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Randa Siniora : « L’occupation militaire renforce le patriarcat »

Manuela Borraccino
5 mars 2026
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C’est un combat pour les femmes dans une société musulmane occupée par Israël, c’est aussi le parcours d’une palestinienne chrétienne, avocate, au caractère bien trempé. C’est Randa Siniora, directrice générale du Centre d’assistance juridique et de conseil légal pour les femmes depuis 2015.


Elle défend depuis quarante ans les droits humains et en particulier les droits des femmes en Palestine. Elle a été la première Palestinienne à s’exprimer en 2018 devant le Conseil de sécurité des Nations unies sur la manière dont l’occupation israélienne des Territoires palestiniens frappe avec une dureté particulière les femmes sur les plans économique, politique et social. L’avocate Randa Siniora, 65 ans, dirige depuis 2015 le Centre d’assistance juridique et de conseil légal pour les femmes, basé à Ramallah (WCLAC, acronyme de Women’s Centre for Legal Aid and Counselling), après avoir dirigé pendant huit ans la Commission palestinienne indépendante pour les droits humains.

« Les féminismes des femmes blanches du Nord du monde sont trop centrés sur les droits individuels et ont fait leur temps – dit-elle à Terrasanta.net nos collègues de Milan –. Pour changer la vie des femmes, surtout après que la guerre génocidaire à Gaza a encore approfondi le lien entre occupation et patriarcat, nous devons démanteler les structures de pouvoir coloniales et l’exploitation économique des pays en développement : nous avons besoin d’une alliance avec les féministes du Sud global. »

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Née à la fin de 1960 à Jérusalem-Est dans une famille chrétienne de la classe moyenne palestinienne contrainte de quitter en 1948 la maison familiale située dans un quartier de Jérusalem-Ouest où se dresse aujourd’hui la Knesset, Randa a fréquenté la prestigieuse Schmidt Schule, établissement catholique pour filles situé près de la porte de Damas.

Elle raconte comment son histoire familiale a façonné son féminisme. « Ce n’est pas une question de naître dans une famille chrétienne ou musulmane : la culture palestinienne est profondément imprégnée de patriarcat et c’est la structure patriarcale qui détermine les rapports de force et de relation entre les genres. Je suis la quatrième de cinq enfants, après deux filles et un garçon : mon père n’a jamais caché qu’il aurait voulu que je naisse garçon, tout en me donnant tout l’amour du monde. Dans notre famille élargie, nous déjeunions avec mon grand-père en bout de table, les fils et leurs familles autour : parmi les cousins, nous étions 11 filles et 5 garçons. Chaque fois qu’un garçon naissait, l’accueil était bien différent de celui réservé à une fille, bien que l’amour, les soins et l’instruction soient les mêmes.

À l’adolescence, il est devenu évident que mon frère pouvait aller où il voulait, mes sœurs aînées non. J’ai alors commencé à discuter avec mon père. “Pourquoi devrais-je t’accorder ce que je refuse à tes sœurs ?”, me demandait-il. Je répondais qu’il devait me donner des arguments rationnels pour me convaincre de ne pas sortir avec mes amies ou de ne pas m’habiller comme je le voulais. J’argumentais que les hommes et les femmes étaient égaux et devaient pouvoir faire les mêmes choses. Mon père m’écoutait, souriait et disait : “Je suis sûr que tu deviendras avocate.” (Elle rit). Effectivement, c’est ce qui s’est passé : à certains égards, il ne pouvait en être autrement. J’ai appris dès lors à revendiquer ce qui nous revenait et à articuler, dans toutes les nuances possibles, que nous devions défendre nos droits. »

