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Dans les villages chrétiens de Galilée,rester malgré tout

Marie-Caroline et Pierre Lecaulle, directeur Pays Terre Sainte pour l’Œuvre d’Orient
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Biram est un village maronite, contraint d’évacuer en 1948 par l’armée israélienne. Il est aujourd’hui en ruines. Les habitants n’ont pas eu le droit de s’y réinstaller, mais ils entretiennent leur église, leur cimetière et rêvent toujours de pouvoir y retourner.©Andrea Krogmann

Pour le service de l’Œuvre d’Orient, Marie-Caroline et Pierre Lecaulle vont à la rencontre des communautés chrétiennes de Terre Sainte, permettant ainsi la création d’un lien entre l’Église de France et l’Église de Terre Sainte. Ils livrent pour Terre Sainte Magazine quelques témoignages de leurs tournées dans le district nord d’Israël.


Héritiers des premiers disciples, ils sont avant tout des chrétiens à la foi ancrée. C’est le cas en particulier à Ibilin, un village du sud-ouest de la Galilée, où il y a environ le même nombre de musulmans et de chrétiens. Le curé melkite, le père Boulos, nous dit s’être converti en découvrant la spiritualité de sainte Mariam Baouardy. Cette carmélite est née en 1846 et est souvent rattachée à Bethléem où elle a fondé un carmel. Pourtant depuis quelques mois des paroissiens d’Ibilin ont créé une association pour construire un centre spirituel autour de “leur sainte”. La pose de la première pierre a eu lieu en novembre 2025, en présence de Mgr Matta, archevêque melkite de Haïfa et du cardinal Pizzaballa, patriarche latin de Jérusalem.

Ce que l’on vit

Si l’Église locale montre un vrai dynamisme, les défis sont pourtant nombreux. Ainsi dans la ville voisine de Shefa-amr, un prêtre témoigne : “Vous savez ici, c’est tellement dur de trouver un travail qui permette de faire vivre une famille, que les jeunes quittent le pays sans que je sache quoi leur dire. Ça et l’insécurité des villes arabes : comment voulez-vous que je leur demande de rester alors qu’ils ne peuvent pas vivre normalement ?” Pourtant une école grecque-catholique a inauguré de nouvelles salles de classes dans la ville et prévoit d’en ouvrir d’autres. Mais le constat est le même qu’ailleurs : les jeunes partent pour leurs études et ne reviennent pas. Ceux qui sont restés déménagent pour leurs enfants car dans certaines villes arabes, la mafia règne en maître et personne n’est à l’abri d’une violence qui cause des morts quotidiennement en Israël.

Les scouts d’Ibilin, présents à la grande procession des Rameaux de Haïfa, défilent avec deux drapeaux : le bleu et blanc d’Israël et le jaune et blanc du Saint-Siège. © Shir Torem/Flash90

Pour les arabes chrétiens de Galilée, dont la majorité ne font pas leur service militaire1, faire ses études à l’étranger est souvent considéré comme plus facile, du fait des discriminations, que de rester en Israël pour ces jeunes qui ont un nom à consonance arabe comme en témoigne un avocat d’Eilabun, ville située à dix kilomètres à l’ouest du lac de Tibériade : “Lorsque j’ai été diplômé de l’université de Haïfa, j’étais dans les premiers et malgré cela j’ai dû envoyer plus de cinquante CV auquel personne n’a jamais répondu. Certains camarades moins bons mais juifs n’avaient dû en produire qu’un ou deux avant d’être embauchés. Les entreprises ne lisaient même pas, ils s’arrêtaient à mon nom arabe et plus rien. J’ai fini par trouver quelque chose où j’ai supplié le patron en lui disant : ‘Laissez-moi essayer, même comme stagiaire !’ et il a été content de moi”. Lorsqu’on le questionne sur l’identité des chrétiens de Galilée, il ajoute : “Ici, il nous faudrait une école chrétienne pour pouvoir transmettre nos valeurs à nos enfants.” Il explique que ceux-ci, sans cesse confrontés à la culture juive israélienne d’une part et celle arabe musulmane d’autre part, perdent les repères chrétiens et rencontrent des difficultés à se positionner. Il se désole de voir certaines traditions se perdre peu à peu. “Vous savez je perds mon arabe, maintenant je fais des fautes quand je l’écris car j’utilise tout le temps l’hébreu dans mon travail et même à la maison, car c’est une langue que nous comprenons tous” ajoute-t-il en pianotant sur son téléphone en hébreu.

Mylia, village entièrement melkite proche de la côte méditerranéenne, l’ambiance est différente. “Nous sommes une forte communauté chrétienne et nous sommes tous [grecs-]catholiques dans le village, ça aide. Chez nous les jeunes partent moins. Ils se sentent soutenus ici.” décrit le curé du village. En effet les jeunes déménagent dans des villes telles que Haïfa ou Tel Aviv où il est plus facile de trouver du travail mais reviennent pour chaque évènement ou chaque fête. Ici les guerres avec le Hezbollah ont été particulièrement difficiles à vivre pour la population. Ils ne sont qu’à sept kilomètres de la frontière libanaise, et les sirènes, annonçant le tir de roquettes, sonnent au moment où l’impact a lieu : impossible pour eux de rejoindre les quelques abris du village. “Mais nous sommes habitués, conclut un habitant, au moins quand ça vient d’Iran, on a le temps !” ajoute-t-il avec une pointe d’humour.

Identité villageoise

Un peu plus loin dans les montagnes, à deux kilomètres de la frontière libanaise, le village de Jish a la particularité de compter une forte communauté maronite et melkite, à deux heures de route des grandes villes de la côte. Le curé melkite, marié et médecin dans l’hôpital voisin, nous fait visiter sa paroisse et nous présente quelques fidèles. Rapidement nous découvrons que les jeunes chrétiens sont très actifs et souhaitent partager leur foi au-delà des frontières de la Terre Sainte. Ils organisent ainsi chorale, animations, accueil et camps pour les plus jeunes parfois même en Jordanie. Pourtant, ici aussi, la vie n’est pas simple. En effet la situation géographique du lieu les expose à de nombreux dangers. Lors de la guerre en 2024 contre le Hezbollah : “Alors même que les localités juives des alentours étaient évacuées, nous avons été oubliés. C’est une erreur, nous a-t-on dit”, nous confie une habitante de la paroisse, sans vraiment trop y croire.

Chaque village de Galilée habité par des chrétiens a une identité propre et une sociologie qui le rend unique. Malgré leurs nombreuses difficultés, ils restent fiers de leur foi et souhaitent, tant que cela est possible, rester sur la terre de leurs ancêtres en tant qu’héritiers des premiers disciples du Christ.

  1. Les citoyens arabes d’Israël ne sont pas soumis à la conscription obligatoire, contrairement aux citoyens juifs et druzes. ↩︎

Dernière mise à jour: 19/05/2026 15:15

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