Cardinal Pizzaballa : Une « presque encyclique » pour Jérusalem et ses habitants
« Que nous demande le Seigneur en ce moment ? Et comment donner une expression concrète à notre foi dans ce contexte difficile ? », le questionnement formulé par le patriarche latin de Jérusalem, le cardinal Pizzaballa, dans l’introduction à l’écriture de sa 5e Lettre pastorale, laisse entrevoir la douleur sous-jacente devant la souffrance qui s’est emparé de Jérusalem, la ville qui à elle seule dit tout un pays et la déchirure de tous ses habitants.
Après le sac de Rome en 410, saint Augustin avait écrit son œuvre la plus longue : la Cité de Dieu qu’il opposait à la cité terrestre.
En date du 25 avril 2026, fête de saint Marc, l’habitant de Jérusalem, celui dont la maison devint le lieu où Jésus et ses apôtres vécurent la dernière Cène, les apparitions du Ressuscité et la Pentecôte. Le cardinal Pizzaballa veut rendre sa joie à Jérusalem et à ceux qui l’aiment. Sans attendre une paix dont on n’ose plus prononcer le nom, mais au cœur du conflit. Car ce que nous vivons « n’est pas un moment à surmonter, mais le lieu où notre Église est appelée à mettre en œuvre sa mission. »
Quelques minutes après la publication du texte, Les Éditions Vaticanes annonçaient qu’elles le publieraient en intégralité et devaient entrer en discussion avec des maisons d’éditions dans le monde pour une diffusion plus large. C’est dire que nous ne sommes pas devant un texte anodin. Et Marie-Lucile Kubacki, correspondante à Rome pour l’hebdomadaire La Vie, a bien fait de la nommer une « presque une encyclique ».
On aura rarement lu un texte à la portée aussi locale avoir à ce point un retentissement dans le cœur de milliers et peut-être de millions de croyants. Il tient à son sujet : la paix de Jérusalem, la Terre que Jésus à sanctifiée de sa vie, de s passion et de sa résurrection, la mission qu’il a confiée des lors au monde et confiée aux vases fragiles que sont les chrétiens.
Jérusalem, la Mère des Eglises, appelle ses enfants. Dans la situation présente, le Seigneur les convoque.
« Que nous demande le Seigneur en ce moment ? […]interroge le cardinal, « Par la présente Lettre, je souhaite tenter de répondre à cette question. C’est le fruit d’un travail laborieux et douloureux – comme toute tentative de synthèse spirituelle –, issu de ma réflexion et de ma prière, ainsi que de ce que j’ai mûri au cours de cette période. »
« Il faut y voir une première piste de réflexion qui devra certainement mûrir, s’affiner et se compléter avec le temps, notamment grâce à un échange, même contradictoire si nécessaire, avec quiconque souhaitera se lancer dans cette tentative de synthèse et dans cette lecture. »
On sent les précautions oratoires. Il faut dire que le texte fait plus de 30 pages. Excellement construit, ciselé, écrit à hauteur d’homme et néanmoins éminemment spirituel, le texte est dense et exigeant.
Le patriarche le sait : « Cette Lettre n’est donc pas destinée à une lecture rapide ou partielle ». Il ajoute qu’elle n’est pas non plus destinée « à être utilisée comme un texte d’analyse politique ».
Ceux qui y chercheront une diatribe contre les pouvoirs en place seront déçus. Le patriarche propose autre chose : « Les analyses et les dénonciations restent nécessaires – nous ne pouvons pas nous en passer– mais ce ne sont pas elles qui nous ouvriront des perspectives. » tranche le patriarche. Après deux pages d’introduction, le texte se poursuit en trois parties.
Nommer le chaos
La première partie de la Lettre « Lire la réalité : réfléchir au présent », s’apparente à l’exercice de haute voltige.
Si le patriarche refuse le récit factuel afin de saisir « la portée historique » de la période que nous vivons, c’est la partie dans laquelle il approche le plus des aspects politico-politiciens.
Il décrit un double traumatisme : pour les Palestiniens, « l’ultime étape dramatique d’une longue histoire d’humiliations et d’exodes » ; pour les Israéliens, « quelque chose d’inédit », ravivant « les horreurs survenues en Europe il y a quatre-vingts ans ».
