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Maisam Jaliuli: « C’est le moment de privilégier la modération et la médiation »

Manuela Borraccino
25 mars 2024
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Dans la grave crise en cours, il est plus que jamais nécessaire de continuer à construire des ponts entre Arabes et Juifs : parole de Maisam Jaliuli, directrice générale de l’ONG Tsofen, fondée pour favoriser l’intégration des jeunes Arabes israéliens dans le secteur de la high-tech.


« Je n’hésite pas à dire que ce sont les mois les plus difficiles de ma vie. Ce samedi 7 octobre 2023, face à la gravité de l’attaque, nous avons été nombreux, Arabes et Juifs, à voir s’effondrer en quelques heures tout ce que nous avions construit et pour quoi nous luttions depuis des décennies en Israël. »

C’est ainsi que s’exprime Maisam Jaliuli, 51 ans, co-directrice générale depuis juillet 2022, aux côtés de Revital Duek, de l’organisation non gouvernementale israélo-palestinienne Tsofen, et militante de longue date pour les droits des femmes. Jointe en visioconférence — « De toute façon, nous sommes en plein jeûne de Ramadan ! » dit-elle en riant — Jaliuli est une figure de premier plan de la minorité arabe (20 % des citoyens israéliens). Elle l’est surtout par son engagement social et politique, bien avant de prendre la tête de cette ONG dotée d’un plan quinquennal de 170 millions de dollars pour développer l’innovation et l’insertion des jeunes diplômés arabes dans la high-tech. Elle a en effet été dirigeante du principal syndicat israélien, l’Histadrout, présidente d’un district régional du plus grand mouvement féministe, Na’amat, promotrice de campagnes pour la fin de l’occupation dans les Territoires palestiniens et pour le renforcement de l’inclusion des citoyens arabes en Israël.

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Elle dispose d’un observatoire privilégié pour scruter ce qui se passe dans un pays déchiré par la guerre avec le Hamas. « Dans notre organisation, explique-t-elle, travaillent 26 experts de la high-tech : sept Israéliens et 19 Arabes, soit une proportion inversée par rapport à la composition démographique du pays. Mais surtout, nous collaborons avec environ 350 ingénieurs employés dans des dizaines de petites, moyennes et grandes entreprises en Israël. Or, dès les premiers jours après le choc du 7 octobre, nous avons senti combien le climat avait changé, combien les Arabes étaient devenus des ennemis. Certains ministres de l’actuel gouvernement, comme Itamar Ben Gvir, cherchaient une escalade, pas seulement à Gaza, et ont attisé les esprits déjà bouleversés.

Je peux dire que, dans notre organisation, nous nous sommes tous efforcés, dès le début, de faire prévaloir le sens des responsabilités, la lucidité et la fermeté face au climat de haine et de militarisme qui s’est diffusé en Israël. Tous, pas seulement la direction, ont ressenti l’importance d’affronter ensemble cette crise, de rester unis, de parler ouvertement de ce que chacun ressentait.

Après quelques semaines, nous avons commencé à recevoir des dizaines d’e-mails de collaborateurs et partenaires arabes dans des entreprises de tout le pays, qui dénonçaient des épisodes de discrimination et de méfiance sur les lieux de travail. En décembre, nous avons lancé un sondage auquel ont participé 330 ingénieurs arabes : 80 % ont signalé une atmosphère d’hostilité extrême, et 70 % ont regretté que les dirigeants juifs israéliens ne fassent rien pour contrer la défiance. Huit sur dix disent avoir peur des réactions de leurs collègues s’ils affirment être opposés à la guerre à Gaza. Beaucoup de femmes religieuses craignent d’aller au bureau avec le voile, comme elles le faisaient habituellement, de peur d’être insultées par des collègues juifs. Jamais il n’a été aussi difficile d’être citoyen arabe israélien : nous ressentons la haine et l’exclusion dans l’espace public. »

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C’est pourquoi, poursuit Jaliuli, « c’est le moment de s’abstenir des réseaux sociaux et de travailler plutôt à la modération et à la médiation. C’est le moment d’exercer au plus haut degré la responsabilité, de s’engager personnellement pour atténuer autant que possible la polarisation qui s’est créée, en espérant que cette guerre se termine au plus vite. Nous sommes allés parler aux dirigeants des entreprises avec lesquelles nous collaborons pour expliquer quoi faire. Nous avons multiplié les rencontres de formation, en ligne et en présentiel, les entretiens avec des psychologues, les séminaires avec des collègues seniors sur la gestion de cette situation. »

C’est aussi le sens des « cinq conseils pour un bon Ramadan » que Tsofen a envoyés à toutes les entreprises de high-tech partenaires : de petits gestes, comme faciliter le jeûne grâce à des horaires flexibles, organiser les réunions le matin et non près du coucher du soleil, inviter tous les collègues à des repas d’iftar conviviaux, préparer des portions de nourriture pour les familles démunies.

« Nous avons recommandé à tous de saisir l’opportunité de ce mois sacré pour les musulmans, explique-t-elle, afin de promouvoir une meilleure compréhension mutuelle, culturelle et religieuse, sur les lieux de travail. Il s’agit de créer des occasions de partage qui, dans les espaces du quotidien, contrebalancent le climat général du pays. »

Diplômée en criminologie et en sociologie, titulaire d’un master en leadership éducatif, mère de trois enfants, Jaliuli a reçu de nombreuses distinctions pour son engagement en faveur des femmes et des populations défavorisées, dont le prix Gallanter du New Israel Fund, décerné à des personnalités de la société civile s’étant distinguées par leur leadership social.

Aujourd’hui encore, au cœur de l’angoisse qui traverse le pays, elle participe aux forums où la société civile israélienne prépare « le jour d’après », dans l’attente d’un cessez-le-feu. « En ce moment, il faut parler avec tout le monde, chercher à nouer des liens avec tous les partenaires qui refusent l’approche militaire et recherchent une solution politique, et les femmes sont un partenaire indispensable. Il est clair, admet-elle, qu’il existe entre nous des divergences politiques : certaines organisations restent ambiguës et n’ont pas officiellement pour objectif la fin de l’occupation. Mais, dans les discussions privées, tous admettent que ce sera l’issue, car il faut trouver une solution définitive à la condition des Palestiniens, comme le 7 octobre l’a douloureusement démontré. »

« Je reste optimiste. Il faudra des années, mais nous sortirons de cette crise très dure. » Elle conclut avec un sourire. « Je le suis encore aujourd’hui, et pas seulement par tempérament. Il faut regarder la réalité avec perspective : cela prendra des années, mais nous sortirons de cette crise extrêmement dure. Si vous demandiez aujourd’hui qui soutient la solution à deux États, les Juifs israéliens vous répondraient qu’ils n’en veulent pas, les Palestiniens qu’ils n’y croient pas. Pourtant, je suis certaine que dans deux ou trois ans, les voix réclamant une négociation de paix seront bien plus nombreuses qu’aujourd’hui. Un processus est déjà en marche, nous sommes déjà en chemin : il faut d’abord une trêve, puis trouver le moyen de s’asseoir autour d’une table et de parler. Et la communauté internationale, j’en suis certaine, jouera cette fois un rôle plus actif que par le passé. Tous savent désormais que l’avenir de la démocratie en Israël dépend de la fin de l’occupation. »

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