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Quand Conrad Schick donnait du relief à Jérusalem

Marie-Armelle Beaulieu
21 janvier 2026
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À une époque où ni les vues aériennes ni la photographie n’existaient encore, Conrad Schick (1822-1901), avec ses plans, ses maquettes et les bâtiments dont il fut l’architecte, a littéralement donné du relief à Jérusalem.
Pour le découvrir, Terre Sainte Magazine a rencontré Shirley Graetz qui lui a consacré trois années de recherches et un livre.


Il était aimé de tout le monde, des chrétiens, des juifs, des musulmans”. Il l’est aussi de Shirley Graetz. Trois ans après la publication du livre qu’elle lui a consacré, on la sent toujours fascinée par cet homme, Conrad Schick, qu’elle découvrit au hasard de lectures.

Rien ne destinait le jeune Allemand, né en 1822 à Würtemberg dans une famille de paysans modestes et une fratrie de onze garçons, à devenir une figure de la ville de Jérusalem. Physiquement fragile, le jeune Conrad développa très tôt deux passions : la Bible et l’architecture.

Pédagogie – La basilique du Saint-Sépulcre qui fit la réputation de Conrad Schick. © Adi Gilad

Après l’école, il suivit une formation à Stuttgart pour devenir forgeron et acquit de solides bases techniques. C’est dans cette ville qu’il rencontre des missionnaires protestants. Leur foi le touche au point qu’il veuille se consacrer à Dieu et au service des autres.

Entré dans l’institut de Saint-Chrischona, on lui confie une tâche inhabituelle : construire une maquette du Tabernacle décrit dans la Bible. “C’est là que tout commence, explique Shirley. On comprenait qu’il avait quelque chose de rare : la tête et les mains.”

En 1846, l’institut envoie deux jeunes hommes à Jérusalem : Schick est l’un des deux. Il a 24 ans. Il n’en repartira plus.

Les maquettes qui ont stupéfié le monde

Imbrication – En blanc les propriétés turques en 1870, en rouge le couvent franciscain, où l’on comprend que les structures sont imbriquées les unes dans les autres. ©MAB/CTS

C’est en 1860 que la carrière de Schick prend une dimension internationale. Après la destruction d’une église en Syrie, les catholiques demandent aux Ottomans la restitution de l’ancien palais du patriarche latin à l’époque croisée, devenu mosquée sous le nom Al-Khanqah as-Salahiyya, là où Saladin s’installa en 1187, date de la prise de Jérusalem. Les grecs-orthodoxes et les musulmans locaux s’y opposèrent. À Istanbul, personne ne visualisait ce dont il était question.

On fit alors appel aux talents de Conrad Schick. Il réalisa une maquette de cette partie du Saint-Sépulcre. L’effet fut immédiat. Les grecs en voulurent une. Les Russes aussi. Puis les Allemands.

“Entre 1862 et 1864, il construisit cinq maquettes complètes du Saint-Sépulcre, explique Shirley. Et son idée de génie fut d’attribuer à chaque communauté un code couleur.”

En un coup d’œil le Statu quo devint lisible. Le modèle britannique, exposé à Jérusalem, devint une attraction incontournable. “C’était le ´Instagram´ de l’époque, plaisante Shirley. Tout le monde voulait le voir.”

Haram al-Sharif – L’esplanade des mosquées appelée en arabe Haram al-Sharif, le Noble sanctuaire. Maquette visible à la Paulus Haus, rue de Naplouse à Jérusalem. ©Nizar Halloun/TMS

Plus tard, pour l’Exposition universelle de Vienne en 1873, Schick réalisa deux maquettes spectaculaires du mont du Temple et du Dôme du Rocher. Certaines parties sont démontables, révélant les structures intérieures et souterraines. Elles tourneront dans plusieurs capitales européennes, émerveillant des visiteurs peu habitués à voir Jérusalem autrement qu’en gravures.

Schick dressa aussi des cartes précises, notamment de la Vieille ville. Pour certains historiens, elles constituent encore des sources majeures pour comprendre la géographie urbaine du XIXᵉ siècle.

Architecte autodidacte, il conçoit également plusieurs bâtiments pour les communautés protestantes allemandes et britanniques. Il n’a laissé aucune liste complète, et certaines attributions restent discutées. Mais quelques édifices sont établis avec certitude grâce à des journaux et des correspondances d’époque. Après ses 60 ans, il vit enfin dans sa propre maison, rue des Prophètes, où il installe un petit musée de ses modèles. Sa fille ouvrira un temps ce “musée Schick” aux visiteurs.

Le Mont du Temple – Représentation inspirée de la bible. Maquette visible à la Paulus Haus, rue de Naplouse à Jérusalem. ©Nizar Halloun/TMS

Arbitre de paix

De nos jours, plusieurs maquettes sont encore visibles. Le musée de l’église du Christ [Christ Church], Porte de Jaffa est celui qui en compte le plus grand nombre (5). Le foyer pour pèlerins Paulus Haus de la rue de Naplouse en compte deux grandes et quelques-unes plus petites. La Custodie en possède une de son couvent au Saint-Sépulcre, mais aussi un plan en relief de la Vieille ville. Il en existe aussi dans des collections étrangères : “Il y a des chercheurs qui traquent encore les modèles envoyés en Russie”, souligne Shirley.

Plan en relief – Le travail de cartographie de Schick fut décliné, sous sa supervision,
par des ateliers de reprographie en relief. Archives de la Custodie. ©MAB/CTS

Ses cartes peuvent être consultées en ligne. Quelques bâtiments portent encore sa marque. Et avec un peu de préparation – ou un guide passionné comme Shirley – il est possible de dessiner une véritable “promenade Schick” à travers la ville.

Au-delà de l’œuvre, c’est l’homme qui fascine Shirley Graetz. “Il était aimé des chrétiens, des juifs, des musulmans, des Ottomans, des pauvres, des riches… Il n’avait pas d’ennemis.”

Un épisode frappant en atteste. Deux notables catholiques se présentent chez lui avec un sac rempli d’or et de bijoux. Ils tentent de le corrompre pour qu’il déclare qu’une partie du Saint-Sépulcre appartient à l’Église catholique. Schick ne comprend pas immédiatement. Quand il saisit la situation, il est bouleversé. “Il les a mis dehors et il en a été malade pendant deux semaines. Il était profondément honnête.”

Pour les Églises comme pour les autorités ottomanes, Schick devient une référence neutre. Lorsqu’un litige éclate sur une limite, un mur ou un droit, “on demande à Schick”. Il connaît chaque pierre.

Dans une Jérusalem souvent explorée à travers ses saints, ses prophètes et ses pèlerins, la figure de ce protestant souabe rappelle qu’il existe aussi des artisans cachés de la connaissance : des hommes qui, sans être des héros, ont permis à tous de mieux comprendre et aimer la ville sainte.

Shirley Graetz, Romancière et guide sur les traces de Schick

Shirley Graetz vit à Jérusalem. Titulaire d’un doctorat, elle est autrice et guide touristique.
Passionnée par le XIXe siècle à Jérusalem et par les réseaux protestants allemands de l’époque, c’est en construisant la trame d’un roman historique, à la demande des diaconesses allemandes, qu’elle croise la figure de Conrad Schick…
Elle délaisse son héroïne fictive pour une recherche historique sur cette figure de Jérusalem à laquelle elle consacre un livre.

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