
Qui peut prier au Mur occidental et comment ? C’est le sujet d’un projet de loi qui ravive la fracture religieuse entre les différents courants du judaïsme. La présence des chrétiens ne serait pas affectée.
La guerre avec l’Iran a interrompu le débat, pas les ambitions. Le 25 février dernier, la Knesset acceptait, par 56 voix contre 47, d’examiner un projet de loi susceptible de renforcer considérablement l’autorité du Grand Rabbinat sur les lieux saints juifs et, en premier lieu, sur le Mur occidental. Trois jours plus tard, le 28 février, la guerre avec l’Iran éclatait. Changement brutal de priorités : le texte disparaissait de l’agenda parlementaire.
Cinq mois plus tard pourtant, le sujet revient. Le 27 juillet, Michael Malkieli, député du parti ultra-orthodoxe séfarade Shas et ancien ministre des Affaires religieuses, a déposé un nouveau projet d’amendement à la Loi sur la protection des Lieux saints portant précisément sur « l’autorité du Grand Rabbinat d’Israël ». Le texte n’en est qu’au stade préliminaire, mais une chose est claire : ceux qui veulent modifier les règles du jeu au Kotel ont de la suite dans les idées.
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À ce stade, la Knesset n’a pas voté une loi interdisant la prière mixte au Mur occidental. Le 25 février, elle a seulement approuvé en lecture préliminaire une proposition présentée par Avi Maoz, président du parti d’extrême droite Noam. Cette première étape permettait au texte de poursuivre son parcours parlementaire. La guerre l’a interrompu et, depuis, il ne semble pas avoir franchi de nouvelle étape.

Derrière une modification apparemment technique de la Loi sur la protection des Lieux saints de 1967 se joue pourtant une question beaucoup plus sensible : qui peut décider de la manière dont les juifs prient au Mur occidental ?
Le texte de Maoz prévoyait que, dans un lieu saint juif, un comportement contraire aux décisions du Grand Rabbinat puisse être considéré comme une « profanation ». Il faisait également des deux grands rabbins les autorités religieuses de référence pour déterminer les règles applicables à ces lieux. Or la profanation d’un lieu saint peut être lourdement sanctionnée par la législation israélienne.
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Pour les mouvements réformé et massorti – conservateur –, le danger est donc évident : une pratique religieuse que l’orthodoxie officielle ne reconnaît pas pourrait ne plus être seulement désapprouvée, mais devenir juridiquement répréhensible.
Le calendrier du vote de février n’avait rien d’un hasard. Neuf jours auparavant, le 16 février, la Haute Cour de justice avait demandé à l’État de mettre enfin en œuvre l’aménagement de l’espace de prière égalitaire du Mur occidental. Le gouvernement de Benjamin Netanyahu avait pourtant approuvé dès 2016 un compromis historique prévoyant la création d’une véritable section destinée aux juifs souhaitant prier sans séparation entre hommes et femmes. Mais, sous la pression des partis ultra-orthodoxes, il avait gelé l’année suivante une grande partie de l’accord. Dix ans plus tard, les juges demandaient donc aux pouvoirs publics de faire avancer concrètement un projet enlisé.
Cette section égalitaire existe pourtant. Encore faut-il savoir où la chercher. Appelée Ezrat Yisrael, Le secours d’Israël en français, elle ne se trouve pas sur la grande esplanade que découvrent les visiteurs du Kotel, où une cloison sépare les hommes des femmes. Il faut descendre plus au sud, vers le parc archéologique de Davidson et l’arc de Robinson.
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Là aussi, les fidèles prient devant les énormes blocs du même mur de soutènement construit à l’époque d’Hérode autour de l’esplanade du Temple. Mais l’accès est distinct, l’espace beaucoup moins visible et les aménagements sans commune mesure avec ceux de l’esplanade principale. Depuis la chute d’une pierre de plusieurs dizaines de kilos en 2018, les fidèles ne peuvent même plus atteindre directement le Mur dans une partie de cet espace. C’est notamment cette situation que la Cour a demandé aux autorités de corriger.
La querelle pourrait sembler très israélo-israélienne. Elle ne l’est qu’en partie. Les courants réformé et massorti sont minoritaires en Israël, mais représentent une part considérable du judaïsme nord-américain. Le Kotel est ainsi devenu depuis des années l’un des points de crispation entre Israël et une partie de la diaspora. La question est simple : le lieu le plus saint où les juifs peuvent aujourd’hui librement prier appartient-il à une seule manière de vivre le judaïsme ?