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Ses combats, raconte Randa Siniora, ont continué lorsqu’elle a décidé de briser la tradition selon laquelle ce sont les familles qui choisissent le mari des filles, et qu’elle a informé sa famille vouloir épouser un étudiant rencontré à l’université de Bir Zeit. « Je me suis mariée à 23 ans, juste après ma licence en sociologie et anthropologie, avec un collègue qui est ensuite devenu professeur d’université. Nous étions très jeunes, inexpérimentés et tous deux en pleine carrière quand notre fils est né. Nous sommes entrés en crise et avons divorcé. J’ai expérimenté dans ma chair ce que signifie être une femme divorcée et une mère célibataire dans la société palestinienne : le stigmate, la discrimination, la non-acceptation sociale de cette condition. Dans l’imaginaire patriarcal palestinien, une divorcée devient automatiquement une femme “perdue”, disponible, même si ce n’est pas le cas. J’ai dû lutter aussi avec ma famille car ils voulaient que je retourne vivre avec eux, et j’ai refusé parce que je sentais que la responsabilité d’élever mon fils n’appartenait qu’à moi et à mon ex-mari. Plusieurs années plus tard, en nous fréquentant lors des moments importants de la vie de notre fils, son père et moi nous sommes rapprochés, nous avons travaillé pendant des années sur nos problèmes de couple et avons décidé de nous remarier. Mais je porte en moi les cicatrices de ce que coûte, pour une femme palestinienne, la conquête de sa liberté de choix et d’action. »

Les femmes une main d’œuvre exploitée

Dès sa jeunesse, Siniora a consacré son mémoire de master, obtenu à l’Université américaine du Caire en 1987, à l’exploitation subie par les femmes dans les usines textiles palestiniennes. « À cause de l’occupation coloniale, l’économie palestinienne est fortement dépendante de l’économie israélienne. Les petits entrepreneurs palestiniens travaillent de fait dans la sous-traitance des industries israéliennes et tendent à choisir la main-d’œuvre la moins coûteuse possible, c’est-à-dire les femmes : les travailleuses sont moins payées, ont des contrats à durée déterminée et restent presque toujours précaires. La situation, en quarante ans, n’a pas changé et nous ne pouvons pas nous bercer d’illusions en pensant qu’elle changera sous l’occupation : les conditions de travail des ouvrières textiles en Asie du Sud-Est, même lorsqu’elles sont employées dans les usines de multinationales occidentales, sont bien différentes des nôtres. »

L’éclatement de la première intifada en 1987-88, alors qu’elle travaillait pour les droits des travailleuses au sein d’Al-Haq, la principale organisation de défense des droits humains en Palestine, l’a contrainte à élargir son regard aux violations quotidiennes que les femmes subissaient du fait de la dure répression de la « révolte des pierres » à Jérusalem et dans les Territoires. En 1994, Siniora a décidé d’obtenir un second master en droit international à l’université d’Essex (au Royaume-Uni), avec un mémoire centré sur la responsabilité des États de protéger les victimes de violences de genre, à commencer par la protection offerte aux femmes victimes de violence domestique. Elle a ainsi travaillé à partir de 1998, pendant quatre ans, comme coordinatrice du programme de plaidoyer du Centre d’assistance juridique et de conseil légal pour les femmes (Wclac), fondé en 1991 à Jérusalem et aujourd’hui présent à Ramallah, Bethléem, Hébron et Jéricho (où a également été ouverte la première maison d’accueil pour femmes victimes de violences). L’organisation se concentre sur la lutte contre les violences de genre au sein de la société palestinienne et sur la documentation des effets sur la vie des femmes de la militarisation croissante des Territoires due à l’occupation israélienne.

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« Il ne fait aucun doute que ces trente dernières années ont vu de nombreux progrès dans la reconnaissance des violences de genre. Au début des années 1990, c’était encore un phénomène largement nié. Il ne pourra cependant y avoir de véritable changement pour les Palestiniennes sans la fin de l’occupation. Le génocide survenu pendant deux ans à Gaza – observe l’avocate – a eu un impact dévastateur sur la vie des femmes, car la brutalité de la guerre les a renvoyées aux rôles traditionnels de genre, avec une forte séparation entre sphère publique et sphère privée. Aujourd’hui, la vie des femmes, à Gaza comme en Cisjordanie, est écrasée à parts égales par le patriarcat et l’occupation : lorsque les maisons sont démolies, ce sont elles qui doivent gérer la famille et mettre les biens en sécurité. Le poids des soins aux blessés, de l’alimentation, de l’hygiène et de la sécurité même du foyer tout entier repose sur leurs épaules.

Dans le cercle social, si un adolescent est arrêté, c’est la faute de la mère qui l’a laissé sortir, qui lui a permis de monter sur le toit quand c’est interdit ; c’est elle qui ne lui a pas appris à se tenir à l’écart des dangers. Si l’avocat obtient l’assignation à résidence, les autorités pénitentiaires désignent un membre de la famille comme garant de l’interdiction de sortie, et ce sont presque toujours des femmes : beaucoup sont contraintes de quitter leur travail pour assurer la présence à domicile du mineur, faute de quoi il sera de nouveau arrêté ou la famille devra payer une caution.

