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La normalisation n’est ni normale ni morale

Propos recueillis par Marie-Armelle Beaulieu et Nizar Halloun
30 juillet 2017
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La normalisation n’est ni normale ni morale
Même si il a dix ans, ce mur n’est pas un site touristique. C’est une plaie qui gangrène les relations entre Israéliens et Palestiniens.

Fin mai, la Commission Justice et paix du diocèse de Jérusalem publiait une déclaration sobrement intitulée : La question de la normalisation. Peu d’étrangers connaissent ce concept. Terre Sainte Magazine a rencontré le patriarche émérite Michel Sabbah, président de la Commission pour lui demander ses éclairages.


Pourquoi la Commission Justice et paix a-t-elle publié cette déclaration ?

Il semble que de nombreuses personnes qui se rendent en Terre Sainte ou qui y vivent aient quasiment oublié la situation. Elles se comportent comme si de rien n’était, comme si la paix régnait, comme si la situation était normale. Les représentants des États, ministres ou chefs d’État, viennent en Israël comme s’ils se rendaient en France ou en Italie soit dans des pays qui n’ont pas de conflits avec leurs voisins ou ne connaissent pas de situations politiques “anormales”. Or le pays où nous vivons est en guerre. Une guerre qui a commencé il y a longtemps et n’est toujours pas finie. On ne peut pas feindre de l’oublier. Qu’il s’agisse de politiciens, d’hommes d’Églises venus faire du dialogue, de pèlerins, la Commission appelle à une prise de conscience. La situation humaine ici n’est pas normale. A ce jour il y a un occupant et un occupé. Il y a des prisonniers politiques. Il y a de jeunes Palestiniens qui se précipitent vers la mort et qui se font tuer.
On ne peut conduire un dialogue interreligieux en ignorant cela, ou alors le dialogue reste incomplet. Le principe du dialogue c’est d’arriver à une certaine vérité. On dialogue avec des hommes et des femmes qui s’inscrivent dans une réalité, et non pas de manière abstraite. Il faut entretenir le dialogue entre juifs et chrétiens mais sans perdre de vue qu’Israéliens et Palestiniens sont dans une impasse politique et qu’il y a toujours des hommes et des femmes qui souffrent d’injustices.

Quel postulat poser pour s’assurer qu’on ne normalise pas dans le savoir ?

Des hommes et des femmes souffrent. Lorsqu’on dialogue, il faut avoir le courage d’y faire face, et prendre conscience de toute la réalité humaine qui se vit. Si vous passez à côté d’un cadavre, ferez-vous semblant de ne pas le voir ? Quel que soit celui qui souffre, on ne peut pas passer sans le voir.Pour ne pas rester dans l’abstrait, ici, en Palestine et Israël : il faut toujours se poser la question : y a-t-il oui ou non Occupation ? Posez la même question à votre interlocuteur local : y a-t-il des hommes et des femmes qui souffrent, de quelque côté qu’ils soient ?

 

 

Cette réflexion, à qui s’adresse-t-elle ?

A tous. A nous, aux Palestiniens qui commencent à oublier que la situation n’est pas normale. On l’entend surtout chez les jeunes : ils veulent vivre, peu importe la situation politique. Il s’adresse aux religieux, aux curés : qu’ils sachent quand ils font leurs sermons qu’il y a un peuple qui souffre. Il ne s’agit pas de faire de la politique, il s’agit de prendre la mesure de la souffrance qui est autour de nous, générée par cette situation. Et peu importe que la personne qui souffre soit chrétienne, musulmane ou juive, car les chrétiens ne sont pas à part de la société dans laquelle ils vivent.
Le texte s’adresse aussi aux évêques. C’est eux qui vont donner les orientations pastorales et spirituelles. C’est eux qui accompagnent la vie des chrétiens ici, sur terre et pas au ciel. Tous nous avons le devoir de former des citoyens, pas seulement des gens qui pratiquent, participent aux processions et vont à la messe. Tout cela est essentiel, mais la prière à l’église se complète par l’amour du prochain en dehors de l’église, dans la rue, dans toute la société. La vie chrétienne est une vie incarnée dans la vie de tous, et de tous les jours.
Ici, en Palestine et Israël, tout ne va pas bien. Voilà le sens de la déclaration. Ceux qui viennent visiter cette terre, s’ils en prennent conscience repartent avec un peu plus de vérité et un peu plus d’amour pour les personnes qui vivent ici.

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Quelle attitude un chrétien devrait-il adopter devant la normalisation ?

