
Fascinante figure de femme de pouvoir et de foi.
La reine Mélisende est la seule femme a avoir gouverné Jérusalem alors que la ville est encore capitale du royaume latin. L’Histoire l’a oubliée mais les pèlerins marchent sur ses traces sans forcément le savoir.
Mélisende, “force dans l’action”. Avec un prénom porteur d’une telle signification, on comprend mieux le destin de la première femme qui régna sur la Jérusalem des Croisés.
Quatrième suzeraine du royaume latin, après Godefroy de Bouillon, Baudouin Ier et Baudouin II son père, elle est la première reine franque née à Jérusalem et la seule à régner sur la cité sainte avant sa reconquête par Saladin en 1187. Son règne correspond à l’une des périodes les plus solides de l’histoire du royaume latin de Jérusalem. Elle gouverne, arbitre les rivalités et laisse dans la Ville sainte des traces visibles encore aujourd’hui.
Une héritière inattendue

Mélisende naît vers 1105 à Jérusalem. Les historiens médiévistes envisagent deux résidences royales possibles : la tour de David, porte de Jaffa, qui fut un palais du premier royaume franc, ou le Templum Salomonis, aujourd’hui mosquée Al Aqsa. En effet, le chroniqueur Guillaume de Tyr explique que le roi Baudouin II, son père, donna, à ceux qui allaient devenir les Templiers, “une partie de son palais, contigu au Temple du Seigneur”.
On n’en sait pas plus sur son éducation. Selon toute vraisemblance, elle parlait français, latin et avait possiblement des notions d’arabe.
Lire aussi → Un roi belge pour Jérusalem –
Mélisende est l’aînée des quatre filles de Baudouin II de Jérusalem. N’ayant pas de fils, ce roi décida de faire reconnaître sa première née comme héritière du royaume. Les barons prêtèrent serment de respecter ses droits. En parallèle, le roi prépara également son mariage afin d’assurer la continuité politique.
Son choix se porta sur Foulques V d’Anjou, puissant seigneur français et ancien Croisé. Le mariage fut célébré en 1129. Deux ans plus tard, à la mort de Baudouin II, le couple devint souverain mais les chartes royales du royaume — c’est-à-dire les actes officiels par lesquels le souverain accorde des terres – étaient signées “Melisendis Dei gratia regina Iherusalem et Fulco re”. Mélisende, par la grâce de Dieu reine de Jérusalem, et Foulques roi…”

