
Au terme de son mandat comme représentant de l’Union européenne pour la Cisjordanie et la bande de Gaza, Alexandre Stutzmann revient sur la solution à deux États, mise à mal par les évolutions sur le terrain. Il explique aussi comment la Lettre pastorale du cardinal Pierbattista Pizzaballa a trouvé un écho auprès des diplomates européens et confie son rêve pour Jérusalem.
La solution à deux États demeure-t-elle l’objectif de l’Union européenne ?
Oui. Cette solution s’inscrit dans la continuité de la logique de la résolution des Nations-Unies qui prévoyait, après la Seconde Guerre mondiale, un État pour le peuple juif et un État pour le peuple palestinien. Une partie de ce projet n’a pas abouti.
Israël existe comme État. De l’autre côté demeure une entité palestinienne sans continuité territoriale, qui n’a jamais vu se réaliser la promesse d’un État. Les accords d’Oslo en 1993 ont voulu remédier à cet échec après plusieurs décennies d’Occupation.
Cette solution est-elle encore réalisable ?
Elle demeure une construction cohérente sur le papier. Mais, depuis trente ans, la situation évolue dans une direction contraire. Lorsqu’il y a un occupant et un occupé, l’asymétrie est nette. L’un impose sa puissance et l’autre subit. Il devient très difficile de voir comment la réalité pourrait conduire au projet politique que nous défendons.
Il faut néanmoins maintenir cet horizon, tout en faisant preuve de créativité. Les peuples sont imbriqués par leur histoire, leur héritage et les réalités du terrain. Leurs économies, leur système bancaire et leur sécurité sont liés. Une séparation rigide devient artificielle et extrêmement difficile. Les modèles fédéraux offrent différentes formes de souveraineté partagée.
Qu’est-ce qui compromet aujourd’hui cette perspective ?
L’expansion des colonies, les saisies de terres, les attaques du 7-Octobre, la guerre à Gaza, la radicalisation et la composition du gouvernement israélien ne vont pas dans le sens d’une solution politique.
Il existe aussi un risque que Gaza soit considérée comme une entité séparée. Or la position européenne est très claire : il n’y a qu’une Palestine. Même sans continuité territoriale, Gaza, Jérusalem-Est et la Cisjordanie forment un seul territoire palestinien.

Les Palestiniens doutent de plus en plus de la solution à deux États et les Israéliens n’en veulent pas. La génération qui a fait Oslo demeure attachée à deux États-nations distincts. Elle estime que les Palestiniens doivent avoir leur propre maison afin d’exercer leur droit à l’autodétermination. Chez les jeunes, on entend plus souvent un autre discours : peu importe que le Premier ministre soit juif, à condition que tous bénéficient des mêmes droits.
Comment deux peuples qui ne se rencontrent presque plus pourraient-ils vivre côte à côte ?
C’est une question centrale. Deux États ne pourront pas être hermétiquement séparés. Sur ce petit territoire, il faudra trouver une manière de vivre ensemble.
Or un fossé immense s’est creusé. Depuis le 7-Octobre les quelque 200 000 travailleurs palestiniens qui se rendaient quotidiennement en Israël n’obtiennent plus de permis. Pour un Palestinien, le seul Israélien rencontré est donc souvent le soldat d’un checkpoint. Il peut aussi s’agir d’un colon qui revêt ensuite l’uniforme de l’armée. Comment construire un lien de confiance dans ces conditions ? La radicalisation progresse alors jusqu’à la négation de son existence.
Quelle est la condition indispensable pour sortir de cette impasse ?
Il faut que chacun cesse de nier l’existence de l’autre. Certains affirment que l’État d’Israël n’aurait jamais dû exister. Ce n’est pas une manière d’aborder la situation. Il y a des raisons historiques à son existence et nous ne reviendrons pas en arrière.
Mais pourquoi cela devrait-il empêcher l’existence d’un État palestinien ? On évoque parfois le risque d’un État terroriste à côté d’Israël. Je côtoie des Palestiniens chaque jour : ce n’est pas un peuple de terroristes.