Le chrétien palestinien est palestinien. Il est une personne humaine comme tout le monde. En Israël, il est citoyen comme tous, et en Palestine il est sous occupation comme tous. Il a donc tout simplement le devoir de se comporter comme tout le monde, dans une situation “anormale”. Il doit s’efforcer, avec tout le monde, de la rendre “normale”.
Citoyen en Israël, il est loyal à l’autorité israélienne. Son devoir comme Palestinien israélien est d’aider son gouvernement israélien à mettre fin au conflit avec les Palestiniens. En Palestine, sous occupation militaire, il doit comme toute personne humaine dans la même situation refuser l’occupation militaire. Pour ce faire, il n’est pas requis de mourir. Il n’est pas requis de tuer. Ce sont des actes, dans notre contexte, absolument inutiles. Ce qui est requis, c’est de réclamer sa liberté, d’exiger son droit, et le droit de tous, à vivre dans la dignité.
Le but de quiconque fait de la résistance ne consiste pas à tuer l’ennemi, le but est de demander la liberté. La résistance non-violente est possible, et elle est même dans notre cas beaucoup plus productive. La violence jusqu’à maintenant s’est avérée contre-productive : les Palestiniens ont tout perdu, et les Israéliens, de leur côté, avec la violence, ont gagné toutes les guerres, cela est vrai. Mais jusqu’à maintenant, ils n’ont pas gagné la paix.
En Israël, le Palestinien citoyen de l’État d’Israël a la liberté d’agir, dans le cadre juridique, pour dénoncer les discriminations dont il est l’objet et pour aider son État, qui est Israël, à résoudre la question de la paix avec les Palestiniens. Il ne doit pas perdre de vue, lui non plus, que, dans sa vie, comme personne humaine, il y a quelque chose d’anormal : discrimination chez lui, et en Palestine, occupation militaire. Toute personne humaine, dans une situation anormale, doit prendre conscience de ce qui est anormal et essayer de travailler à la guérir. Qui vit sur cette terre, ou qui vient la visiter ou y faire du dialogue, doit prendre conscience qu’il y a quelque chose d’anormal, et faire ce qu’il peut, surtout ceux qui mènent le dialogue, pour y apporter plus de guérison. Il y a une plaie béante à guérir au cœur de la Terre Sainte.

Quand l’Autorité palestinienne fait des accords dit sécuritaires avec Israël, n’est-elle pas la première à normaliser ?

Dans une situation anormale, il y a des actes nécessaires à poser. Si un gouverneur militaire impose des permis de circulation, alors je dois lui demander le permis sans lequel tout déplacement me serait interdit. Mais cette situation n’est pas normale et je dois faire mon possible pour la corriger. Pour ce qui est de l’Autorité palestinienne, je pense qu’elle a raison de suivre la voie de la non-violence et du dialogue avec Israël. C’est un acte de courage que de parler face à face avec son ennemi. Je le dis quand bien même je constate qu’elle n’a rien obtenu : ni la paix, ni la libération des prisonniers, ni le développement de son économie, ni la construction de son État. Dans sa recherche de paix, elle a tout perdu, et notamment sa popularité auprès des Palestiniens. De son côté, l’État israélien, au lieu de correspondre à l’attitude pacifique de l’Autorité palestinienne, traite celle-ci de partenaire faible ou d’interlocuteur non-autorisé. L’Autorité palestinienne a échoué à communiquer avec son peuple pour lui expliquer ses choix, afin d’obtenir qu’il adhère à sa politique. Instinctivement le peuple veut répondre à la mort par la mort, c’est le rôle du chef de proposer une alternative et de s’en expliquer.

 

 

Considérez-vous qu’un Palestinien qui franchit le mur pour trouver du travail en Israël fasse de la normalisation ?

Ce sont des hommes et des femmes qui ont besoin de leur “pain quotidien”. Le mur lui-même, les colonies ont été construits par des Palestiniens. Beaucoup de Palestiniens travaillent dans les colonies. L’ouvrier qui se lève à 4 heures du matin pour aller au travail en Israël, qui est humilié au passage de la frontière, vit chaque jour ce que la situation a d’anormal. Il n’est pas question de le condamner. Ceux qui sont à condamner ce sont les responsables, hommes politiques ou hommes d’affaires, qui auraient pu, malgré les entraves du côté israélien, mieux organiser l’économie palestinienne, et assurer aux familles leur pain quotidien.

Le texte dénonce des discriminations dont les Palestiniens citoyens de l’État d’Israël sont victimes. Ces discriminations sont-elles renseignées ?

Début mai, un projet de loi qui définit formellement Israël en tant qu’État juif a été voté à la Knesset. C’est la base de la discrimination pour la population non-juive qui représente 20 % de la population israélienne. Dans la vie quotidienne, il y a les discriminations en matière d’éducation et d’accès au travail, la non-égalité dans les contributions de l’État aux municipalités arabes…

On entend parfois dire dans les milieux ecclésiaux qu’étant “entre les deux” les chrétiens pourraient être un pont. N’est-ce pas les encourager à faire de la normalisation ?

