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Nourdine, Jérusalem et l’esplanade

Nourdine Idir
30 janvier 2018
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Nourdine, Jérusalem et l’esplanade
Nourdine et son épouse Siham devant l’esplanade du Haram al Charif vu depuis la maison d’Abraham du Secours catholique.

Avez-vous jamais entendu un musulman vous parler de Jérusalem, sa Jérusalem ? A la demande de Terre Sainte Magazine, Nourdine qui est français, a écrit à chaud de retour en France ses impressions sur Jérusalem et son pèlerinage au troisième lieu saint de l’islam.


De retour dans ma Lorraine natale, en pensant à Jérusalem, le premier souvenir qui me vient, c’est cette sensation folle d’avoir pu toucher ou communier avec Dieu. En vieille ville sa présence était partout sensible. Partout et tout le temps. Elle vous enveloppe et tout vous parait hors du temps. La seconde sensation, c’est d’être entré dans l’Histoire. Les lieux saints en sont imprégnés et porteurs. Cela n’a rien à voir avec l’Histoire apprise à Verdun ou Versailles. Ici l’Histoire prends corps et nous faisons corps avec elle. Notre Histoire commune, celle de l’humanité, que l’on soit juif, chrétien ou musulman. Notre Histoire passée, présente et future, celle qui nous accompagnera jusqu’à la fin des temps. Ces lieux saints sont imprégnés, ils débordent de spiritualité. Se dire que nos prophètes ont été là ! Tous ! Il y a un message de Dieu, c’est évident, impalpable mais là. Nous sommes revenus de Jérusalem, mon épouse et moi, mais nous n’en sommes pas sortis les mêmes !

Quant à Al Aqsa et la prière sur place c’est… je ne sais pas… je ne trouve pas trop les mots. Ce n’est pas une explosion d’émotions, non j’étais plutôt concentré et encore je ne sais pas si c’est le bon terme… je dirais m’être “trouvé mis à nu” devant mes émotions. La peur, les angoisses m’ont quitté en entrant dans la vieille ville. Je me suis senti encore plus fraternel que je ne le suis.

La chose la plus marquante en pénétrant sur l’esplanade, c’est la lumière. Nous arrivions des rues sombres et ombragées et soudain nous étions baignés par le généreux soleil. Non seulement la lumière, mais d’un coup l’espace. Il tranche avec les ruelles sinueuses de Jérusalem. Après cette première surprise, le choc de la mendicité. De notre arrivée à Amman jusqu’à Al Aqsa nous n’avions pas vu un mendiant ! Et soudain, de partout des femmes accouraient réclamant une pièce… triste réalité terrestre.

 

Aussi rectangulaire que l’autre est octogonal, Al Aqsa apparaît épurée à côté du Dôme du Rocher. Son plafond en caissons de bois est somptueux. L’édifice actuel date du XIe siècle, il est construit en remplacement d’un précédent détruit par le tremblement de Terre de 1033.

 

Puis de nouveau nous étions saisis. La pierre parle, elle a une couleur, les édifices créent une ambiance.

Voilà pour les premiers pas. Les suivants sont plus hésitants. Nous étions peu à peu impressionnés par l’endroit et la coupole du Dôme du Rocher. Tout nous paraissait plus grand. Les touristes étaient partout sur la place mais, comme attirés, nous nous sommes dirigés directement vers l’enceinte du Dôme. On nous a fait patienter devant la porte, le temps pour nous d’échanger quelques mots sympas avec un Palestinien qui gère le flux des pèlerins. Il ne souriait pas, il était très concentré sur son travail, le talkie-walkie à la main, la situation étant légèrement tendue. On échange un peu, nous parlons de nos origines algériennes (un pays qu’il connaît visiblement) et il demande à ma femme de mettre une jupe. Culturellement ça ne se fait pas visiblement d’entrer en pantalon. Bref échange puis il nous demande d’entrer. On ne se fit pas prier, on trépignait. Nous attendions ça depuis longtemps… tant d’images vues à la télévision, celle de la coupole dorée que je guettais depuis notre arrivée à Jérusalem. Cette coupole qu’on voyait au loin, enfin nous y sommes…

