Des clés pour comprendre l’actualité du Moyen-Orient

Se distinguer pour s’assimiler

Marie-Armelle Beaulieu
19 mai 2026
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Chacun à leur tour ces quatre chrétiens ont défrayé la chronique en se faisant propagandistes de l’État d’Israël
alors que leurs origines sont palestiniennes. Dans leurs associations et interventions publiques, ils pro-meuvent une intégration dans l’État d’Israël d’autant plus grande qu’ils rejettent davantage le monde arabe. Quatre noms dominent ce courant : Shadi Khaloul, Gabriel Naddaf, Yoseph Haddad et Ihab Shlayan.


Gabriel Naddaf et la question du service militaire

Avant même l’émergence de ce débat identitaire, une figure religieuse avait suscité un vif débat dans la société arabe israélienne : le père Gabriel Naddaf, 52 ans, prêtre grec-orthodoxe de Nazareth.

Au début des années 2010, il devient le visage d’une campagne encourageant les jeunes chrétiens à servir dans l’armée israélienne. Selon lui, dans un État démocratique, les droits civiques doivent s’accompagner de devoirs et l’engagement dans l’armée représente une voie d’intégration et de reconnaissance pour la minorité chrétienne.
Il a salué la reconnaissance de l’identité araméenne par le gouvernement israélien, qu’il qualifie de “démarche historique”.
Ses positions lui attirèrent une opposition virulente dans la rue arabe. Des manifestations furent organisées contre lui. On le disait payé par le gouvernement israélien.

Le patriarcat grec-orthodoxe de Jérusalem dont il relève prit une distance prudente sur une question politique qui divise profondément la communauté.

Shadi Khaloul et l’identité araméenne


Shadi Khaloul, 50 ans, est originaire de Jish, un village au nord-est de la Haute-Galilée, à 5 km de la frontière libanaise. Ancien parachutiste de Tsahal et entrepreneur dans le secteur technologique, il consacre depuis deux décennies son activité militante à la redécouverte de l’identité araméenne des chrétiens du Levant. À l’initiative de la Fondation chrétienne araméenne, il soutient que les chrétiens arabophones d’Israël ne sont pas “arabes”, mais héritiers des anciennes populations araméennes qui occupaient la région bien avant l’islamisation du Proche-Orient. Dans une interview, il résume cette identité en une formule devenue célèbre : “Nous sommes Israéliens par citoyenneté, araméens par nationalité et chrétiens par religion.”

Son action a contribué à une décision symbolique prise par le gouvernement israélien en 2014 : la reconnaissance administrative de la nationalité “araméenne” dans certains documents d’état-civil. Pour Khaloul, l’enjeu dépasse largement la question bureaucratique. Il s’agit d’une redéfinition historique des chrétiens du Levant. “Nous existons toujours ici comme peuple indigène”, affirme-t-il, insistant sur la continuité culturelle et linguistique des communautés chrétiennes orientales. Son discours s’accompagne d’un appel à une participation plus active à la société israélienne, notamment par le service militaire, qu’il considère comme un signe d’appartenance civique.
Il commente occasionnellement l’actualité sur son compte X et apparaît aux côtés des membres du groupe “soldats du Seigneur” (voir encadré).

Yoseph Haddad, la guerre des récits

Une génération plus jeune incarne ce courant dans l’espace médiatique : celle des militants présents sur les réseaux sociaux. Yoseph Haddad, 40 ans, né à Haïfa dans une famille chrétienne orthodoxe, est devenu l’une des figures les plus visibles de ce mouvement. Ancien officier de la brigade Golani, blessé lors de la guerre du Liban de 2006, il se tourne ensuite vers l’activisme public. Il fonde l’organisation Together – Vouch for Each Other (Ensemble, portons-nous garants les uns des autres), destinée à promouvoir la coopération entre juifs et arabes en Israël. Un soutien qui prend des tournures extrêmes chez Haddad quand il s’affiche avec des soldats accusés de viols sur des prisonniers palestiniens.

