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Les horizons de la politique palestinienne

Chiara Cruciati
17 décembre 2020
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Les horizons de la politique palestinienne
Palestinian president Mahmoud Abbas speaks during a meeting of the Palestinian leadership in the West Bank city of Ramallah, August 18, 2020. Photo by Flash90

Après une année 2020 qui, sur le plan international, a apporté d'amères surprises à la direction de l'Autorité nationale palestinienne, que nous réserve l'avenir ? Et à quoi ressemble le présent ? Il y a beaucoup d'ombres et d'incertitudes.


La Palestine se dirige vers la fin d’une année troublée, avec plus de questions que de réponses. 2020 a vu un nouveau recul dans la lutte pour l’autodétermination, jalonnée d’initiatives de la part d’autres peuples qui l’ont repoussée toujours un peu plus loin. Les plus importantes ont été les accords d’Abraham, la normalisation des relations entre Israël, Bahreïn et les Emirats arabes (suivis plus tard par le Soudan et le Maroc), qui est intervenue quelques mois après la présentation officielle de l’ « Accord du siècle » selon les plans de Trump, et le feu vert au projet israélien d’annexer de grandes parties de la Cisjordanie occupée depuis 1967.

Si ce projet est actuellement gelé, la colonisation israélienne se poursuit (comme le démontrent les dernières annonces d’expansion des colonies à Jérusalem-Est). Pourtant, la victoire du démocrate Joe Biden aux élections présidentielles américaines a ravivé un faible enthousiasme à Ramallah, au sommet de l’Autorité nationale palestinienne, qui a déjà rétabli la coopération en matière de sécurité avec Israël. Comme si rien ne s’était passé.

Abou Mazen, manœuvres pour sa succession

C’est dans ce contexte que le président de l’Autorité nationale palestinienne (ANP) Mahmoud Abbas (alias Abu Mazen) a fêté mi-novembre son 85e anniversaire. Pendant ce temps, au sein du Fatah – son parti – et de l’ANP, la lutte pour sa succession se poursuit sans relâche et de façon pour le moins visible. Les noms qui circulent reflètent les âmes d’un parti divisé, depuis longtemps incapable de saisir l’humeur de sa base. Parmi ceux qui tirent les ficelles, on trouve Mohammed Dahlan, ancien chef de la sécurité à Gaza, en exil doré dans le Golfe et parmi les partisans (dans les coulisses) de la normalisation entre les Emirats et Israël ; Majed Faraj, actuel chef des services palestiniens, peu connu à l’étranger, mais très puissant localement ; et Jibril Rajoub, également ancien chef du mukhabarat (ndlr : les services de renseignement et de sécurité palestiniens), l’ennemi historique de Dahlan, qui, pour arrêter son avance au début de l’année, a sorti du chapeau l’indicible nom : Marwan Barghouti, rebaptisé « le Mandela palestinien », condamné pour terrorisme à cinq peines de prison à vie par les tribunaux israéliens et détenu dans les prisons de l’Etat hébreu.

La disparition de Saeb Erekat

« Il faut commencer par ce que le retour de la coopération en matière de sécurité avec Israël signifie pour l’avenir de l’Autorité dans le contexte de la normalisation régionale – explique Tariq Dana, analyste palestinien -. La normalisation est censée avoir une influence sur les territoires : les Emirats parrainent Dahlan. C’est par lui qu’ils veulent faire leur chemin à Ramallah, mais ce ne sera pas facile : au sein du Fatah, il y a une forte opposition, et des rivaux historiques comme Rajoub. Ce que nous avons compris, cependant, de l’expérience de l’ANP, c’est qu’il y a toujours de la place pour un compromis interne. Abu Mazen en est la preuve : personne ne l’a imaginé président ».

« Avec la mort de Saeb Erekat, négociateur en chef et secrétaire général de l’OLP (ndlr – que la Covid-19 a emporté le 10 novembre dernier), la lutte interne s’est accélérée – explique Alaa Tartir, directeur de programme du think tank Al-Shabaka -. Les acteurs clés au sein de l’ANP font pression pour qu’il soit remplacé par deux personnes pour les deux postes. Non parce que l’ANP se soucie de la bonne gouvernance, mais pour satisfaire les fonctionnaires les plus puissants et pour répondre à la dynamique du pouvoir au sein du Fatah. Il ne serait pas surprenant que le nouveau négociateur en chef sorte du cercle restreint d’Abbas, de ses conseillers. Dans tout cela, la base du Fatah n’est nullement impliquée. Le parti est un club exclusif, une des raisons pour lesquelles le système politique palestinien n’est ni inclusif ni légitime ».

Vieilles tactiques, stratégies obsolètes

L’opinion partagée par les analystes et les citoyens est que le gouvernement évolue à un autre niveau, loin de la base et incapable de définir une stratégie nationale efficace. « Les dirigeants palestiniens actuels sont obsédés par l’idée d’un Etat, par la solution des deux Etats qui a échoué et qu’ils considèrent comme le seul paradigme acceptable, conformément au consensus international – ajoute M. Tartir -. Et ils estiment que la coopération avec l’occupant est une doctrine sacrée. Il manque une vision et l’Autorité est incapable d’imaginer un avenir radicalement différent, incapable de dépasser les vieilles tactiques et les stratégies obsolètes. Elle est politiquement en faillite. C’est pourquoi la lutte palestinienne pour la liberté, la justice et l’égalité est en crise profonde ».

A court de démocratie

Une réalité à laquelle on peut ajouter, explique Dana, « l’absence de pouvoir réel, car c’est Israël qui décide » et « la nature d’un Etat policier » : « Dans les Territoires, on ne vise pas seulement l’activité politique alternative, mais aussi ceux qui demandent des droits sociaux et économiques, les syndicats, les travailleurs. Rien n’existe plus. Même le simple fait d’écrire un billet critique sur les réseaux sociaux devient un motif d’arrestation ».

La répression interne a des effets concrets sur l’émergence de leaders alternatifs, étouffés par le double contrôle (Israël et ANP) et le manque d’espaces propres au débat : « Israël et l’ANP sont des mécanismes de pouvoir qui tuent immédiatement tout mouvement possible – ajoute Dana -. Au cours des 15 dernières années, toute figure, tout mouvement, tout groupe d’activistes qui a émergé en Palestine a été arrêté. Ajoutez à cela la fragmentation géographique due à l’occupation ».

Une dynamique sans issue depuis la base

« Il y a toujours un dynamisme à la base pour construire un leadership capable de résister aux structures d’oppression et de répression à plusieurs niveaux », conclut M. Tartir, « mais ces dirigeants locaux et communautaires, qu’ils soient ou non associés aux partis traditionnels, n’ont pas d’impact sur les politiques ou les stratégies. Cela est dû à des structures autoritaires bien ancrées qui jouissent d’outils visant à fragmenter le peuple palestinien ».

Avec un seul espoir à l’horizon, la jeunesse : « Une nouvelle et différente génération de dirigeants palestiniens émerge avec son propre ensemble de visions, d’objectifs et de nouveaux outils. C’est une source d’espoir et c’est là que les Palestiniens devraient investir leur temps et leur énergie ».