Nous sommes entrés dans un « après » difficile à comprendre. « Ce que nous vivons n’est pas seulement un conflit local », c’est « le symptôme d’une crise bien plus profonde », un basculement mondial. L’ordre international fondé sur les règles, les traités et le droit apparaît désormais fragilisé, voire discrédité.
Dans ce nouveau paysage, « Nous assistons au retour du recours à la force comme instrument jugé décisif ». La guerre change de statut. Elle n’est plus évitée, au contraire, « la guerre est devenue l’objet d’un culte idolâtre ».
Le glissement est moral autant que politique. À cette dérive s’ajoutent des questions nouvelles comme l’usage de l’intelligence artificielle dans la guerre : « Que se passe-t-il lorsqu’une machine décide qui vit et qui meurt ? »
À ce désordre globalisé s’ajoute des « déchirures ». « La première déchirure est celle du tissu des relations humaines. » Chacun se vit comme victime, sans plus reconnaître la souffrance de l’autre. « La haine a creusé des sillons profonds » et entraîne « une douloureuse déshumanisation ».
Dans ce face-à-face, le cardinal insiste sur une distinction : « Tout en respectant la diversité des situations et en reconnaissant leur complexité, nous ne pouvons toutefois pas les considérer toutes comme identiques : il existe une différence entre ceux qui exercent le pouvoir et ceux qui le subissent, entre ceux qui gouvernent et ceux qui sont gouvernés, entre ceux qui possèdent les armes et ceux qui en sont menacés, entre ceux qui occupent et ceux qui sont occupés. Les responsabilités sont différentes. Reconnaître cette différence, c’est faire preuve de respect envers la justice et la vérité. »
Ici, les choses sont dites sans que les personnes ne soient condamnées car, comme il a déjà eu l’occasion de le dire, le cardinal Pizzaballa ne veut pas de « mots qui enferment » et qui soient de nature à empêcher les évolutions nécessaires.
Il n’en reste pas moins que le conflit a entrainé – spécialement pour la communauté chrétienne – un bouleversement des paramètres économiques et sociaux. C’est la deuxième déchirure. Économie en chute, mariages reportés, natalité en baisse, émigration en hausse, « Cette vieille plaie […] se rouvre aujourd’hui plus profondément que jamais ».
La foi elle-même est mise à mal. « Lorsque le cri des souffrants semble rester inaudible ou sans réponse, la tentation est grande de perdre la foi, même au sein des communautés de foi, qui devraient être la voix des plus faibles ».
Mais il n’y a pas de paragraphe qui ne se termine sur une raison d’espérer encore et n’ouvre les perspectives annoncées plus haut. « C’est précisément dans cette faille, dans le vide laissé par la politique et le droit, que des associations, des mouvements et des initiatives locales n’ont jamais cessé d’agir. Non par une naïve vocation au dialogue, mais par une obstination tenace à considérer l’autre comme un être humain. »
De même le patriarche regrette-t-il ensuite la « polarisation croissante ». « On se replie de plus en plus dans des groupes fermés, dans des enclaves sociales où l’on ne côtoie que des personnes qui partagent les mêmes opinions, qui parlent la même langue, qui partagent les mêmes craintes. »
Le souci de vient pas des « identités propres », « qu’il convient de préserver […] au sein de la mosaïque unique de la Terre Sainte, à condition toutefois que ces qualités ne s’affirment pas au détriment des autres. »
« La vie chrétienne, fondée sur des racines solides, montre comment une appartenance peut être forte sans devenir rigide ou défensive […]. De cette manière, le « nous » peut redevenir inclusif, capable de rassembler les différentes appartenances sans les réduire à des identités opposées. »
La troisième déchirure est celle de « la perte des repères qui nous permettaient de nous orienter ». « Nous avons perdu confiance dans les mots « Coexistence », « dialogue », « justice », « droits de l’homme », « deux peuples et deux Etats ». Ces mots, qui ont nourri notre discours pendant des années, nous semblent aujourd’hui usés et vides de sens. »
Une nouvelle fois, le patriarche tire vers le haut : « La réalité, bien au-delà de ce que nous pensons, ressentons ou croyons, nous rappelle que nous sommes destinés à trouver les formes possibles pour vivre ensemble. Il n’y a pas d’alternative. »
« Cette Terre – tant disputée et aimée – est la maison de tous : les juifs israéliens et les arabes palestiniens, les juifs, les chrétiens, les musulmans, les druzes, les samaritains, les bahaïs et de toute autre confession. Dieu nous a réunis ici. Nous, chrétiens en particulier, avons une mission précise : être sel et lumière là où nous sommes. »
Dieu pris à partie
Dans ce contexte, le dialogue interreligieux traverse lui aussi une crise profonde. Les Lieux saints sont devenus « des champs de bataille identitaires ». Le patriarche constate que « Les textes sacrés sont invoqués pour justifier la violence, les occupations, le terrorisme. »
« Cet abus du nom de Dieu, affirme-t-il sans concession, est peut-être le péché le plus grave de notre époque. ».