Surtout à Jérusalem, les mères deviennent gardiennes de prison : nous avons des cas où, pour les empêcher de sortir jouer au ballon avec leurs amis, les femmes frappent leurs enfants. Imaginez le niveau de violence et de traumatisme présent dans les familles. Surtout, il y a les très nombreux cas de regroupement familial concernant des Palestiniennes mariées à des citoyens de Jérusalem ou à des Arabes israéliens : à cause des politiques israéliennes de mobilité et du système de permis de résidence, même pour les conjoints les permis expirent tous les trois mois et il faut de nombreuses années de batailles juridiques pour obtenir des permis permanents. Les demandes au ministère de l’Intérieur sont presque toujours présentées par les maris. Or, si le mariage entre en crise – et cela concerne 70 % des cas que nous suivons –, le mari cesse de demander les permis. Les femmes basculent dans la clandestinité, avec tout ce que cela implique : elles risquent l’arrestation ou la déportation et, surtout, de perdre la garde de leurs enfants. »

« Beaucoup de femmes – poursuit Randa Siniora – finissent par supporter la violence physique, psychologique ou économique de la part de leurs maris pour rester proches de leurs enfants, puisque l’intérêt de l’enfant est d’être là où le père peut assurer un minimum de subsistance et de services : à de nombreuses Palestiniennes non résidentes, même l’accès aux soins de santé est refusé. Pour beaucoup d’entre elles, si elles quittent leur mari, la seule voie possible est de retourner dans leur famille, car sans travail elles ne peuvent pas se permettre de vivre seules. Le résultat est que beaucoup de femmes se retrouvent piégées dans le cercle vicieux de la culture patriarcale, mais renoncent à en sortir pour ne pas se retrouver dans l’autre cage des politiques israéliennes d’occupation, où les restrictions à la mobilité, les barrières à l’accès au travail et aux études, les intimidations psychologiques clouent les femmes à leur condition de départ sans possibilité de progresser. Voilà pourquoi depuis trente ans nous documentons comment l’occupation renforce le patriarcat : il s’agit de deux régimes qui s’alimentent mutuellement. »

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Ces deux dernières années, explique Siniora, une part importante du travail des 35 chercheurs et avocats du Wclac a été consacrée à recueillir la documentation des crimes de guerre perpétrés contre les femmes à Gaza. « Nous avons recueilli de très nombreux témoignages sur les violences sexuelles dont ont été victimes des Palestiniennes enlevées ou arrêtées à Gaza par l’armée israélienne et violées en prison comme arme de déshumanisation et de destruction d’un peuple, c’est-à-dire comme crime de guerre spécifique. C’est aussi pour cela – conclut-elle – que je n’ai pas confiance dans les mesures qui, en paroles, sont prises pour la prétendue reconstruction de Gaza, ni même dans l’Autorité nationale palestinienne (ANP), délégitimée et au bord de la faillite à cause de l’occupation et de la dépendance à l’égard d’Israël. Je pense que l’autodétermination du peuple palestinien viendra davantage de la société civile que de la politique : les organisations de base sont beaucoup plus présentes et beaucoup plus connectées entre elles que ne le sont l’ANP ou l’OLP (Organisation de libération de la Palestine – ndlr), qui depuis de nombreuses années ne sont plus représentatives de toutes les factions de la société palestinienne et sont dominées par le Fatah. Je crois aussi que les Palestiniennes, pour obtenir des changements, doivent s’allier aux féministes du Sud du monde. Le féminisme global a été dominé pendant des décennies par les féministes blanches : il est temps de changer de perspective. Il n’a pas de sens de lutter pour des conquêtes individuelles sans démanteler les structures patriarcales, alimentées par le colonialisme, qui constituent le principal obstacle à l’amélioration de la condition des femmes dans le Sud du monde. C’est en Afrique, en Asie et en Amérique latine que nous partageons les mêmes revendications, la même lutte avec les black feminisms et les féminismes intersectionnels, pour nous libérer des structures politiques et économiques de l’asservissement. »

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