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Le mur qui sépare les Juifs

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17 mars 2016
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Le mur qui sépare les Juifs
Avril 2015, pour la première fois, les Femmes du mur brandissaient des rouleaux de la Torah de taille normale devant le Kotel © Miriam Alster/FLASH90

Mercredi 16 mars, malgré le froid revenu sur la Ville sainte, un petit groupe des « Femmes du Mur » s’est réuni au Kotel (Mur occidental). Contrairement à ces derniers mois, c’est une prière de protestation qu’elles adressèrent vers le ciel. Car depuis la signature par le gouvernement israélien le 31 janvier dernier d’un accord historique planifiant la création d’un espace de prière mixte au Mur occidental (aussi appelé Mur des Lamentations), elles déchantent. Un mois et demi plus tard, l’avenir du projet est très incertain.


(Jérusalem/TD) – Mercredi 16 mars, malgré le froid revenu sur la Ville sainte, un petit groupe des «Femmes du mur» s’est réuni au Kotel (Mur occidental). Contrairement à ces derniers mois, c’est une prière de protestation qu’elles adressèrent vers le ciel. Car depuis la signature par le gouvernement israélien le 31 janvier dernier d’un accord historique planifiant la création d’un espace de prière mixte au Mur occidental (aussi appelé Mur des Lamentations), elles déchantent. Un mois et demi plus tard, l’avenir du projet est très incertain.

Le plan prévoyait la construction d’une plateforme dans une partie non-aménagée du Mur Occidental, lieu accessible le plus sacré du Judaïsme. Cette plateforme devait accueillir un espace de prière mixte au-dessus d’un site archéologique, afin de permettre aux juifs non-orthodoxes de prier comme ils l’entendent. En effet le Kotel est sous administration ultra-orthodoxe, avec des normes strictes. Le plan pour le nouveau site, qui reconnaît pour la première fois les branches libérales du Judaïsme (Réforme et Conservateur), avait eu l’aval de Netanyahou.

Une aube nouvelle s’annonçait pour les Femmes du Mur (Women of the Wall), groupe artisan principal du compromis. Après 27 ans de lutte, elles avaient obtenu la promesse de la mise en place d’un nouvel espace de 900 mètres carrés face à la partie sud du Mur Occidental.

Mais c’était sans compter sur leurs opposants historiques. Opposants, ultra-orthodoxes pour l’essentiel, qui leur reprochent leur façon de prier, la jugeant hérétique. Les Femmes du Mur revêtent des accessoires traditionnellement portés par des hommes : le talit, châle de prière, la kippa, mais aussi des teffilin, ces lanières noires, qu’on enroule autour du front et des bras. Le 10 mars dernier, elles ont réussi à apporter un rouleau de Torah dans la section des femmes, alors que les ultra-orthodoxes l’interdisent. Comment est-ce possible ?

En avril 2013, le juge Moshé Sobel de la Cour de Jérusalem avait énoncé qu’aussi longtemps qu’il n’y aurait pas d’espace de prière pour les fidèles suivant un autre rite que l’ultra-orthodoxe, ces derniers devaient être autorisés à prier comme ils l’entendaient. Depuis, les forces de l’ordre n’empêchent plus les Femmes du Mur d’accéder à la section des femmes, mais elles sont toujours invectivées par de nombreux fidèles. En attendant la construction du nouveau site, les Femmes du Mur continuent à prier dans la section réservée aux femmes, très tôt le matin.

Depuis 1967, l’esplanade face au Mur est administrée par des ultra-orthodoxes, qui en ont fait de facto une synagogue. Comme le veut leurs normes religieuses, ils ont installé des barrières de séparation entre hommes et femmes. D’autres impératifs, notamment vestimentaires, doivent être respectés.

La mise en place de la nouvelle section au sud du Mur est loin de faire l’unanimité, et des blocages semblent s’élever de toutes parts, faisant traîner le processus. C’est une partie du lieu saint, qui, dans les yeux de nombreux juifs, est profanée.

Pourtant, au XIXe siècle, hommes et femmes juifs priaient côte à côte comme le montrent des photos d’époque. Sous le mandat britannique, des juifs avaient tenté d’élever une séparation, mais elle avait été retirée par les forces de l’ordre. Pendant la période de contrôle jordanien, les Israéliens ne pouvaient pas se rendre au Mur. En 1967, Israël prit le contrôle sur la zone. Depuis, le lieu saint est sous la juridiction du Ministère des Affaires Religieuses, avec la mainmise des ultra-orthodoxes, allergiques au compromis avec les autres courants du judaïsme.

