
La mobilisation des citoyens arabes aux élections du 27 octobre a porté leurs listes à un niveau historique. Mais leur participation, dénoncée par la droite, embarrasse aussi une opposition qui aurait besoin d’eux pour gouverner. Jusqu’où la démocratie israélienne accepte-t-elle l’égalité qu’elle proclame ?
Le 27 octobre au soir, la mobilisation des arabes d’Israël, des Bédouins du Sud aux Druzes du Nord, en passant par le district Nord d’Israël à majorité arabe, et toutes les localités où ils sont présents jusqu’à Jérusalem, a pris une dimension nationale : les listes arabes ont obtenu une représentation historique, portée à 19 sièges au terme du dépouillement. Avec les 48 élus de l’opposition juive, elles réuniraient 67 députés sur les 120 de la Knesset, contre 53 pour le bloc de Benjamin Netanyahu. Une addition ne fait certes pas une coalition. Mais elle pose une question que la politique israélienne s’obstine à contourner : toutes les voix ont-elles la même valeur lorsqu’il s’agit de gouverner ?
Tout au long de la journée, Netanyahu avait appelé ses électeurs à contrer la participation arabe, présentée comme un péril. Selon une dépêche Reuters du 27 octobre, des véhicules arborant les drapeaux du Likoud ont même parcouru Jérusalem en diffusant l’appel musulman à la prière pour inciter les sympathisants de la droite à voter. Le message était limpide : les Arabes votent, mobilisez-vous contre eux.
À cette campagne s’est ajoutée la manipulation visuelle. Le 29 octobre, Ynet a rendu compte d’une étude de l’organisme de lutte contre la désinformation FakeReporter : parmi les contenus trompeurs diffusés le jour du scrutin figuraient des images produites par intelligence artificielle et relayées par Netanyahu pour illustrer la mobilisation arabe. Les files d’attente, elles, étaient bien réelles. Mais Bibi en parlait comme d’une menace.
Puis le succès électoral s’est transformé, dans le discours du Likoud, en accusation de vol. Des soupçons de financement étranger, notamment qatari, et d’achat de voix ont nourri une campagne visant à discréditer les résultats. Ben Gvir a réclamé l’arrestation de responsables arabes soupçonnés d’implication. Le déplacement est considérable : une mobilisation citoyenne exceptionnelle se retrouve traitée comme une possible opération hostile.

Pour ceux qui se sont déplacés, le soupçon est une humiliation supplémentaire. Marwan Algadifi, habitant de Segev Shalom interrogé par Eden Solomon pour Haaretz, l’explique ainsi : « Les gens ne sont pas allés voter parce qu’ils cherchaient de l’argent. Ils y sont allés parce qu’ils en avaient assez de la situation. Ils ont agi par instinct de survie. » Il évoque la criminalité, les démolitions de maisons, le sous-financement de l’éducation. Puis cette blessure : « Alors les gens sont sortis pour changer les choses, et maintenant on les présente comme des criminels et des terroristes. »
Le vote porte cette colère accumulée. Il serait réducteur de lui chercher une cause unique, ou de considérer la population arabe comme un bloc homogène. Mais les témoignages recueillis par Haaretz font émerger des raisons concrètes : protéger son logement, vivre sans craindre le crime organisé, obtenir des services publics, faire reculer les discriminations, écarter un gouvernement ressenti comme hostile à la présence arabe dans l’Etat où ils ont vu le jour. La guerre à Gaza et les violences en Cisjordanie traversent aussi ces choix, chez des citoyens dont beaucoup se définissent simultanément comme Israéliens par la citoyenneté et Palestiniens par leur appartenance nationale.
Le sentiment d’être relégué à une citoyenneté inférieure a aussi un arrière-plan institutionnel. Adoptée en 2018, la loi fondamentale définissant Israël comme l’État-nation du peuple juif réserve aux seuls juifs le droit à l’autodétermination nationale dans l’État. Elle n’a pas supprimé le droit de vote des citoyens arabes. Mais la distinction qu’elle consacre nourrit la question désormais posée aux dirigeants : quelle place politique pleine et entière pour ceux qui ne sont pas juifs ?
