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Ukrainienne, Juive, athée, non hébraïsante: Mary, 100% Israélienne

Karine Eysse
30 janvier 2023
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Elle fait partie des centaines de millers de personnes qui ont quitté l’ex-Union Soviétique dans les années 90 pour refaire leur vie en Israël. Un destin unique et si caractéristique à la fois. Rencontre avec Mary Persidsky, 93 ans.


Elle arrive en trottinant, malgré sa canne, baskets pailletées aux pieds, élégante veste noire surpiquée de fleurs et de brillants, téléphone rose bonbon en sautoir autour du cou, coordonné à son délicat rose à lèvres. Dès le premier contact, difficile de résister à la séduction et à la joie de vivre qui émanent de Mary.
Cette professeure d’anglais de 93 ans ne se fait pas prier pour raconter, dans la langue de Shakespeare, une vie qui ressemble à un précipité, au sens chimique du terme, des vies de ces migrants juifs venus en Israël d’ex-Union Soviétique dans les années quatre-vingt-dix, après son éclatement. Ces vies où l’on se sait juif sans être croyant, où l’on se revendique fièrement Israélien sans parler l’hébreu.
Mary Persidsky est née le 26 mars 1929 à Kharkov, en Ukraine. Russe, ukrainien, Mary parle les deux langues. Sa mère est juive, sa grand-mère est juive, elle l’est donc aussi, mais dans les années trente, la petite fille n’en a aucune conscience. Dans cette famille, comme tant d’autres familles juives d’Union Soviétique, le judaïsme, et la religion plus généralement, “n’était pas une question”.
La prise de conscience est donc venue avec la tragédie de la Seconde Guerre mondiale, suppose-t-on ? Eh bien non ! Bien sûr, la période a été extrêmement difficile, se souvient Mary sans guère s’appesantir. À peine lâche-t-elle que la famille tout entière – elle, fille unique, sa mère, son beau-père mais aussi les cousins, oncles, tantes… – a dû être évacuée, jusqu’en 1944, “sur les rives de la Volga”. Des conditions éprouvantes – avec le recul, on se demande comment on faisait pour supporter, sourit-elle, mais sur le moment, vous faites avec…

Chaque année, des vétérans russo-israéliens de la Seconde Guerre mondiale participent au défilé de la Journée des anciens combattants en l’honneur de la victoire des Alliés sur l’Allemagne nazie, au parlement israélien à Jérusalem.

La véritable confrontation avec sa judéité viendra plus tard, après la guerre : en 1951, précisément, alors qu’elle vient d’être diplômée en anglais. Voilà Mary sur le marché du travail : et ô surprise, la question de sa religion apparaît pour la première fois clairement à ses yeux de jeune femme de 22 ans. On la lui pose, le mot juif est même écrit sur des papiers… Cela ne l’empêchera heureusement pas de décrocher un poste, et un bon, puisqu’elle le conservera jusqu’à son départ d’Ukraine, quarante-trois ans plus tard. Elle sera professeure d’anglais, dans une école où l’on apprend, aussi, la musique : il y avait à peine une dizaine d’établissements de ce type dans toute l’Union Soviétique, souligne-t-elle. La précision est d’importance, car avec l’anglais, la musique constitue l’autre grande passion de Mary. Ce n’est sans doute pas par hasard, d’ailleurs, que ses deux enfants, Youri et Inna, en ont fait leur métier : Youri, diplômé du conservatoire de Moscou, est chef d’orchestre ; Inna, sa sœur cadette, est pianiste.

Fini le temps des Refuzniks

C’est via sa fille Inna, justement, que l’idée d’émigrer en Israël germera dans la tête de Mary. Dès qu’elle l’a pu, Inna a en effet quitté l’Ukraine avec son mari et leur fils Arthur, pour Israël. Nous sommes au tout début des années quatre-vingt-dix, la chape de plomb que constituait l’Union Soviétique vient d’éclater, et Inna prend le même chemin que des centaines de milliers de compatriotes. Fini le temps des Refuzniks, ces Soviétiques à qui était refusé le droit d’émigrer : les Ukrainiens sont désormais libres de partir, et Israël accueille à bras ouverts les populations juives d’ex-URSS.
Restée à Kharkov, Mary se fait du souci pour son petit-fils, Arthur, 6 ans. Perdus dans les méandres d’une société israélienne qu’ils commencent à peine à découvrir, ses parents s’en sont remis à l’administration pour l’inscription de leur fils dans le système scolaire. Résultat : la première année, Arthur fréquente une école religieuse. Il est triste, ne comprend rien à ce milieu, et le cœur de sa grand-mère restée au pays se serre. Alors c’est décidé : elle aussi fera le voyage. Mary entraîne son mari dans son sillage : c’est le grand saut, en 1994, elle émigre en Israël.
Mary a 65 ans, elle pourrait se contenter de percevoir une pension, s’adapter doucement à sa nouvelle existence, à son nouveau pays, si différent de la rude Union Soviétique de la première partie de sa vie. Mais ce n’est pas son genre : elle prend quelques cours en oulpan – ce système de cours d’hébreu proposé aux “Olim Hadashim”, les “nouveaux immigrants”. Et y met fin très vite : car elle a trouvé un emploi. Professeure d’anglais – quoi d’autre ? Mais pas pour n’importe qui : Mary enseigne à des enfants et des adultes venus, comme elle, d’ex-URSS.
Rien que de très logique : qui de mieux pour enseigner l’anglais à des migrants qui ne maîtrisent pas l’hébreu qu’une russophone, également ukrainophone ? Voilà donc Mary, entamant sur les chapeaux de roues une carrière à laquelle elle n’est pas près de mettre un point final : à 93 ans, elle continue aujourd’hui encore à donner des cours à des résidents de son immeuble de Haïfa. Deux fois par semaine, “de quoi entretenir l’intellect…” sourit-elle.
Revers de la médaille : rien dans ce parcours n’a poussé Mary à apprendre l’hébreu. Elle qui parle russe, ukrainien et un anglais parfait ne connaît donc pas la langue officielle du pays dont elle a la nationalité depuis près de trente ans, sans y voir de difficulté particulière. Au quotidien, l’anglais est largement répandu. Et lorsqu’elle a vraiment besoin d’une aide, pour une démarche administrative ou médicale par exemple, la famille est là, qui veille.