Le dialogue inter religieux n’en apparaît que plus vital : « Ce n’est pas une option ». Il est même constitutif de la vocation chrétienne : « Le dialogue est notre vocation et notre destin ».
L’Église de Terre Sainte elle-même s’est trouvée chahutée. Présente en Israël, Palestine, Jordanie et Chypre, l’Eglise latine en Terre Sainte est une réalité plurielle qui interdit toute simplification. « Cette complexité est notre richesse, mais aussi notre défi. »
Retraçant à grand traits les principaux défis par territoires en Israël et Palestine, le patriarche souligne encore que « Même au cœur de cette désolation, notre détermination à construire une société fraternelle demeure ferme, et nos communautés chrétiennes restent un signe tangible d’espérance. » Et de nouveau il donne des exemples territoire par territoire.
La première partie se termine sur une question exigeante : « Notre Église a fait entendre sa voix en essayant de prononcer une parole de vérité mais cela a-t-il été suffisant ? » L’Église a-t-elle su parler avec « vérité […] et parrhésie (franchise) » ? Ou a-t-elle parfois privilégié la prudence ? « Comment dire une parole de vérité, claire et honnête, sans que cela ne crée de nouvelles barrières et de nouvelles victimes ? ».
Ce doute devient prière. Car l’essentiel est ailleurs : « Comment habiter » ce chaos sans céder à sa logique.
La conclusion frappe par sa densité : nous vivons dans « un désert de larmes […] mais habité par de courageuses expériences de vitalité ». C’est là que Dieu parle encore.
Et la question décisive demeure : non pas comment sortir du désordre, mais « comment l’habiter en tant que croyants ».
Jérusalem « rêve de Dieu »
La seconde partie est une méditation sur la Jérusalem « rêve de Dieu ». Pour découvrir « quelle est la volonté de Dieu pour Jérusalem », il convient de « scruter l’image de la Ville Sainte qu’Il nous offre Lui-même ». Une méditation qui s’offre à tous les croyants qui veulent, au nom de leur foi habiter pleinement leur cité.
Si vous ne deviez lire qu’une partie du texte, lisez celle-là. Goûtez-la. Méditez-la. Laissez-la vous habiter.
Le cardinal Pizzaballa revient à la question centrale : « Comment vivre en chrétiens dans cette situation de conflit ? » mais la reformule : « Quelle est la volonté de Dieu pour Jérusalem ? »
Pour répondre, il médite le chapitre 21 du livre de l’Apocalypse. « Un livre souvent mal compris, notamment en raison de son langage symbolique, qui ne vise pas à alimenter les peurs ou les lectures fatalistes de l’histoire, mais plutôt à aider à en révéler le sens ultime, à la lumière de la fidélité de Dieu et de l’espérance chrétienne ».
Mais pour symbolique que soit le livre, il va en faire une lecture éclairante, symbole après symbole, à hauteur d’homme.
Si dans la Genèse note-il, l’humanité commence dans un jardin, l’Éden, elle s’achève dans une ville : « La Jérusalem nouvelle ». Ce passage est décisif. Le salut n’est pas « un retour à un passé idyllique et isolé », mais « la construction d’un avenir communautaire, complexe et réconcilié ».
La Bible présente deux villes. La première est fondée par Caïn, après le meurtre de son frère : une « ville-refuge construite par l’homme par peur ». La dernière est la Jérusalem céleste, « la ville-don qui descend de Dieu par amour ». « C’est entre ces deux pôles – la ville-refuge construite par l’homme par peur, et la ville-don qui descend de Dieu par amour – que se joue toute l’histoire du salut. »
Jérusalem concentre cette tension. Elle est ville aimée et blessée, promise et condamnée, terrestre et spirituelle. Elle n’est pas seulement un enjeu politique. Elle est « un symbole du Peuple de Dieu et de l’Église », née à la Pentecôte. Dès l’origine, rappelle le patriarche, « l’Église était universelle, unie et plurielle ». Aujourd’hui encore, les rites, les langues et les confessions chrétiennes font de Jérusalem une image imparfaite mais vivante de cette unité.
