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Oser la paix au sud Liban

Émilie Rey
23 mars 2016
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Oser la paix  au sud Liban
Respect et humilité de la rencontre. Musulmans comme chrétiens poussent maintenant le portillon des ermitages accueillis par sœur Béatrice ©Fraternité Ibrahim

Aujourd’hui complètement hermétique, la frontière entre Israël et le Liban matérialise la nature fermée des relations entre les deux peuples depuis 50 ans. Terre Sainte Magazine vous emmène à la découverte d’un lieu unique au Liban où l’on prie pour la réconciliation des enfants d’Abraham.


“L’idée est folle !” tels sont les mots de l’archevêque maronite de Tyr, Mgr Choucrallah-Nabil Hage, alors qu’il se remémore sa première rencontre avec celle qui entreprendra, quelques années plus tard, la construction d’ermitages de la paix à Qaouzah, village frontière du sud Liban.

Il faut dire que dans l’imaginaire libanais, le jnoub (en arabe “le sud”) c’est la guerre, la résistance ou encore l’invasion israélienne ; tel un sentiment d’incrédulité face à ce qui semble être un destin maudit : pourquoi la paix y est-elle si précaire ?

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Mais en 2009, Béatrice Mauger, alors volontaire avec la Délégation catholique pour la Coopération, va découvrir tout autre chose. “La Réconciliation des enfants d’Abraham m’a longtemps interpellée au point de vouloir partir au Liban, carrefour des trois religions abrahamiques”, explique cette quadragénaire, originaire de la région lyonnaise. Tout d’abord enseignante dans un collège voisin, elle devient animatrice de développement socio-économique à Qaouzah, îlot chrétien noyé dans un océan chiite acquis au parti du Hezbollah.

Prier pour la paix

Ce village est l’un des plus pauvres et isolés du sud Liban. La centaine de chrétiens, qui n’a pas déserté les lieux après la guerre de 2006, vit du travail de la terre : tabac, olives, zaatar (thym). Béatrice, touchée par cette simplicité mais aussi par la désaffection dont est victime ce village que l’on voudrait oublier, s’engage dans la création d’une coopérative agricole et œuvre pour la restauration d’une maison des Jeunes. C’est toute la souffrance d’une région qui se révèle à cette croyante que rien n’avait prédestinée à une telle rencontre.

La passion de la paix. Au centre Mgr Choucrallah-Nabil Hage et sœur Béatrice avec quelques amis. ©E.R/CTS

C’est aussi la découverte d’un monde musulman bienveillant que l’on côtoie tous les jours, loin des grandes batailles dogmatiques, dans le respect et l’humilité. Partageant son chemin de foi où saint Joseph s’est trouvé à chaque carrefour, elle confie : “Durant ces dernières années, j’ai beaucoup prié afin de savoir pourquoi Qaouzah se trouvait sur ma route, moi qui viens de France, qui ne parle pas l’arabe ?”.

Béatrice entrevoit le sens de sa présence lorsque, sur la colline saint-Joseph de Qaouzah, elle reçoit sa vocation : prier pour la paix et la réconciliation. Elle se souvient : “J’ai toujours été attirée par cette colline qui regarde la frontière israélienne : sur ce lieu étincelle de guerre, je me sens appelée à faire briller une étincelle de paix.”

Envoie-nous des fous

Parler de paix est une chose, la vivre en est une autre. Le 4 août 2013, des mains de Mgr Hage – évêque des lieux, Béatrice reçoit la consécration des Vierges. Se dessine alors l’idée d’ermitages de la paix surplombant cette fameuse vue “qui m’aimante” selon les mots de la consacrée.

Lieu de recueillement et de prière, ils ont pour vocation d’accueillir tous ceux qui recherchent la paix et souhaitent prier pour la réconciliation. Sœur Béatrice présente alors le projet à Mgr Hage, la colline appartenant au diocèse maronite de Tyr. “La première fois que Béatrice est venue me parler de son projet, j’ai senti comme un battement de cœur. Quand j’ai été ordonné prêtre en 1970, j’avais eu pour intuition d’écrire sur la carte de mon ordination : ‘Nabil Hage, prêtre de Jésus Christ pour la paix au Proche-Orient’. Mes camarades ont longtemps ri en lisant cette phrase car à ce moment-là personne ne croyait à la paix au Proche-Orient”.

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C’est empli d’émotion que ce pasteur retrace son parcours sur sa terre natale du sud Liban, son rêve de paix s’éloignant au fil des guerres. “Je ne croyais peut-être plus moi-même à la paix, j’avais tout à fait oublié ce souvenir lointain de mon ordination jusqu’au moment où Béatrice apparut. J’ai alors senti que l’Esprit voulait me dire quelque chose. Tout le passé s’est éveillé et je me suis dit “Voilà une nouvelle folle comme moi”, n’étais-je pas fou quand j’avais écrit ces mots ? J’ai vraiment senti Dieu me dire : “Tu vois je n’oublie pas le souhait profond de ton cœur ni ton désir de voir la paix s’établir au Proche-Orient”.”

Enracinement

C’est de cette rencontre que vont naître les ermitages de la paix sur cette frontière symbolique et lourde de sens pour la région tout entière. Béatrice saisit l’importance de redonner souffle à une prière profonde pour la paix mais aussi de la matérialiser, de l’ancrer physiquement par la présence d’un lieu ouvert à tous. Passés les feux verts des autorités religieuses et municipales, il s’agit de s’implanter dans 50 hectares de forêt quasiment vierge.

Prier sur la frontière. Regardant la frontière entre Israël et le Liban, les ermitages ont été érigés entre avril et novembre 2015 ©Photos Fraternité Ibrahim

Grâce au soutien de l’Aide à l’Église en Détresse et de l’Œuvre pontificale de la propagation de la foi, les travaux de terrassement débutent. Se succèdent le coulage des dalles et l’acheminement de pas moins de 20 tonnes de bois ! Sous le soleil de l’été 2015, la colline saint-Joseph fourmille. Prennent le relais les artisans locaux, plombiers, électriciens et charpentiers tous plus surpris les uns que les autres par l’originalité et la nouveauté du projet.

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Maha, chrétienne locale, témoigne : “Vues les circonstances que nous avons vécues ici, j’ai appris à me satisfaire du minimum et choisir des projets à court terme. La réalisation des ermitages et avec eux le fait de pouvoir nous projeter dans l’avenir est à la fois très surprenant et encourageant !” Musulmans comme chrétiens viennent maintenant pousser le portillon des ermitages et sœur Béatrice, avec le soutien du curé de la paroisse, entend organiser des temps de prière. Deux ermitages sont prêts à accueillir des retraitants désireux de consacrer un temps de leur vie à la recherche de la paix intérieure.

Mgr Hage conclut : “Sur le plan humain les choses apparaissent comme bloquées mais en tant que chrétiens nous n’avons entre nos mains que la prière. Sur cette frontière, nous n’avons qu’une vocation : la réconciliation des peuples. C’est pour cela qu’avec mon diocèse, nous prions pour que cette petite flamme maintenant allumée à Qaouzah demeure. Que la tempête ne soit pas trop forte au risque de l’éteindre. Vous me direz que nous croyons à l’impossible ? Je vous répondrai que oui, parce que notre Dieu est celui de l’impossible !”

Une association diocésaine portant le nom de Fraternité Ibrahim – Abraham en arabe – est en train de voir le jour avec pour projet de l’année 2016 la construction d’une chapelle de la paix. Que les efforts de ces apôtres de la paix soient portés par nos prières. τ

Dernière mise à jour: 06/01/2024 19:20

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