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Dans l’enceinte du Dôme du Rocher, ce n’est pas tant l’architecture qui nous a le plus surpris, sûrement du fait des échafaudages mis pour la rénovation de l’édifice. Nous regardions en touristes, admirant l’enceinte. Nous suivons une file d’attente vers une palissade. On se doute que c’est celle pour le rocher ! Avec mon épouse, à notre tour, nous avons posé nos mains sur ce rocher. On ne voit pas l’empreinte (celle du pied de Mahomet NDLR), on glisse son bras dans une lucarne, on palpe, on devine, on imagine. L’empreinte me parut grande et me replongea dans l’histoire. J’imaginais des gens venir toucher, peut-être casser un morceau de pierre pour le garder en souvenir, encore l’amour. Mais on ne put s’appesantir, il y avait du monde derrière nous. “C’est son pied qui était là et de là il est parti…” me dit ma femme entre excitation et fascination. Toucher cette pierre, regarder le haut de la coupole, deviner le voyage, quel moment ! Quel moment de vivre ça…

J’ai été étonné par cette dévotion pour le matériel alors que l’islam se veut immatériel. En effet des gens touchent une partie du rocher que le prophète a foulé avant de monter aux cieux et se frictionnent ensuite comme pour s’en imprégner. Finalement je retrouvais des gestes vus au Saint-Sépulcre ; à la pierre de l’onction que les gens caressent avant de se frictionner la face ou quelle qu’autre partie du corps. Encore une fois on se retrouve ! Et je vois ça aujourd’hui comme un acte d’amour ou de prière.

Ce que j’ai trouvé étonnant aussi, c’est ce rapport à la mixité. Les hommes prient avec les femmes, ce qui est presque inimaginable pour les gens qui vivent l’islam en France, très à cheval sur la séparation. L’enceinte du Dôme n’est pas immense en taille, mais immense en émotion. C’est aussi un dogme pour nous musulmans car c’est à partir du voyage nocturne que sont prescrites nos cinq prières quotidiennes. C’est là que les prophètes ont prié ensemble. J’en ai le poil qui se dresse sur tout le corps. Je ne réalise pas vraiment je crois.

Après la stupéfaction vint le temps de l’émotion. D’ici notre prophète est monté aux cieux rencontrer Dieu. De là même où Adam a créé le second lieu de culte (après la Mecque), David, Salomon, Abraham, Jésus… et j’en passe, tous les personnages et les faits historiques… Saladin me revient souvent à l’esprit. C’est incroyable !

 

Détails du caisson de bois du dôme de la mosquée Al Aqsa. Vu de dehors, ce dôme c’est le petit dôme gris en plomb à l’extrémité sud de l’esplanade.

 

Nous sommes entrés une première fois puis une seconde. En effet, nous étions tellement attirés par l’enceinte du Dôme que nous nous sommes précipités sans que je fasse mes ablutions. A la fontaine, je sens qu’on me regarde. Non pas un regard inquisiteur mais au contraire affable. Je suis un peu gêné, j’ai l’impression d’être le centre d’intérêt. Ma casquette avec NY (New York NDLR) sur la visière peut-être, les regards complices avec ma femme, nos attitudes auréolées par la magie des lieux… En tout cas nous étions repérés pour être des touristes ! Mais pas de “vrais” touristes, puisque musulmans. Les gens avaient l’air heureux de nous voir là parmi eux. J’aime cette ambiance fraternelle, j’aime l’environnement, j’aime cette terre et j’aime tes gens Jérusalem ! Et encore une fois quel bonheur d’être là ! Et toujours cette présence divine.