« La mission de la Jérusalem terrestre consiste, en quelque sorte, à devenir l’image et le reflet de la Jérusalem céleste, « une prophétie, la promesse de la réconciliation universelle et de la paix que Dieu désire pour toute la famille humaine. » (Benoît XVI, Vallée de Josaphat, Jérusalem, 12 mai 2009). C’est cette mission que nous avons perdue de vue dans le tourbillon des événements de ces dernières années. Et c’est à cette mission que nous devons revenir. »
La première caractéristique de la Jérusalem nouvelle est d’avoir « un ciel nouveau ». Face à Babylone, « ville sans ciel, et donc sans Dieu », Jérusalem reçoit sa vocation de la présence divine. Elle ne peut être réduite à « des frontières politiques ou des accords techniques ». Elle est d’abord « le lieu de la révélation de Dieu ».
Dans Jérusalem, commente celui qui sillonne la ville depuis une trentaine d’années, « Il est également fréquent, aux premières lueurs de l’aube ou dans le silence de la nuit, de croiser des hommes et des femmes de tous âges – juifs, chrétiens et musulmans – marchant sur les chemins de la ville, enveloppés dans leurs différents manteaux et se dirigeant vers leurs Lieux Saints respectifs, pour rejoindre les religieux qui y prient jour et nuit. La prière des différentes communautés religieuses, en définitive, rythme toute la ville : elle en est le souffle et la lumière. C’est là l’identité la plus belle et la plus captivante de la ville, sa caractéristique la plus précieuse, qu’il faut chérir et préserver. »
Cette dimension verticale est essentielle. Le patriarche l’affirme clairement : « Ignorer cette dimension “verticale” de notre Terre […] est la raison profonde de l’échec des accords de coexistence ». Jérusalem doit être « une maison de prière pour tous les peuples ». Il ne s’agit pas d’abolir les statuts quo, mais d’oser « de nouveaux modèles de vie et de relations » où la foi en Dieu devienne rencontre, non exclusion.
Jérusalem n’est pas conquête, elle est don
La Jérusalem nouvelle est aussi une ville qui « descend du ciel ». Elle n’est pas conquête, mais don. Elle descend « comme une épouse parée pour son époux ». Cette image dit à la fois l’intimité avec Dieu et l’accueil. Le patriarche avertit les institutions religieuses : « Sans un « descendre du ciel » continuel, c’est-à-dire sans puiser humblement et sans relâche dans leur relation avec Dieu, en Le laissant éclairer leur façon de penser, sans se nourrir continuellement de la Parole de Dieu, les institutions religieuses risquent de s’atrophier ».
Dans la Jérusalem nouvelle, Jean ne voit « aucun temple ». Non parce que Dieu disparaît, mais parce qu’il n’est plus enfermé dans un espace séparé. « Dieu lui-même et l’Agneau habitent au milieu de leur peuple et en constituent le centre vivant. Dans cette perspective, il n’y a plus de séparation entre lieux sacrés et lieux profanes : Dieu n’habite pas dans un édifice, mais dans la relation ; non pas dans un lieu à conquérir et à posséder, mais dans l’histoire. »
C’est une parole forte pour une ville marquée par les conflits autour des lieux, des frontières et des possessions.
Le patriarche ne nie pas l’importance des Lieux saints. Mais il prévient : « Les frontières servent à préserver la liberté, non à l’étouffer ». On ne peut utiliser Dieu pour justifier « des choix de fermeture ou d’exclusion ». Le vrai temple à préserver, ce sont « les relations humaines et la relation avec Dieu ».
La lumière de cette ville est l’Agneau. Elle invite à regarder autrement, y compris « le pauvre, l’étranger, et même l’ennemi ». Elle transforme le pouvoir en service. Elle refuse la domination.