Le Musée d’Israël a exposé en 2018, l’œuvre de l’artiste israélienne d’origine ukrainienne Zoya Cherkassky. Ses peintures décrivent ses expériences personnelles et les épreuves collectives consécutives à l’afflux d’immigrants russes en Israël au début des années 1990.

 

Voici venu le temps des sabras

La famille en Israël, c’est donc Inna, la fille de Mary, mais aussi les petits-enfants et arrière-petits-enfants. Car le petit-fils malheureux des années quatre-vingt-dix, Arthur, est désormais un adulte qui a trouvé sa place, père à son tour de quatre enfants, marié à “une vraie Israélienne” ajoute Mary, c’est-à-dire, précise-t-elle, enjouée, une “sabra”, née en Israël, et non en diaspora.
Arthur a en outre une petite sœur Jessica, petite-fille donc de Mary. À 25 ans, Jessica est étudiante, et il faut voir les yeux de sa grand-mère pétiller de fierté à l’évocation de cette jeune femme qui parle, évidemment, un hébreu parfait, mais qui n’a pas perdu le russe pour autant. Jeune femme, dont le petit-ami est un “vrai Israélien” lui aussi – Mary y tient décidément ! Et une jeune femme enfin, qui, après avoir validé un diplôme de physique, prépare un diplôme en biologie dans le prestigieux institut de technologie Technion.
Maîtrise de l’hébreu à partir de la deuxième génération, importance fondamentale accordée à l’éducation, qui se doit d’être excellente, fierté de voir sa famille désormais mélangée aux sabras, et absence de religiosité – Mary se revendique sans problème à la fois juive et athée : le discours de Mary sur sa vie, son parcours, celui de sa famille, rejoint en grande part les tendances générales observées au sein de la population immigrée de l’ex-Union
Soviétique dans les années 1990 à 2000.

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Youri, le réfugié

Mais les soubresauts de la grande Histoire n’en ont pas fini de croiser la destinée de sa famille. Car depuis peu, un autre membre de la famille de Mary se trouve en Israël : son fils Youri, 66 ans, vivait toujours à Kharkov lorsque la guerre a éclaté en Ukraine. Il y a six mois, il a fermé à clé pour la dernière fois la porte de son appartement et est parti, une valise à la main, rejoindre sa mère à Haïfa. Lui qui n’avait jamais songé à émigrer en Israël a vu sa vie chamboulée en l’espace d’une poignée de semaines. Youri, venu comme réfugié, a désormais la nationalité israélienne. Sa mère l’encourage fortement à apprendre l’hébreu en oulpan. Et non, confirme Mary, il ne retournera sans doute pas en Ukraine, l’aller était sans retour.
Alors pour ce fils réfugié, pour cette famille israélienne, pour ces arrière-petits-enfants qui ne parlent encore qu’hébreu car trop jeunes pour commencer à apprendre une autre langue, Mary a un objectif : ne jamais, ô grand jamais, devenir un fardeau. Mais à la voir trottiner d’un pas vif, à la voir cacher, coquette, sa canne dès qu’elle s’aperçoit qu’on veut la photographier en pied, à l’entendre raconter ses activités de la semaine – deux cours d’anglais donnés, un rendez-vous par semaine avec un groupe de rescapés de la Shoah d’ex-URSS, et trois sorties à la piscine “parce que l’eau de la mer est quand même froide depuis mi-novembre” – on se dit que Mary n’est pas près d’être un fardeau pour qui que ce soit. Le mot “pilier” lui convient à l’évidence bien davantage. ♦

 

Dernière mise à jour: 22/04/2024 17:35

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