Cette question atteint directement l’opposition. Dans son analyse publiée le 28 octobre dans Haaretz, Noa Landau relève qu’à peine les premières projections connues, Gadi Eisenkot- chef de file de l’opposition à Netanyahu – a revendiqué une majorité « sioniste » et annoncé vouloir former un gouvernement selon ce cadre qui revient à écarter les voix qui ont pourtant contribué à empêcher la reconduction de Netanyahu.
Tous les opposants ne s’alignent pas sur cette exclusion. Yaïr Golan, chef des Démocrates, appelle à un partenariat avec les partis arabes.
Sauver la démocratie en tenant à distance une partie de ses citoyens : la contradiction est au cœur de l’après-scrutin.
Nagham Zbeedat lui donne un visage. Dans un texte personnel publié par Haaretz le 28 octobre, la journaliste raconte pourquoi, elle qui n’avait jusqu’ici voté à aucun scrutin, a rompu avec son boycott des élections. Elle ne s’est pas soudain mise à croire au système. Elle a voté malgré ses objections, avec l’espoir de ménager une possibilité de changement. Puis sont venues les déclarations d’Eisenkot sur un gouvernement sioniste. « Mais mon vote n’a pas fait de moi une partenaire égale des Israéliens juifs », écrit-elle.
Les divergences entre les partis arabes sont réelles et doivent être discutées comme des divergences politiques. Hadash défend la lutte sociale et le partenariat judéo-arabe ; Ta’al privilégie l’action parlementaire pour les droits des citoyens arabes ; Balad porte les droits nationaux palestiniens et la transformation d’Israël en État de tous ses citoyens. Raam, de référence islamique et conservateur sur les questions sociales, mise sur la participation aux coalitions pour obtenir des avancées concrètes. Son entrée dans la majorité gouvernementale de 2021 a d’ailleurs déjà montré que cette coopération était possible.
Débattre de leurs programmes est une chose. Les écarter collectivement du champ des partenaires légitimes en est une autre. Dans sa tribune du 30 octobre publiée par Haaretz, Ayman Odeh, chef de file de Ta’al en résume l’enjeu : « Les citoyens arabes ne sont pas un ajout à l’équation politique, mais un élément central de celle-ci. » Et il rappelle cette double appartenance qu’aucune coalition ne peut effacer : « Nous parlons arabe et hébreu, et nous ne sommes pas des invités ici. »
Cette exigence de partenariat doit aussi descendre dans la rue. Selon le Times of Israel du 31 octobre, le mouvement judéo-arabe Standing Together appelle à des rassemblements ce samedi soir à 19 h 30, notamment place Habima à Tel-Aviv et place de Paris à Jérusalem, ainsi qu’à Beersheva, Haïfa et Tayibe. Les organisateurs demandent aux dirigeants de l’opposition de traduire leur majorité parlementaire en un gouvernement fondé sur la coopération entre Juifs et Arabes. « Les voix arabes valent exactement autant que les voix juives », rappellent-ils, en réclamant que les citoyens arabes participent pleinement aux décisions sur l’avenir du pays. Une manière de porter devant les responsables politiques la question que les urnes viennent de leur poser.
Le 14 mai 1948, la déclaration d’indépendance promettait une complète égalité des droits sociaux et politiques à tous les citoyens, indépendamment de leur religion, de leur origine ou de leur sexe. Elle appelait expressément les habitants arabes à participer à la construction de l’État sur la base d’une citoyenneté pleine et égale et d’une représentation dans ses institutions.
Soixante-dix-huit ans plus tard, des citoyens ont voulu prendre cette promesse au mot. La question est maintenant de savoir qui, parmi ceux qui veulent diriger Israël, est prêt à la tenir.