La Jérusalem nouvelle porte les noms des tribus d’Israël et des apôtres. Rien n’est effacé. Tout est réconcilié. Cela touche un point brûlant : la mémoire. Quand elle devient « un récit fermé, construit contre l’autre », elle se transforme en « mémoire toxique ». La mission de l’Église est donc de promouvoir une « purification de la mémoire historique ».
Les portes de la ville, elles, restent ouvertes : « jamais les portes ne seront fermées ». La Ville Sainte « est incompatible avec toute forme de fermeture, d’exclusivité ou d’identité monochrome ». Elle n’appartient pas « à certains contre d’autres ».
Jérusalem est ainsi « un patrimoine de l’humanité ». Le monde a le droit et la responsabilité de s’y intéresser, non pour imposer, mais pour empêcher qu’une logique d’exclusion l’emporte.
La vocation ultime de Jérusalem est de « guérir les nations ». La Terre Sainte aura besoin de longs chemins de guérison pour soigner « la haine, la peur, la “mémoire toxique” ». La petite communauté chrétienne n’a ni pouvoir militaire ni puissance économique, mais elle possède « la force de l’amour qui se donne ».
Les chrétiens ne sont pas appelés à être un tampon neutre entre Israéliens et Palestiniens. Ils sont « le sel, la lumière et le levain » au cœur des sociétés auxquelles ils appartiennent. Leur mission est de faire fermenter, de l’intérieur, « la coexistence, le pardon et la réconciliation ».
La Jérusalem céleste n’est donc pas une fuite hors de l’histoire. Elle est un modèle pour vivre l’histoire « à travers les yeux de l’Agneau ». Une ville à partager, une maison aux portes ouvertes, un instrument de guérison pour le monde.
Une pastorale pour habiter le chaos
Après avoir lu la réalité puis contemplé « la Jérusalem qui descend du ciel », le cardinal Pizzaballa passe au concret : « Comment pouvons-nous, en tant que communauté, vivre ici et maintenant » ce projet ?
Il ne s’agit pas d’un idéal abstrait, mais d’un chemin quotidien, dans « les paroisses, les familles et les institutions ». Le conflit ne peut servir d’excuse : « les difficultés ne doivent pas servir de prétexte pour mettre un frein à la charité ».
C’est la partie de la lettre qui appartient (peut-être) la plus en propre aux chrétiens d’Israël et de Palestine. Le patriarche va évoquer les lieux de la pastorale sur lesquels il veille depuis 2016, en sillonnant le diocèse.
Mais le plus étonnant n’est pas qu’il connaisse son diocèse, c’est qu’il confie à chacun de ses fidèles (et à tous ceux qui le voudront) le soin de bâtir la Jérusalem, cité de Dieu.
Il l’avait déjà laissé entendre plus haut : « Dans le vide laissé par la politique et le droit, des associations, des mouvements et des initiatives locales n’ont jamais cessé d’agir. Non par une naïve vocation au dialogue, mais par une obstination tenace à considérer l’autre comme un être humain. » (Lettre, retourner à Jérusalem 1, 1 ).
A grand traits – et l’on comprend pourquoi chacun devra prendre le temps de s’approprier le texte – il donne des pistes pour construire en soir et autour de soi le projet de Dieu et résister au mal qui veut ronger la cité et ses habitants.
Le premier lieu de résistance chrétienne est la prière. Elle n’est pas « un simple outil » pour obtenir la paix, mais « un moment d’amour et de rencontre avec Dieu ». La liturgie devient alors le cœur vivant des communautés : « une communauté qui prie ne fuit pas la réalité, mais apprend à la vivre avec le regard de Dieu ».
Cette foi se transmet d’abord dans les familles, « églises domestiques ». C’est là que commence la « purification de la mémoire » : raconter le passé « sans transmettre de haine », apprendre à « se souvenir sans vouloir se venger ». Les familles, éprouvées par la crise, la peur et l’émigration, restent les premiers lieux où se forme le regard des enfants.
Les écoles sont décrites comme « le plus beau cadeau que l’Église offre à cette Terre ». Elles doivent devenir des « laboratoires de cohabitation », où l’on apprend à relire l’histoire sans rancœur et à rencontrer l’autre sans peur. Là se joue « une part décisive de l’avenir de cette Terre ».
Même mission pour les hôpitaux, Caritas et les œuvres sociales. Elles sont ces feuilles de l’Apocalypse qui « servent à guérir les nations ». Dans les soins donnés sans distinction, « l’amour de Dieu se fait présent et réconcilie des divisions que les mots ne parviennent souvent pas à apaiser ».