Prier au Dôme du Rocher a été une déconnexion à moins que ce ne soit une reconnection. Tu peux prier chez toi avec ferveur, mais dans la concentration de la prière ta vie quotidienne te rattrape, tes peurs, tes envies… et ta concentration est à plat. Mais là le temps s’arrête, le monde s’arrête. Je ne sais pas si les gens qui viennent prier là tous les jours ressentent la même chose ? C’est la foi je crois ! Je me suis appliqué à pratiquer ma religion à mes 20 ans. Ma première prière fut sérieuse, appliquée, mais celle de Jérusalem a été empreinte de liberté spirituelle. Je me rappellerai toujours cette prière à Al Aqsa qui fut pleine de foi, d’envie, de quiétude, d’assurance d’être sur le bon chemin. Et surtout empreinte de paix, un paradoxe dans ce pays ! J’ai prié un peu partout sur l’esplanade et aussi dans l’espace souterrain. Comme pour marquer sur mon front le souvenir de ce sol.

Et j’ai l’impression que Dieu me disait : “Bienvenue à toi, implore-moi, je t’écoute…” Et je me suis incliné devant sa puissance, devant sa miséricorde. Le front contre le sol, tu te sens encore plus près de Dieu. Il t’entend. Mes mains posées sur ce sol avaient quelque chose de “magique”, j’ai touché une présence. Je me sens petit du haut de mes 1,93 m.

C’était le meilleur moment pour lui parler et lui demander le meilleur pour moi, pour mes proches, pour ce monde… Et quelle ambiance, quelle paix ! C’est tellement fort qu’on n’en partirait plus si on pouvait !

En sortant du Dôme, nous étions perdus. De là où nous étions, on ne voyait pas la mosquée Al Aqsa en contrebas. Nous étions vraiment perdus, allant à droite, à gauche, en avant, en arrière… mais où était-elle ? A posteriori nos hésitations nous ont bien fait rire.

 

Fidèle en prière dans la mosquée Al Aqsa.

 

Finalement pour nous retrouver nous prîmes notre unique point de repère : la maison Abraham, celle du Secours catholique. Je précise bien celle du Secours catholique car au départ nous étions allés dans une autre maison d’Abraham ou d’Ibrahim, celle d’un Palestinien (acteur du dialogue interreligieux) vers qui tous les arabes de Jérusalem nous avaient renvoyés. Moment également exceptionnel de notre visite à Jérusalem. On arrive devant cette pension où l’on voit des juifs, reconnaissables à leurs vêtements traditionnels, discuter et prendre dans leurs bras un musulman en djellabah avec kéfié autour de la tête. Là on est resté pantois ! En se regardant on a pensé fort : “Mais qu’est-ce qu’ils font ?” et eux de nous ouvrir leurs bras avec Hello, welcome. Je ne savais plus quoi faire ou dire si ce n’est renvoyer un sourire devant cet accueil ; et puis à l’intérieur de la maison, des chrétiens qui logeaient là gracieusement durant leur pèlerinage. Une autre histoire pleine d’amour et de fraternité.

Bref c’est à la maison Abraham, de la charité chrétienne et battant pavillon français, que nous logions. Depuis ce promontoire nous avions découvert la géographie de l’esplanade et notamment passé une soirée complète sur le toit-terrasse, assis sur des chaises en plastique, chips et sandwich à la main, pour dévorer la vieille ville du regard.

Une fois entrés dans la mosquée Al Aqsa, nous ne lui avons rien trouvé de particulier finalement. Elle est grande et généreuse, la porte d’entrée très large, mais c’est la mosquée de Jérusalem ! Celle qui selon les hadiths permet de multiplier par 500 une prière, c’est le troisième lieu saint de l’islam. Notre prophète disait qu’il y avait trois voyages cultuels à faire : La Mecque, Médine et Jérusalem. En voilà un et il sera à coup sûr le plus beau. Quelqu’un nous a dit “Quand j’ai posé mes pieds ici je me suis dit ‘je suis à la maison’”. C’est tellement vrai !

La suite fut moins gaie… Nous avons déambulé dans les ruelles, dans le quartier juif sans plus croiser de sourire mais des soldats nombreux, les odeurs des souks avaient disparu… C’est aussi ça Jérusalem. Alors nous sommes rentrés à la maison Abraham pour contempler la ville de loin et graver dans notre tête encore une fois ces images que nous ne saurions oublier.

Dernière mise à jour: 01/02/2024 14:30

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