Les femmes sont elles aussi directement concernées. Sur la grande esplanade, soumise aux usages orthodoxes, elles disposent d’une section séparée et ne peuvent notamment pas y utiliser librement un rouleau de la Torah. Le mouvement Women of the Wall – Les femmes du mur – se bat depuis plusieurs décennies pour pouvoir prier au Kotel avec le châle de prière, lire la Torah et accomplir des gestes religieux que l’orthodoxie réserve aux hommes. Le 18 février dernier, au lendemain d’une audience de la Haute Cour consacrée à l’espace égalitaire, deux responsables du mouvement ont encore été interpellées après la prière mensuelle de Rosh Hodesh.
Pour les autorités rabbiniques, l’affaire se présente évidemment autrement. Les deux grands rabbins d’Israël ont défendu devant la Cour l’idée que l’esplanade du Mur devait être considérée comme une synagogue et, à ce titre, soumise à la halakha et à la séparation des sexes. Ils contestent également la légitimité de juges civils à imposer leur conception du pluralisme dans ce qu’ils considèrent être une affaire religieuse. Ce ne sont donc pas seulement quelques mètres carrés qui sont disputés, mais deux conceptions du Kotel : sanctuaire soumis à l’autorité religieuse orthodoxe pour les uns, lieu appartenant à l’ensemble du peuple juif dans la diversité de ses pratiques pour les autres.

Et les chrétiens dans tout cela ? Les pèlerins qui viennent à Jérusalem sont nombreux à descendre jusqu’au Mur. Ils s’approchent des pierres, se recueillent, lisent parfois un psaume ou glissent dans un interstice une intention de prière. Rien dans les projets actuellement discutés ne vise à leur interdire cet accès. La bataille reste d’abord interne au judaïsme et sans impact sur les pèlerinages chrétiens.
La question mérite néanmoins d’être surveillée. Donner une portée légale beaucoup plus importante aux décisions du Grand Rabbinat concernant un lieu fréquenté quotidiennement par des visiteurs de toutes confessions pose nécessairement la question des limites de cette autorité. Jusqu’où pourrait-elle s’étendre ? Quelles pratiques seraient considérées comme compatibles avec le caractère juif du lieu ? À ce stade, rien ne permet d’affirmer qu’un chrétien venant respectueusement se recueillir au Mur pourrait en être empêché. Mais on a déjà vu la police du sanctuaire chercher à empêcher le port ostensible d’une croix.
Depuis le 7-Octobre, et devant l’augmentation des gestes anti-chrétiens à Jérusalem., on voit mal que des chrétiens approcheraient d’un sanctuaire juif et où l’orthodoxie règnerait en maître sans risquer au moins la réprobation voire les insultes si ce n’est plus.
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Le Kotel est aux yeux du judaïsme en prière est plus qu’une synagogue à ciel ouvert. Il revêt une dimension unique : il est le lieu accessible à la prière le plus proche de l’emplacement du Temple. Mais le Mur est aussi un vestige monumental de Jérusalem à l’époque d’Hérode, un lieu de l’histoire biblique auquel les chrétiens sont attachés et l’un des sites les plus visités de la Ville sainte.
Cinq mois après le vote de février, la prière mixte n’est donc pas interdite au Mur occidental même si elle déjà mise à l’écart et le Grand Rabbinat n’y a reçu aucun nouveau pouvoir. La guerre avec l’Iran a stoppé net le parcours parlementaire du premier projet. Le dépôt d’un nouveau texte le 27 juillet – malgré la dissolution de la Knesset dix jours plus tôt – montre cependant que le débat n’a pas disparu. Derrière le sort de la modeste plateforme d’Ezrat Yisrael se joue une question autrement plus vaste : qui peut décider de la manière légitime d’être juif et de prier dans l’un des lieux les plus symboliques du judaïsme ? Et jusqu’où l’État d’Israël peut-il confier à l’autorité religieuse orthodoxe le soin de tracer cette frontière ?
Prochain article sur la thématique à paraître dans le numéro 706 de novembre-décembre 2026, En Israël, le religieux gagne du terrain, ou le grignotage de l’espace publique par les courants orthodoxes.




