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La France à Jérusalem, protéger et préparer l’avenir

Propos recueillis par Régis Hutin
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Arrivé quelques jours avant le 7 octobre 2023, le consul général de France à Jérusalem Nicolas Kassianidès quitte une mission marquée par la guerre et l’aggravation des violences. Pourtant il défend encore avec conviction la solution à deux États, le droit international et une présence chrétienne essentielle à l’avenir de la Terre Sainte.


Excellence, vous quittez Jérusalem après trois années commencées quelques jours avant le 7 octobre 2023.
Que retenez-vous de cette mission ?

Ces trois années furent particulièrement difficiles. Il y a eu immédiatement les attaques terroristes du 7-Octobre. Le travail du consulat a alors consisté à accompagner les Français, avec notamment des moments extrêmement émouvants : assister aux enterrements de nos compatriotes qui avaient été tués par le Hamas et être auprès de leurs familles. Puis, très vite, il y a eu la guerre à Gaza, douloureuse pour la population mais aussi pour ce consulat puisque quatre de nos agents y ont été tués. Il y a eu aussi les deux guerres entre Israël et l’Iran, avec les tirs de missiles et les alertes. Enfin, les tensions se sont aggravées à Jérusalem et en Cisjordanie, notamment du fait des violences des colons. Je repars avec le souvenir de toutes ces crises et de la mission première du Consulat qui était d’être auprès des Français. Mais je veux aussi garder la force de vie et la lumière qui existent des deux côtés.

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Trois ans après le 7-Octobre, la douleur d’Israël est toujours aussi intense et avec elle les représailles contre les Palestiniens. Quel sentiment vous laisse cette situation ?

Beaucoup de gravité et de tristesse. Nous assistons à un cycle de violence et à une forme de déshumanisation de part et d’autre qui semblent ne pas pouvoir s’arrêter. S’il est difficile de briser cet engrenage, nous cherchons les sources d’espoir, les points d’appui qui pourront devenir des semences de paix. Ils paraissent dérisoires aujourd’hui devant la réalité des souffrances. Mais le travail de la diplomatie consiste aussi à penser sur le long terme et construire l’avenir.

Avec les Églises – À l’initiative du consul général Nicolas Kassianidès, les trois patriarches de Jérusalem rencontrent régulièrement les consuls généraux des “nations latines” (France, Italie, Belgique, Espagne) réunis avec le consul général de Grèce et un représentant des États-Unis d’Amérique. ©Consulat Général de France

Il y a un an la France reconnaissait l’État de Palestine. Une reconnaissance conditionnée à plusieurs engagements. Quels étaient-ils et ont-ils été tenus ?

Cette reconnaissance s’inscrivait dans un contexte, celui de l’initiative menée par la France avec l’Arabie saoudite. Il s’agissait de tracer un chemin de paix fondé sur la reconnaissance mutuelle et l’intégration d’Israël dans la région. Elle incluait ainsi la question du désarmement du Hamas et la lutte contre le terrorisme. Plus de 140 États ont soutenu cette démarche dans la déclaration de New York. La reconnaissance avait aussi une valeur en elle-même. Comme le dit souvent le patriarche latin, reconnaître l’autre lorsqu’il se trouve en danger existentiel est essentiel. Le président Abbas avait pris quatre engagements : condamner les attentats du 7-Octobre ; réformer le système d’allocations versées aux prisonniers palestiniens ou à leurs familles ; revoir les programmes scolaires selon les principes de l’UNESCO ; enfin, organiser des élections. Le premier engagement a été immédiatement tenu. Pour les trois autres, les choses avancent, sans être encore complètement mises en œuvre. La position française est celle d’un soutien vigilant et d’un accompagnement de nos partenaires palestiniens dans l’accomplissement de ces engagements.

Devant la détérioration accélérée de la situation à Gaza et en Cisjordanie, peut-on encore croire à la solution à deux États ?

Il y a beaucoup de raisons de ne plus y croire, c’est évident. Mais je retourne toujours la question : existe-t-il une solution plus convaincante ? Une solution qui n’entraînerait pas de violations massives des droits de l’homme ? Je suis persuadé que non. Après le 7-Octobre, les traumatismes sont profonds, les tensions exacerbées et la confiance a presque disparu. Les détails restent à négocier entre les deux parties. Mais cette forme de séparation acceptée apparaît comme la plus réaliste. C’est la position historique de la France et celle que notre pays continuera de porter.

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Dans sa lettre pastorale, le cardinal Pizzaballa constate que les populations ont perdu confiance dans l’ordre international fondé sur des règles. Partagez-vous son analyse ?

Ce constat est juste et cette perte de confiance peut se comprendre. Mais la France ne renoncera pas à défendre le droit international. Il est mal appliqué dans de nombreux endroits du monde et la communauté internationale ne parvient pas toujours à le faire respecter. Mais si les États cessaient de reconnaître ces principes, la porte serait ouverte à un ensauvagement complet des relations internationales. La France continue donc de défendre bec et ongles le droit international. Dans dix ou quinze ans, la situation pourrait être différente. Il ne faut pas lâcher.