Haddad intervient régulièrement dans les médias internationaux pour défendre l’image d’Israël. Il insiste souvent sur la place des arabes israéliens dans la société du pays, rappelant qu’ils constituent “une partie intégrante de la société israélienne”.

Son discours rencontre une audience importante sur les réseaux sociaux et dans certains milieux internationaux, mais suscite également une forte hostilité dans une partie de la société arabe, où ses positions sont parfois perçues comme une rupture avec le consensus national palestinien.

Ihab Shlayan face aux Églises

Plus récemment, une nouvelle figure est apparue dans ce paysage : Ihab Shlayan, autour de 50 ans, originaire de Nazareth et issu de l’Église orthodoxe. Son nom circule à travers l’organisation Israeli Christian Voice (Voix chrétienne israélienne) créée il y a à peine deux ans. Son activisme aurait, d’après ses dires, néanmoins commencé dès 2012.

Il s’est fait connaître en février 2026 après qu’un communiqué signé des chefs des Églises de Terre Sainte a condamné ses actions.
Pour Shlayan, l’État d’Israël est aujourd’hui le seul endroit du Moyen-Orient où les chrétiens peuvent vivre librement et en sécurité. Il critique les dirigeants d’Églises qui, selon lui, restent trop prudents ou influencés par les pressions politiques du monde arabe. Il a fondé l’organisation Voix chrétienne israélienne pour protéger la présence chrétienne en Israël et défendre ses droits civiques.

Des Palestiniens pour Israël

“C’est du travail pour le shabak (les services secrets israéliens NDLR). Il peut bien se baser sur des documents, le choix de ceux qu’il retient est biaisé”. Les mots sortent de sa bouche dans une colère froide.

Cet historien chrétien arabe, israélien et s’identifiant comme Palestinien disqualifie d’emblée les travaux de l’historien juif, israélien Hillel Cohen. La bataille des récits historiques a encore de belles années devant elle. Il faut dire que les travaux de Cohen en hérissent plus d’un.

Dans son ouvrage Bons arabes1 il évoque un aspect discuté de l’histoire du conflit. D’après lui, dès la naissance de l’État d’Israël, certains Palestiniens ont choisi de coopérer avec les juifs. Les services de sécurité israéliens parlaient alors de “bons arabes”. Ces alliances furent toujours minoritaires, parfois opportunistes, parfois idéologiques, mais elles ont existé dès les premières années. Dans la société arabe israélienne contemporaine, cette posture demeure profondément sensible.

L’histoire de la Nakba, la solidarité nationale palestinienne et la pression sociale rendent difficile l’expression publique d’une loyauté politique envers Israël. Chez les chrétiens arabes en particulier, communauté minoritaire au sein de la minorité arabe, la question est encore plus délicate.

Junūd al-Rabb, “soldats du Seigneur”

Le groupe Junud al-Rabb, apparu ces dernières années en Israël, se présente comme un mouvement de jeunes chrétiens arabes affirmant leur loyauté envers l’État d’Israël et leur volonté de défendre la présence chrétienne au Moyen-Orient. Ses membres diffusent vidéos, symboles religieux et déclarations politiques mêlant identité chrétienne orientale, discours sécuritaire et soutien à Israël, parfois dans la détestation affichée de l’islam.

L’importance numérique du groupe reste difficile à évaluer, mais sa visibilité médiatique a grandi ces dernières années. Pour certains observateurs, il illustre l’émergence d’une nouvelle génération d’activistes chrétiens qui cherchent à redéfinir la place politique des chrétiens arabes dans la société israélienne.

Les institutions ecclésiales gardent toutefois leurs distances avec ce type d’initiatives, préférant éviter une politisation trop marquée des communautés chrétiennes locales.

On trouve au Liban un groupe (plus ancien) qui porte le même nom et utilise les mêmes visuels d’inspiration croisée. Créé en 2020, il mélange nationalisme libanais, christianisme militant et rhétorique ultraconservatrice.

  1. Good Arabs : The Israeli Security Agencies and the Israeli Arabs, 1948-1967 ↩︎
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