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Les habitants des grottes de Masafer Yatta

Beatrice Guarrera
22 février 2019
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En 2019 en Terre Sainte, relativement près des routes des touristes et des pèlerins, existent des réalités de profonde misère, comme celle des collines au sud d'Hébron que nous allons vous raconter.


Ils vivent dans de petites grottes creusées dans la roche, dans des pièces en pierre sans aucun mobilier, sans salle de bain ni eau courante. Chaque matin, ils s’occupent des animaux, du pain à cuire sous la cendre chaude, des oliviers à cultiver de l’autre côté du chemin de terre. Chaque nuit, ils sortent des matelas minces et colorés et les déposent à même le sol pour dormir. Telle est la vie des quelque 1 400 Palestiniens de Masafer Yatta, sur les collines au sud d’Hébron, dans les Territoires palestiniens de Cisjordanie. L’une des régions les plus oubliées de la Terre Sainte se trouve entre la ville de Yatta et la ligne verte (tracée au moment de l’armistice de 1949 qui « sépare » Israël des territoires palestiniens occupés). At-Tuwani, a-Tuba, Um Fagara, Maghayir al Abeed, Susiya, Qawawi, Shib al Butum, Isfey Foqa, Isfey Tihta, al-Majaz, at-Tabban, al-Fakheit, Jinba, Mirkez, Halaweh sont les noms de quinze petites villes en grande partie inconnues même de la population de la région. Dans ces villages, on vit surtout de l’élevage ovin, de la vente de produits laitiers, de ce qui peut être cultivé malgré la sécheresse du sol.

Les permis refusés

Selon les accords d’Oslo (1993-1994), il s’agit d’une région classée zone C, ce qui signifie que pour tous les permis de construire et tout type d’infrastructure, les Palestiniens qui vivent dans ces villages doivent se tourner vers un organisme de l’armée israélienne : le bureau de coordination du district. Les permis sont souvent refusés, ce qui oblige ces familles à retourner dans les grottes (comme elles le faisaient depuis des décennies, mais de façon saisonnière), ou à vivre dans des tentes et des logements de fortune.

La vie des Palestiniens à Masafer Yatta est menacée par le fait que dans les années 70, une partie de la zone (environ 3 000 hectares) a été déclarée par les Israéliens zone militaire (zone de tir 917), ce qui empêche le développement de nouvelles constructions. Pour les Israéliens, les Palestiniens de ces villages ne sont pas officiellement considérés comme des « résidents » de ces territoires, alors que certains d’entre eux étaient déjà indiqués sur les cartes au XIXème siècle : c’est le cas de Jinba. S’agissant d’une zone militaire, l’expulsion des habitants serait nécessaire pour des raisons de sécurité, en cas d’exercices. Pourtant, les Palestiniens qui y vivent affirment qu’aucune demande similaire n’a été faite aux colons israéliens qui vivent dans les colonies à quelques dizaines de mètres (et toujours en zone militaire).

Outre la crainte de se voir remettre un ordre de démolition et la possibilité d’être expulsé, les habitants doivent faire face à des agressions contre leurs enfants sur le chemin de l’école ; à des abus sur leurs propres terres, qui s’apparentent à du pillage ; à la saisie de tracteurs ; au déracinement d’arbres ; à des arrestations arbitraires ; à des actes de vandalisme. Rien que depuis décembre 2018, les Palestiniens résidant à At-Tuwani ont subi la perte de 70 arbres. C’est ce qu’a dénoncé l’Opération Colombe, une organisation pacifiste qui prône la non-violence de l’Association « Communauté Pape Jean XXIII », fondée par Don Oreste Benzi il ya un demi-siècle. L’organisation agit en Palestine depuis 2005, où elle exerce des activités de « protection des personnes ». « Notre présence internationale permet à ces personnes de mener à bien leurs activités quotidiennes », racontent deux volontaires vivant à Masafer Yatta depuis des années. Les problèmes principaux sont dus à certains colons d’implantations illégales voisines, peuplées d’extrémistes religieux.