Le patriarche n’oublie ni les aînés, « mémoire vivante de l’Église », ni les jeunes, « prophétie » des communautés. Aux premiers, il dit merci pour leur fidélité. Aux seconds : « ne croyez pas ceux qui vous disent qu’il n’y a pas d’avenir ici ».
Les prêtres sont appelés à être « un repère solide et positif », capables « d’écouter, d’encourager, de recoudre ». Les religieux et religieuses, eux, sont les « sentinelles de l’aube », rappelant par leur fidélité silencieuse qu’« il existe un ciel nouveau ».
Viennent ensuite deux dialogues indispensables. Le dialogue œcuménique, d’abord, car en Terre Sainte il n’est « ni une option ni un exercice réservé aux spécialistes ». Il est la réalité quotidienne de familles chrétiennes souvent mixtes. Le dialogue interreligieux, ensuite, qui doit passer « du dialogue des élites au dialogue de la vie ». Il faut apprendre « à parler avec l’autre, et pas seulement de l’autre ».
Enfin, le cardinal appelle à un refus net de la violence. Il faut commencer par le langage : ne jamais « réduire l’autre à un ennemi ». Car « la violence n’est jamais la voie de l’Évangile ». Face au scepticisme, il propose la confiance : non un optimisme naïf, mais la certitude que « Dieu n’a pas abandonné l’histoire au chaos ».
La conclusion pastorale tient en un mot : l’accueil. Une petite communauté peut être tentée de devenir « une forteresse ». Mais « la conscience chrétienne n’est pas une forteresse à défendre, c’est une source qui coule ». La vocation de l’Église est donc d’ouvrir ses portes, non pour perdre son identité, mais pour la vivre dans sa vérité : « celle d’un amour qui n’exclut pas ».
Retourner à Jérusalem
Au terme de sa lettre, le cardinal Pizzaballa ne cache pas le vertige possible : « tant de thèmes, tant d’épreuves, tant de pistes ». Une question peut surgir : « Comment pouvons-nous faire tout cela ? » Sa réponse est nette : « nous ne le pouvons pas. Seuls, nous ne le pouvons pas. Mais nous ne sommes pas seuls. »
Le point d’appui n’est donc pas la force humaine, mais la présence du Christ : « Quand deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis là, au milieu d’eux ». Le patriarche appelle alors à ne pas déserter les lieux où cette présence se donne : paroisses, communautés, groupes, prière, Écritures, service des pauvres. C’est « en allant vers l’autre » que se trouvent le Christ et sa consolation.
La vision esquissée tout au long du texte doit maintenant prendre chair. Non « par des actes héroïques impossibles », mais « pas à pas », dans les familles, les paroisses, le travail, les lieux de rencontre. La Jérusalem céleste, « ville aux portes toujours ouvertes », devient une boussole pour la Terre Sainte d’aujourd’hui.
Ce qui soutient cette marche, insiste le patriarche, c’est « la joie de l’Évangile ». Une joie qui ne dépend pas des circonstances, mais de la certitude que le Seigneur « marche à nos côtés même dans les nuits les plus sombres ».
Comme les disciples après l’Ascension, appelés à retourner à Jérusalem « en grande joie », les chrétiens de Terre Sainte sont invités à revenir vers leur « Jérusalem quotidienne » avec une « joie pascale ». « Non pas une joie naïve, qui ignore les difficultés. Mais une joie pascale, qui sait que la lumière triomphe des ténèbres, que la vie vainc la mort, que l’amour désarme la haine. »
La conclusion devient alors un envoi : « Revenons à Jérusalem avec joie. Revenons à notre vie avec passion. Portons dans notre cœur le rêve de Dieu pour sa ville, et laissons ce rêve devenir, pas à pas, jour après jour, notre propre vie. »
En dépit de la longueur de cet article : il faut lire la version intégrale. Les chrétiens d’Israël, de Palestine, de Jordanie et de Chypre, les pays qui constituent le diocèse de Jérusalem, mais également les chrétiens du Liban, de Syrie, d’Egypte, les pays limitrophes, et d’Irak et d’Iran, et des pays du Golfe et d’Arabie ont besoin que nous allions tous ensemble à Jérusalem.




