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Les Croisés revisités

Thomas Duclert
19 juillet 2016
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La quasi-totalité des participants sont des juifs d’origine russe. Malgré tout, pour la reconstitution, un chrétien habillé en moine lit des prières en latin chaque matin, devant les Croisés rassemblés ©Dror Garti/Flash90

Amoureux d’Histoire et de petits soldats, âmes de preux chevaliers, à vos armures ! En Israël, vous pouvez revivre les croisades de façon relativement pacifique en participant à la bataille des cornes de Hattin. Elle fut pourtant sanglante cette bataille, mais là c’est pour du jeu !


Sous la chaleur de juillet, non loin du Lac de Tibériade en Galilée, des hommes en armure sont rassemblés sous la bannière du Royaume de Jérusalem. Ils font face à la terrible armée de Saladin. Sommes-nous à l’été 1187 ? Non, en juillet 2016. Dans la chaleur estivale étouffante, un groupe de juifs israéliens d’origine russe reconstitue la mythique bataille des Cornes de Hattin.

Le 4 juillet 1187 au même endroit, vingt mille Croisés menés par Guy de Lusignan, roi de Jérusalem, firent face à trente mille fantassins et cavaliers de l’armée de Saladin. La bataille fut une défaite considérable pour les Croisés. Le Royaume de Jérusalem ne s’en relèvera jamais.

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Chaque année depuis huit ans, la bataille reprend place. Cet été ils seront une soixantaine de “reconstituteurs”, adeptes de “l’histoire vivante”, à revivre ces événements. Ces soldats du Regnum Hierosolymitanum sont-ils des nostalgiques des États chrétiens du Levant ? Non, ce sont pour la plupart des juifs russes de nationalité israélienne. Les reconstitutions sont très populaires en Russie.

Les trois jours de reconstitution imposent de bivouaquer pour la nuit et de faire sa toilette du matin à l’ancienne ©Yaniv Nadav/Flash90

Soixante participants, c’est un chiffre certes loin des cinquante mille combattants de l’époque. Pourtant, l’enthousiasme est grand. Il en faut : les conditions de participation sont extrêmement difficiles. Au cours des trois jours, il est demandé de vivre comme à l’époque des croisades : vêtements, nourriture, transport, campement… et cela en marchant une trentaine de kilomètres, dans la chaleur de la basse-Galilée en juillet. Celle-là même qui terrassa les armées croisées.

Vivre l’histoire

Épées, lances, boucliers, cottes de maille, chausses, alimentation. Tout est reproduit sur le modèle de ce qui se faisait à l’époque. “En fait nous ne jouons pas, nous ne sommes pas des comédiens, nous faisons une reconstitution. C’est de l’Histoire vivante. Nous revivons ces événements à travers notre propre expérience”, explique Genady Niznhik, un des organisateurs de l’événement.

Hattin, un site en danger

Un projet immobilier en faveur des Druzes, une minorité ethnique en Israël, est prévu sur le site, au grand dam du groupe de reconstitution. Plusieurs membres sont allés manifester en cotte de maille devant la maison du premier ministre contre la dégradation du site archéologique. Un dossier pour qu’il rejoigne la liste du patrimoine mondial a pourtant été déposé auprès de l’UNESCO.

 

Dans ses yeux bleu profond qui respirent l’âme russe, la passion, le drame et la tragédie sont là. “C’est une histoire très intéressante et dramatique, lance-t-il, dramatique pour Israël, la Terre Promise, et pour le monde entier. Déterminante, décisive. C’est un drame personnel mais aussi universel.” Depuis plusieurs années, ce juif russe immigré en Israël, archéologue, se bat pour populariser sa passion. La reconstitution passe aussi par l’incarnation émotionnelle des protagonistes de l’époque : “Le destin de leurs familles et du pays dépend de leurs décisions”.

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Ces juifs russes en habits de Croisés sont à première vue étonnants. Genady l’avoue lui-même : “ça n’est pas facile, les gens ont des points de vue fondamentalement opposés. Certains disent que les Croisés ont tué les juifs, d’autres disent que la période croisée fait partie de notre histoire. Selon moi, nous vivons sur cette terre, c’est notre histoire. Et l’histoire de cette bataille fait partie de l’Histoire universelle.”

Les participants sont entraînés. Les armes ne sont données qu’aux gens capables de les manipuler ©Dror Garti/Flash90

Pour savoir comment la bataille s’est déroulée et comment la reconstituer, les participants sont allés chercher dans les sources historiques. Plusieurs récits, côté franc comme sarrasin, permettent de retracer le déroulé des événements.

Hattin 1187

Baudouin IV le Lépreux, le plus célèbre souverain du Royaume de Jérusalem après Godefroi de Bouillon, meurt le 16 mars 1185. Après sa mort, l’Histoire s’emballe. Le Royaume est en proie à de profondes divisions. Renaud de Châtillon, un baron sans scrupule, attaque des caravanes commerciales musulmanes. La trêve entre Francs et musulmans s’en trouve brisée. De son côté, Saladin a réussi à réunifier les musulmans d’Égypte et du Levant. Les Croisés eux, sont très fortement divisés. Pour cette bataille non loin du Lac de Tibériade, au nord du pays, ils font malgré tout front commun pour la survie du Royaume.