Cette définition du chrétien comme étant “entre les deux” est fausse. Il y a des chrétiens arabes qui sont palestiniens, il y a également des chrétiens juifs qui sont israéliens, et chacun a bien sa place dans son peuple. Un chrétien, partout où il se trouve, fait partie intégrante de son peuple. Un chrétien est un citoyen qui doit se comporter comme tel. Que ses valeurs chrétiennes lui inspirent un chemin, c’est une chose, mais être chrétien ne veut pas dire se séparer de son peuple, surtout dans les circonstances difficiles, comme c’est le cas en Palestine et en Israël.

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Dans cette situation de blocage, comment l’Église propose-t-elle d’avancer ?

Je crois que c’est le moment pour l’Église de tenter quelque chose. Je ne vois pas un État qui puisse faire quoi que ce soit. Mais l’Église a une carte à jouer. Il en va de l’avenir non seulement des Palestiniens mais de l’État d’Israël lui-même.
Il faudrait tenter une médiation que pourraient mener le Saint-Siège et les autres Églises. Ce sera difficile, car Israël ne veut pas de médiateurs. A ce jour, Israël ne veut pas d’État palestinien à ses côtés. Israël semble vouloir toute la Palestine sans les Palestiniens. Ce qui est chose impossible. Ce qui veut dire que notre situation de guerre va encore se prolonger. De son côté, la société israélienne est en train de changer de l’intérieur. Les jeunes ne veulent plus rester “soldats”. L’avenir pour les Palestiniens se présente clairement : opprimés, mais toujours chez eux. L’avenir des Israéliens est moins clair. Malgré l’attitude de la droite israélienne au pouvoir, je crois qu’il faut une action différente pour sauver Israël et pour en assurer l’avenir.

En entretenant la conscience que la situation n’est pas normale, ne risque-t-on pas d’entretenir aussi la haine ?

La haine naît de la situation. Regardez les vidéos qui circulent sur facebook : les exactions, les humiliations aux check-points, cinq ou six militaires israéliens autour d’un jeune palestinien qu’ils finissent par arrêter ou tout simplement tuer, les démolitions de maisons, le blocus imposé à Gaza depuis des années… Personne n’incite à la haine si ce n’est la situation elle-même. Mais la non-violence dont je parlais plus haut, c’est aussi le refus de la haine. Pour autant, ne pas haïr son ennemi ce n’est pas non plus aller l’embrasser. L’amour des ennemis, ce n’est pas un amour affectif, sentimental. L’amour de l’ennemi c’est un acte de volonté pour que chacun apprenne à découvrir l’humanité de l’autre. J’entends beaucoup de Palestiniens, musulmans ou chrétiens, dire qu’ils n’ont pas de problème avec les Israéliens, qu’ils n’ont rien contre les juifs. Ce qu’ils dénoncent en revanche c’est l’injustice de la situation, de l’Occupation, des humiliations, de la discrimination…
Quand je dis dans mes homélies qu’il faut aimer jusqu’au soldat israélien, même avec toute l’hostilité qu’il représente, et qu’il faut parvenir à voir en lui l’image de Dieu, on me dit que je ne devrais pas trop le dire ! Mais je le dis. L’être humain reste être humain, créé par Dieu, aimé par Dieu, quelque mal qu’il commette. Il demeure à jamais un être humain aimé de Dieu. Et nous aussi, quoique nous ayons à souffrir, nous devons garder notre dignité humaine. Haïr ou tuer un autre être humain fait perdre cette dignité à celui qui hait comme à celui qui tue.
Au cœur de cette situation et pour y faire face, tout en résistant au mal de l’Occupation et à l’injustice politique qui leur est imposée, les chrétiens ont à témoigner de cette notion de la personne humaine, côté occupant et côté opprimé, et de sa relation réelle à Dieu.♦


Qu’est-ce qu’une Commission Justice et paix

Les Commissions Justice et paix sont une émanation du Conseil Pontifical du même nom, devenu en 2017 le Dicastère pour le service du développement humain intégral.
Elles trouvent leur origine dans le texte conciliaire Gaudium et spes qui déclarait en 1965 : “Considérant l’immense misère qui accable, aujourd’hui encore, la majeure partie du genre humain, pour favoriser partout la justice et en même temps pour allumer en tout lieu l’amour du Christ à l’endroit des pauvres, le Concile, pour sa part, estime très souhaitable la création d’un organisme de l’Église universelle, chargé d’inciter la communauté catholique à promouvoir l’essor des régions pauvres et la justice sociale entre les nations” (Art. 90-3).
La Commission Justice et paix du diocèse de Jérusalem a vu le jour en 1971. Elle réunit une dizaine de personnes, prêtres, religieux, religieuses et laïcs hommes et femmes. Elle est aujourd’hui présidée par le patriarche émérite Mgr Michel Sabbah, et elle représente l’Assemblée des Ordinaires catholiques de Terre Sainte.

 

Dernière mise à jour: 22/01/2024 14:39

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