Dans le protocole médiéval, l’ordre des noms n’est pas anodin. Celui qui est nommé en premier est celui qui détient le droit principal. Ainsi Foulques V d’Anjou règne-t-il juridiquement par les droits de Mélisende.
Une situation qui n’est guère du goût de Foulques qui souhaiterait gouverner seul.
Pourtant, les barons du royaume se rangèrent du côté de Mélisende. Plusieurs raisons à cela, celle d’abord de la légitimité de la dynastie fondatrice. Mélisende est la fille du roi Baudouin II et l’héritière directe de la lignée des premiers souverains francs. Elle est née et a été élevée dans le royaume. Elle connaît les familles nobles, les équilibres locaux, les alliances entre seigneuries.
Foulques, lui, est un prince venu d’Occident. Certes puissant, mais étranger aux réalités politiques de la Terre Sainte. Aux yeux des barons, il apparaît presque comme un roi étranger, ignorant de la culture politique particulière que la noblesse franque de Terre Sainte a développée. Soutenir Mélisende, c’est donc défendre l’équilibre politique du royaume mais aussi les charges et privilèges que Foulques distribue généreusement à ses amis angevins.
Lire aussi → Al-‘Azariya, 2000 ans d’Histoire à ciel ouvert
Mélisende est sur le trône depuis trois ans quand une crise éclate. Les chroniques racontent qu’une accusation d’adultère – fomentée par Foulques ? – vise la reine. Les grands seigneurs prennent aussitôt sa défense. L’affaire se retourne contre le roi et renforce la position de Mélisende.
Guillaume de Tyr la décrit dans sa chronique comme une souveraine capable et respectée. “Elle possédait l’expérience du gouvernement et une grande prudence dans la conduite des affaires du royaume.”
Lorsque Foulques meurt en 1143 à la suite d’un accident de chasse, Mélisende devient unique souveraine du royaume. Leur fils, Baudouin III, est encore adolescent. Pendant près d’une décennie, elle dirige seule les affaires du royaume.
Jérusalem au temps de Mélisende
La reine réside principalement à Jérusalem. La ville est alors le cœur politique et spirituel du royaume. Les pèlerins venus d’Europe continuent d’affluer vers les lieux saints.
Sous son règne plusieurs chantiers marquent la ville. L’église Sainte-Anne de Jérusalem, près de la piscine de Bethesda, est construite à cette époque et confiée à une communauté de moniales bénédictines. Ce monument roman, remarquable par sa simplicité et son équilibre, est aujourd’hui l’un des bâtiments croisés les mieux conservés de Jérusalem. Dans le marché couvert de la Vieille ville, bâti à l’époque, on trouve à l’entrée de magasins une inscription Sta Anna, Sainte-Anne, laissant penser que les revenus de ces magasins était destinés à l’abbaye. Une décision de la reine probablement qui soutient les communautés religieuses de la ville. Les chanoines du Saint-Sépulcre, les monastères et les hospices destinés aux pèlerins reçoivent donations et privilèges.
Lire aussi → Les fouilles ont commencé aux abords des tombes croisées du Saint-Sépulcre ! – 21 janvier 2024
À quelques kilomètres de la ville, Mélisende favorise également le monastère de Saint-Lazare de Béthanie, confié à sa sœur Yvette. Cette fondation féminine devient l’un des monastères importants du royaume. Les sources évoquent également les liens de la reine avec plusieurs communautés religieuses féminines. En dotant ces maisons, la reine contribue à donner une place visible aux moniales dans la vie religieuse du royaume. Dans un monde dominé par les ordres militaires et les seigneurs, cette attention à la vie monastique féminine détonne sans choquer.
Le règne de Mélisende s’inscrit aussi dans un foisonnement culturel. La cour de Jérusalem rassemble et marie des influences venues d’Occident, de Byzance et du monde oriental. Le témoignage le plus célèbre de cette rencontre artistique est le Psautier de Mélisende, manuscrit enluminé réalisé vers 1140.

Les miniatures mêlent styles byzantin, latin et oriental. L’ouvrage montre que Jérusalem n’est pas seulement une capitale militaire : c’est aussi un centre culturel où se rencontrent différentes traditions chrétiennes.
Les chroniqueurs évoquent une cour active, où circulent chevaliers, pèlerins et clercs venus de toute l’Europe. Des artisans, des scribes et des artistes travaillent pour la cour royale. Cette activité contribue à faire de Jérusalem un foyer artistique original dans l’Orient latin.
Lorsque Baudouin III atteint l’âge adulte, la question du pouvoir revient au premier plan. Le jeune roi souhaite gouverner seul. Mélisende, soutenue par une partie de la noblesse, entend conserver son rôle. La tension dégénère en crise politique. En 1152, le Royaume est partagé : Mélisende conserve Jérusalem et la Judée, tandis que son fils gouverne le nord du royaume. Le conflit ne dure pas longtemps. Baudouin III marche sur Jérusalem et reprend l’ensemble du pouvoir. Mais il continue d’honorer sa mère et lui laisse une place importante dans la vie du royaume.
Mélisende se retire progressivement des affaires politiques. Elle meurt en 1161 à 56 ans, une belle longévité à l’époque.
Une mémoire discrète
Dans l’histoire des États croisés, Mélisende occupe une place unique. Elle est la seule femme à avoir exercé durablement le pouvoir sur Jérusalem à l’époque où la ville est encore capitale du royaume.
Le chroniqueur Guillaume de Tyr résume son influence en quelques mots : “Le Royaume fut gouverné avec sagesse sous son autorité.” Son règne correspond à l’une des périodes les plus stables de l’histoire du royaume. Les institutions se consolident, les lieux saints continuent d’attirer les pèlerins et la ville s’embellit. Aujourd’hui encore, plusieurs monuments de Jérusalem rappellent cette époque. Derrière ces pierres se devine la figure d’une souveraine dont l’Histoire a peu à peu effacé le nom. Il n’empêche, pendant plus de vingt ans, une femme gouverna la Ville sainte.