Le 2 juillet 1187, les Croisés arrivent à Séphorie. Raymond III de Tripoli, l’homme fort du royaume, avait convaincu le roi d’attendre Saladin en position de force, une place forte, un accès à l’eau, et des vivres en quantité. Il veut épuiser les Sarrasins en les forçant à marcher dans la chaleur et la poussière car l’armée de Saladin se trouve à une trentaine de kilomètres de là, près du lac. De son côté, pour forcer les Francs à se rapprocher de son armée, Saladin attaque la cité de Tibériade où se trouve toujours la comtesse Échive de Bures, l’épouse de Raymond III de Tripoli. Mais celui-ci déclare qu’il “préférerait perdre Tibériade et tout ce qu’elle renferme plutôt que l’unique armée du Royaume”.

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Après la fin du conseil cependant, Gérard de Ridefort, maître de l’Ordre du Temple, va s’entretenir avec le roi sous sa tente pour le convaincre de changer d’avis. Il met en doute l’avis de Raymond, notamment à cause de ses bonnes relations avec les musulmans, ce qui fait de lui un traître. Gérard de Ridefort menace de déserter avec ses 1200 templiers s’ils ne peuvent pas étancher leur soif de vengeance sur les Sarrasins, qui, deux mois plus tôt, avaient tué 150 chevaliers de l’Ordre. Guy de Lusignan cède au chantage.

Sarrasins à l’entraînement ©Gili Yaari/Flash90

L’armée franque se met en route le 3 juillet au petit matin. Les hommes en armure étouffent sous la chaleur et les réserves d’eau sont rapidement taries. L’armée musulmane harcèle les Croisés à coup de flèches, sans jamais engager le combat. Au soir du 3 juillet, le roi Guy de Lusignan décide de diriger son armée vers le village de Hattin où se trouve un point d’eau. Les Sarrasins anticipent le mouvement et barrent la route aux Francs. Ces derniers sont alors contraints de bivouaquer pour la nuit au milieu de nulle part, sans accès à l’eau.

Histoire vivante

Le 4 juillet au matin, les Sarrasins se positionnent pour bloquer toute tentative de sortie. Saladin fait mettre le feu aux broussailles. Le vent pousse la fumée et le feu vers les Croisés, déjà épuisés par la marche de la veille et la courte nuit sans eau. Ils engagent malgré tout des combats afin de percer les lignes ennemies et tenter de rejoindre les rives bleues du lac de Tibériade. Ils échouent.

Cernés, les Croisés sont contraints de se rassembler sur une hauteur appelée Cornes de Hattin. La bataille fait rage et l’armée franque subit une lourde défaite. Le roi de Jérusalem, Renaud de Châtillon, Guillaume de Monferrat, ainsi que plusieurs autres grands barons sont faits prisonniers. Raymond III de Tripoli réussit à s’échapper.

Au cours de l’été, Acre, Naplouse, Jaffa, Toron, Sidon, Beyrouth, et Ascalon sont prises. Jérusalem négocie sa reddition le 2 octobre. Le pape Urbain III serait mort à la nouvelle de la chute de la ville sainte.

La troisième croisade permettra de libérer les villes côtières. Il faudra attendre 1229, soit 33 ans, pour que Jérusalem soit rendue aux Croisés par un traité. Mais elle retombera définitivement aux mains des musulmans en 1244. Juifs et chrétiens de la ville seront massacrés. La ville ne sera ensuite plus jamais reconquise par les Francs.

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Plusieurs centaines de spectateurs assistent chaque année à la reconstitution de la bataille de Hattin. L’Histoire vivante est un loisir qui compte à travers le monde des milliers d’amateurs. Le concept est simple : reconstituer des batailles ou des événements historiques. Mais la pratique en est beaucoup plus compliquée. Tous les vêtements, aliments et accessoires doivent être conformes à ce qui se faisait à l’époque. Les anachronismes ne sont pas tolérés. Seule exception pour la bataille d’Hattin : on ne parle pas le vieux français, mais le russe, pour des raisons évidentes.

Futures batailles

Les participants fabriquent eux-mêmes tout leur matériel. Sur le site Internet on peut trouver des patrons pour les vêtements, les armes, et toutes les explications pour éviter tout anachronisme. Le coût de participation est donc élevé, à la fois en prix, en temps et en effort physique. “Toutes les dépenses sont partagées entre les participants” tempère Genady. L’État israélien encourage et soutient désormais l’initiative, huit ans après son lancement. Le ministère du tourisme porte un regard positif sur la reconstitution et cherche à la soutenir. Par ailleurs, un viticulteur habitant non loin du champ de bataille fournit gracieusement du vin pour les soirées autour du feu de camp.

Tout est reconstitué
à l’authentique : habits, nourriture, boissons, cuisine au feu de bois ©Yaniv Nadav/Flash90

Chaque année, les organisateurs envoient des invitations un peu partout dans le monde. Genady explique que ce sont quasi exclusivement des Russes ou des citoyens de l’ex-URSS qui répondent à l’appel. Cette année cependant, un groupe d’une vingtaine de “templiers” devrait venir d’Australie, ce qui le réjouit.

“Nous avons commencé par ce projet mais nous avons d’autres idées. Dans les statuts de notre groupe nous devons reconstituer toutes les batailles des Croisés, retracer des itinéraires de pèlerins, et faire revivre les artisanats anciens : forge, cuisine, musique.” Une ambition à la mesure du Royaume.

Un seul catholique participe à la reconstitution. Il lit le Pater Noster tous les matins avec les acteurs Croisés. C’est un prêtre africain, le père Bonaventure du diocèse de Moscou, qui a traduit cette interview. À la fin de leur entretien, Genady lui a proposé de participer à la reconstitution. Lire les prières chaque matin, endossant le rôle de l’aumônier. Pour des juifs russes. La Terre Sainte est pleine de surprises !

Dernière mise à jour: 10/01/2024 20:28

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