hésiter à se confier lors d’entretiens téléphoniques.

Palestinien ou chrétien, plutôt qu’Israélien

Chez les moins de 45 ans, l’étiquette « israélienne » recule au profit d’une identité avant tout « palestinienne » ou « chrétienne ». Ce glissement identitaire traduit un désenchantement croissant vis-à-vis du vivre-ensemble israélo-palestinien. 77% des sondés se définissent d’abord comme chrétiens, mais cette foi se décline en une multitude de sous-identités : arabes chrétiens, palestiniens chrétiens, israéliens chrétiens. « Beaucoup de répondants désignent la religion comme identité première, mais cela ne signifie pas qu’ils soient pratiquants: c’est une appartenance culturelle et communautaire », souligne Hana Bendcowsky.

©Rossing Center

Au-delà du culte, l’Église reste un repère essentiel, dans un quotidien hostile, souvent dé-favorisé. Les écoles, clubs, associations et services sociaux gérés par les institutions ecclésiales jouent un rôle majeur dans la cohésion du tissu chrétien. Quatre répondants sur dix parmi les jeunes participent activement à la vie paroissiale. Pour beaucoup, l’Église demeure le dernier espace de stabilité, même si 46% jugent qu’elle ne répond pas pleinement aux besoins de la communauté. Les attentes varient entre « emploi » à Haïfa, « logement » à Jérusalem, « accès à la propriété » dans le centre du pays.

Le rapport du Centre Rossing conclut à une situation fragile. « Il faut encourager cette communauté à rester, dans un contexte ou tant d’autres ont déjà dû partir », plaide Hana Bendcowsky, en référence aux déplacés de Gaza et de Cisjordanie.

Parmi ses recommandations, l’organisation appelle à une meilleure reconnaissance politique et diplomatique de cette minorité, à des condamnations fermes des attaques contre les symboles chrétiens et à une sensibilisation accrue aux questions interconfessionnelles : « L’ignorance est l’une des principales sources de conflits », affirme Hana Bendcowsky. Dans un pays où l’appartenance se vit souvent comme un combat, le christianisme arabe palestinien demeure un trait d’union fragile, menacé, mais obstinément vivant.

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