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Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

Un soldat pas comme les autres

Fanny Houvenaeghel
2 janvier 2012
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Un soldat pas comme les autres
Yuda Brawn en patrouille © Janetzko

Yuda n’est pas le membre égaré de quelque compagnie de montagne. C’est un artiste qui a mis une seule couleur à sa palette pour délier les langues et faire réagir les esprits.

« Dis… tu es l’ange de la mort ? » Une question parmi d’autres, posée par un enfant juif ultra-orthodoxe au soldat blanc. Le soldat blanc c’est Yuda Brawn, un jeune artiste israélien de 26 ans qui a décidé de faire réfléchir les gens dans la rue.

Pour cela il revêt son habit de soldat et arpente les rues de Jérusalem, se poste dans les villes et villages des territoires palestiniens et d’Israël, patrouille le long de la ligne verte définie en 1967. La démarche semble bien banale, sauf que Yuda est tout blanc. Blanc de la tête au pied : sa tête, ses cheveux et ses habits sont recouverts de peinture, de même que son casque (de vélo) et son arme, un M16 en plastique.

Synonyme de pureté, de paix ou de capitulation, la notion de blanc contraste avec celle du soldat. Yuda veut opposer cette couleur aux notions de sécurité, de contrôle, de combat et d’oppression. Selon les humeurs, les endroits et le moment de la journée, la rencontre se passe différemment : rien à voir entre un midi à la porte de Damas, un jeudi soir à Mamilla (le quartier branché aux portes de la Vieille Ville), et le jour du shabbat dans le quartier ultra-orthodoxe de Mea Shearim.

Une variété de réactions

Parfois les gens s’arrêtent, le regardent, le traitent de fou, le félicitent, le prennent en photo, l’insultent, l’invitent à boire un café, l’agressent, se mettent à danser autour de lui, l’embrassent… Très souvent les enfants ont peur, ils deviennent angoissés. Bien que Yuda essaie de paraître gentil et esquisse un sourire, ils sont terrifiés et courent se réfugier dans les jupons de leur mère. Rien de comparable lorsqu’ils se trouvent nez à nez avec un vrai soldat, et c’est bien ce qui dérange Yuda.

Pour lui, les soldats sont si bien intégrés dans la société qu’on n’y porte même plus attention, « c’est comme les McDonald ! ». Même les touristes avouent ne plus s’étonner de leur présence au bout de quelques jours en Terre Sainte. « Les gens sont trop habitués à la violence, et leur état d’esprit est tourné vers la guerre, la survie, la possession, les droits donnés par Dieu. Les gens sont prêts à sacrifier leurs enfants pour une cause, pour un concept. Ce n’est pas normal, on doit pouvoir sortir d’une vie quotidienne façonnée par la peur et la sécurité ».

Quand on lui demande si son acte peut être considéré comme de la provocation, il répond que tout est question de sémantique. Il ne cherche pas à provoquer au sens négatif du terme et ne prend pas partie, il veut simplement soulever le débat. Yuda n’a pas de solution concrète au conflit israélo-palestinien, il ne brandit ni drapeau ni pancarte dans la rue. Ce n’est pas un politicien, il ne siège pas au Parlement et se définit plutôt comme un acteur. Les territoires israéliens et palestiniens sont très chargés et compliqués historiquement et émotionnellement, les gens se battent pour cette terre depuis plus de 3 000 ans. Les soldats sont de ce fait partout, et Yuda constate qu’il est commode pour la population d’ignorer leur présence.

Le jour de la commémoration de l’indépendance d’Israël, Yuda a revêtu son costume. Au milieu de la foule venue se recueillir sur la place de la municipalité de Jérusalem, Yuda est resté debout, telle une statue, pendant 3 h 30.

Performance d’artiste

L’artiste raconte que c’était un moment extrêmement fort émotionnellement, et espère avoir fait réfléchir un maximum de personnes. Parfois, le but de l’artiste est complètement manqué : le jour de la fête célébrant la réunification de Jérusalem, quelqu’un l’a félicité d’être l’ange gardien de Jérusalem.

C’est avec la police que l’artiste a le plus de problèmes. Il s’est fait arrêter de nombreuses fois et à deux reprises la police lui a pris son costume, d’une valeur d’environ 400 euros. Les interrogations se succèdent : pourquoi fait-il cela, pour quelle organisation travaille-t-il… La police voit Yuda comme une menace. « Tout le monde a le même esprit guerrier, les policiers m’accusent de les menacer alors que c’est eux qui ont des vraies armes ! ». L’arme de Yuda est en plastique, mais elle lui a tout de même été confisquée par la police qui estime que personne ne l’autorise à patrouiller. Aujourd’hui, Yuda a un avocat qui l’aide et qui l’assure. Il est connu des autorités et ces dernières n’ont plus le droit de l’interdire de mener ses actions artistiques.

Yuda veut rendre la population responsable et consciente de la situation actuelle. L’art peut parfois être plus efficace que les grands discours, et Yuda travaille désormais à rassembler des volontaires pour patrouiller avec lui et se rendre dans le plus d’endroits possibles. Le soldat blanc parviendra-t-il à changer la couleur des choses ?

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