Le soutien à la présence chrétienne fait partie intégrante du travail du consul général. Comment cette responsabilité s’est-elle traduite durant votre mission ?

D’abord par une présence concrète : visiter les communautés et connaître leurs difficultés. Mais aussi par un soutien financier : cette année, près de 700 000 € ont été distribués à une vingtaine d’écoles confessionnelles en Israël et en Palestine par le Fonds d’Orient, né du partenariat entre l’Œuvre d’Orient et l’État français. Je veux également citer le travail remarquable de l’Ordre du Saint-Sépulcre et d’autres organisations partenaires. Enfin, nous aidons les communautés pour les questions de propriétés, de fiscalité, de visas ou de démarches administratives. Nous intervenons auprès des autorités locales afin d’alléger ces problèmes.

Réciprocité – L’ancienneté du soutien de la France aux communautés catholiques en Terre Sainte vaut aux consuls généraux de recevoir les honneurs liturgiques tels que l’Église les a inscrits dans la tradition. ©Consulat Général de France

Pourquoi dites-vous que la présence chrétienne est une composante essentielle de la Terre Sainte ?

Je partage la position du cardinal Pizzaballa lorsqu’il dit ne pas aimer l’image du pont. Les chrétiens ne sont pas un pont entre les Israéliens et les Palestiniens. Ils sont une composante essentielle de la population.
Ce sont des gens de cette terre. Ils parlent les langues locales et vivent ici depuis très longtemps. S’il n’y avait plus de chrétiens, la Terre Sainte serait-elle encore la Terre Sainte ? Que Jérusalem demeure un lieu où les trois grandes religions monothéistes cohabitent harmonieusement est aussi un gage de paix pour l’avenir.

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La responsabilité particulière de la France envers les institutions chrétiennes et catholiques a-t-elle pris une dimension nouvelle depuis le début de la guerre ?

Oui, sans aucun doute. Cette responsabilité dépasse aujourd’hui les fonctions traditionnelles de soutien au quotidien des communautés, de participation aux messes consulaires ou encore de l’importante mission de gestion de nos domaines nationaux. Car de fait, les menaces se multiplient : difficultés fiscales ou administratives, problèmes liés aux propriétés, mais aussi violences subies par les chrétiens palestiniens comme par tous les Palestiniens. Je pense au village de Taybeh, où je me suis souvent rendu, notamment avec les équipes du consulat pour apporter notre soutien aux habitants, en particulier dans la période sensible de récolte des olives. Ses habitants subissent presque quotidiennement des attaques de colons, qui se sont accélérées depuis le 7-Octobre. D’autres violences visent spécifiquement les chrétiens. Les agressions contre des personnes dont l’habit manifeste l’appartenance chrétienne se multiplient dans certains quartiers de la Vieille ville de Jérusalem. Nous l’avons vu récemment avec l’agression particulièrement choquante et brutale d’une religieuse.

Le 20 juillet, vous avez de nouveau réuni les chefs des Églises de Jérusalem autour de la “solidarité et [de la] coopération avec les Églises et leurs institutions”. Que faites-vous concrètement ?

Une des missions du Consulat concerne historiquement la protection des communautés catholiques de Terre Sainte, mais la protection de tous les chrétiens compte aussi dans notre politique. Tous font face aux mêmes menaces. Depuis trois ans j’ai donc instauré au Consulat général une rencontre régulière des trois patriarches avec plusieurs de mes collègues. Ces moments particulièrement rares, où les trois patriarches de Jérusalem sont réunis, permettent de partager une analyse de la situation des chrétiens en Terre Sainte. Nous examinons aussi leurs besoins communs, notamment ceux des écoles, et cherchons comment la communauté internationale peut soutenir leurs institutions.

Sur le terrain – Le consul général et des membres de son équipe se sont rendus en octobre 2025 à Taybeh. Une présence consulaire susceptible de tenir éloignés les colons. ©Sanad Sahelia

La religion prend une place croissante dans le conflit israélo-palestinien. Comment la France tient-elle compte de cette dimension ?

La religion est indiscutablement un élément essentiel du conflit, notamment par son instrumentalisation. Nous abordons ces questions dans le plein respect du principe de laïcité. Nous essayons de voir comment les religions peuvent devenir des graines de paix au lieu d’être utilisées pour semer la guerre. Nous soutenons donc le dialogue interreligieux et les échanges entre ceux qui, dans toutes les religions, croient à la paix.

Vous reste-t-il un rêve pour Jérusalem ?

On évoque toujours Jérusalem comme le cœur du problème. Mon rêve, qui est aussi ce à quoi nous devons continuer de travailler malgré les difficultés, serait que Jérusalem soit au contraire perçue comme la clef de résolution de ce conflit : un lieu où toutes les communautés puissent vivre en harmonie.

Dernière mise à jour: 20/09/2026 13:30

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