Des deux côtés, certains disent : “Nous allons tout leur prendre” ou “Ils n’auraient jamais dû venir”. Cette négation de l’autre est intolérable. Les rencontres entre les sociétés civiles restent nécessaires, mais elles ne suffiront pas. Une impulsion politique est indispensable.
Vous avez lu la Lettre pastorale du cardinal Pizzaballa, qu’en avez-vous retenu ?
Je crois que le cardinal Pizzaballa est un grand homme. Il a le courage de faire connaître ses réflexions. Elles sont à la fois celles d’un homme d’Église et celles d’un homme d’action.
Depuis le début de mon mandat, j’ai toujours été frappé par sa manière d’articuler l’espérance, la foi et la spiritualité avec la nécessité d’agir. L’espérance ne suffit pas. Il faut aussi l’action. Sa Lettre montre qu’une réflexion spirituelle peut s’enraciner dans une réalité concrète sur laquelle il est possible d’agir.
Cette parole a eu un écho auprès des diplomates. Lorsque j’ai présenté à Bruxelles le dernier rapport européen sur Jérusalem, j’ai été surpris par le nombre de questions. Plusieurs délégués ont mentionné le cardinal. Un homme d’Église peut donc frapper à la porte des diplomates.
Le cardinal évoque aussi la crise du multilatéralisme et du droit international. Faut-il encore défendre ce système ?
Oui. Le multilatéralisme a des faiblesses, mais il serait extrêmement dangereux d’y renoncer. On peut améliorer un système et réparer ce qui se casse sans tout abandonner.
L’Union européenne est construite sur le multilatéralisme, la solidarité internationale et la primauté du droit sur la force. C’est notre ADN. Si nous y renonçons, nous n’existons plus comme Union européenne. Nous devons renforcer notre conviction dans le droit international, sans être naïfs. Certains de nos partenaires y croient beaucoup moins et veulent détruire le système établi. Des adaptations sont peut-être nécessaires, mais nous ne devons pas l’abandonner.
Pourquoi Jérusalem est-elle au cœur du mandat européen ?
Jérusalem-Est fait partie des Territoires palestiniens couverts par notre mandat. Elle a été annexée de fait par Israël, mais cette annexion n’est reconnue ni par le droit international ni par la communauté internationale. C’est aussi pour cette raison que la Représentation européenne est installée à Jérusalem et non à Ramallah. Nous suivons la liberté de circulation, les démolitions, les conditions de vie, le Statu quo et la situation des communautés religieuses.

Depuis le début de mon mandat, j’ai voulu que nous examinions la diversité de Jérusalem. Trois fois par an, nous réunissons les ambassadeurs européens autour d’une question liée à cette diversité. Nous avons adopté plusieurs déclarations communes sur le statut de la ville, la préservation du Statu quo et la nécessité de protéger son caractère religieux et culturel.
Toutes les communautés ont des aspirations légitimes. Mais la situation n’est pas symétrique. On le voit dans les démolitions de maisons, notamment à Silwan, ou dans l’impossibilité pour les Palestiniens d’obtenir des permis de construire. Certains attendent pendant vingt ans, épuisent tous les recours, puis reçoivent l’ordre de démolir eux-mêmes leur maison.
Quel est votre rêve pour Jérusalem ?
Je considère cette ville un peu comme la mienne. La culture arabe en fait partie intégrante, comme les cultures juive et chrétienne. Jérusalem peut incarner cette diversité. On la décrit souvent comme une ville de tensions. Mais c’est aussi une ville d’une lumière merveilleuse, où chacun peut trouver une forme d’apaisement intérieur. Les tensions existent et il faut lutter contre celles-ci. Mais Jérusalem reste une ville qui s’ouvre à tout le monde et qui appartient à tout le monde.
Mon rêve est qu’elle continue à appartenir à tous, qu’elle ne soit pas divisée et, surtout, qu’elle ne devienne pas la ville d’un seul. Il existe ici une coexistence millénaire. Jérusalem doit rester une ville de coexistence pacifique. Même lorsque plusieurs communautés se disputent la même pierre, elles doivent pouvoir se relayer et permettre à chacune d’en profiter à sa manière.
Dernière mise à jour: 20/09/2026 13:13