Le 25 février, le Grand-Rabbinat a déclaré le nouveau site de prière illégal. Son avis se fonde sur une opinion légale affirmant que seul le ministre des Affaires Religieuses a l’autorité pour désigner un nouveau “lieu saint” en Israël. En l’occurrence, ce ministre, David Azoulay, est affilié aux ultra-orthodoxes, et a refusé de signer le plan pour le Mur Occidental. Il avait jusqu’au 1er mars pour le faire mais ne s’est pas exécuté.

Par ailleurs, dimanche 6 mars, le Rabbin en chef sépharade Shlomo Amar a écrit, dans un acte législatif religieux, que le gouvernement n’avait pas de juridiction sur le Mur Occidental. Il a insisté que personne n’avait la “propriété” du site. “Personne ne peut la donner [la propriété] pour qu’il soit disgracié, à ceux qui prétendent prier, qui agissent de manière effrontée et moqueuse, ce qui est une profanation” a-t-il ajouté.  “Ce n’est pas moins grave que de la donner pour le détruire, que ses pierres soient démantelées et qu’il soit rasé jusqu’à ses fondations”.

Les Femmes du Mur ont répondu qu’elles étaient d’accord sur l’affirmation qu’aucun “corps ou personne ne devrait avoir un droit de propriété sur le Mur Occidental”. “Les Femmes du Mur se sont longtemps opposées à ce que le Mur Occidental soit confié à la seule autorité du Rabbin Samuel Rabbinowitz (…). Idéalement, le Mur Occidental ne devrait pas être divisé du tout, mais ouvert à tous les Juifs et leurs traditions” ont déclaré les Femmes du Mur dans un communiqué.

Le groupe a aussi accusé le Grand-Rabbinat “d’inciter à la haine envers les Juifs et les femmes Juives” montrant ainsi qu’ils étaient “en dehors de la réalité des Juifs d’aujourd’hui”.

Le Grand-Rabbinat a annoncé qu’il allait proposer un nouveau projet pour la section mixte, qui ne reconnaîtrait pas les dénominations non-orthodoxes (“Réforme” et “Conservateur”). Dans l’attente de la réception de cette proposition alternative, Netanyahou a suspendu l’implémentation du plan.

À l’époque du compromis, Anat Hoffman, la leader des Femmes du Mur, savourait pourtant sa victoire. “C’est la première fois qu’Israël reconnaît qu’il y a plus d’une façon d’être juif” avait-elle déclaré.

Le ministre de l’agriculture Uri Ariel, du parti du Foyer Juif, a aussi annoncé travailler sur son propre plan. Gilad Kariv, le leader en Israël du mouvement Réforme, a de son côté pointé du doigt le fait que le Grand-Rabbinat avait déjà approuvé la décision concernant l’espace mixte de prière. “Le Grand-Rabbinat était inclus dans les discussions sur le compromis au Mur Occidental et a donné son accord”, a-t-il rappelé.

Au sein de la communauté ultra-orthodoxe certains réclament le départ des ministres ultra-orthodoxes du gouvernement, si le plan n’était pas abandonné.

Mais il existe des divisions. Un ministre et un député ultra-orthodoxes, Yaakov Litzman et Moshe Gafni, se sont prononcés ont en faveur de l’accord de janvier.

Si le premier ministre Netanyahou changeait les termes de l’accord, le mouvement Réformé ira présenter le litige à la Cour suprême, avec des demandes encore plus importantes que ce que le compromis prévoyait déjà.

“Nous demanderons qu’un espace de prière égalitaire nous soit alloué à l’intérieur de l’esplanade déjà existante”, a déclaré le Rabbin Gilad Kariv, directeur exécutif du mouvement Réforme dans le pays.

Les tergiversations sur l’accord semblent être le signe d’une crise entre les courants ultra-orthodoxes mais aussi entre eux et le reste des juifs. Si Netanyahou changeait les termes du compromis, la Cour Suprême israélienne devra trancher. Le rêve des juifs libéraux d’“Un Mur pour un Peuple” semble déjà bien loin.

Et quand les Femmes du mur en auront fini avec les tensions internes au judaïsme, elles n’auront plus que deux opposants qui pour moins se faire entendre n’y sont pas moins hostiles : les archéologues qui estiment que cet aménagement pourrait nuire aux fouilles qu’ils espèrent encore conduire et le dernier mais non le moindre : le waqf musulman et l’Autorité palestinienne qui ont déjà déclaré que ce prolongement du mur occidental serait une violation du (fragile) statu quo de ce lieu saint toujours prêt à s’enflammer.

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