Les volontaires de l’Opération Colombe rapportent qu’au cours du premier mois de 2019, les épisodes de violence se sont intensifiés de manière inquiétante, peut-être à cause des prochaines élections en Israël, le 9 avril prochain. « Les colons israéliens les plus extrémistes se manifestent beaucoup plus et l’activité de l’armée israélienne a également augmenté, expliquent-ils. Le 30 janvier dernier, ils ont donné plusieurs ordres de démolition et l’une des trois routes reliant les villages au centre urbain de Yatta a été détruite à plusieurs reprises ».

Enfants sous escorte

La commission pour les droits de l’enfant de la Knesset (le parlement israélien) a également reconnu le danger que courent chaque jour les enfants palestiniens se rendant de Tuba et de Maghayir al Abeed jusqu’à At-Tuwani pour aller à l’école. Cette commission leur a affecté une escorte de soldats israéliens. Cependant, il arrive parfois que les militaires se présentent en retard, ne viennent pas du tout ou ne réagissent pas pour mettre fin à la violence. « L’une de nos missions est de vérifier que l’escorte protège réellement les enfants, poursuivent les jeunes de l’Opération Colombe. Nous effectuons également un travail d’accompagnement auprès des agriculteurs possédant des terres dans la zone C, près de certaines colonies. Notre présence internationale, avec un passeport différent, des caméras et un téléphone pour appeler les avocats en cas de besoin, réduit le niveau de violence ».

L’Opération Colombe est présente en Palestine 365 jours par an, avec une moyenne de quatre ou six volontaires, et cherche à apporter son aide chaque fois qu’il y a une urgence. « Nous sommes présents parce que de nombreux villages ont fait le choix d’une résistance populaire non violente », déclarent les volontaires. C’est ainsi qu’est né le Comité populaire des collines au sud d’Hébron qui, au fil des ans, a coordonné des manifestations de protestation et des actions non-violentes. « Parmi les dernières réalisations, il y a eu la replantation nocturne d’oliviers déracinés ou la restauration de grottes endommagées il y a quinze ans par la violence de certains groupes de colons ». Le Comité s’occupe également d’organiser des activités pour les enfants, visant à la réconciliation avec l’autre partie, avec aussi bien des associations que des groupes israéliens. Même les femmes travaillent dans une coopérative, malgré les résistances initiales de la société traditionnelle dans laquelle elles vivent. Aujourd’hui, elles sont une trentaine et fabriquent des produits textiles destinés à la vente.

La crainte d’un grand nombre d’habitants de Masafer Yatta est que se réitère ce qui s’est passé il y a vingt ans : entre octobre et novembre 1999, 700 personnes avaient été expulsées du territoire. Ce n’est que grâce à une pétition présentée à la Haute Cour de Justice en 2000 qu’ils ont pu, avec le temps, regagner leurs villages. La décision de la cour israélienne n’a eu que des effets temporaires et de nombreux villages risquent donc à nouveau d’être démolis.

Tenaces et non violents

Dans les quinze villages de Masafer Yatta, de nombreuses maisons n’ont ni eau courante ni électricité. C’est seulement depuis août 2010 qu’At-Tuwani a été connectée au réseau électrique palestinien provenant de Yatta, alors que quelques années avant, grâce au CometMe israélo-palestinien, d’autres centres habités avaient été équipés de panneaux solaires. Dans les batailles juridiques, aux côtés des Palestiniens de Masafer Yatta, il y a l’Association pour les droits civils en Israël (ACRI), soutenue également dans le passé par Rabbini, une organisation israélienne des droits de l’homme. D’autres organisations s’emploient activement à améliorer les conditions de cette population, notamment le CESVI (« cooperazione e sviluppo », en français « coopération et développement »), qui fournit – et contrôle – différents types de filtres pour purifier l’eau provenant des puits et des citernes.

« Ce qui est extraordinaire – observent les volontaires de l’Opération Colombe – c’est que, malgré tout, ces personnes ne veulent pas s’en aller et reconstruisent la nuit ce qui a été détruit. Il s’agit d’une forme de résistance non violente et c’est une voie importante qui réunit Palestiniens et Israéliens œuvrant pour la paix, avec tous les acteurs internationaux qui souhaitent apporter leur soutien ».

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