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Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible

Le yiddish n’a pas dit son dernier mot

Fanny Houvenaeghel
10 janvier 2019
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Le yiddish n’a pas dit son dernier mot
Des enfants juifs orthodoxes célèbrent avec leurs parents leur entrée dans le heder yiddish (jardin d'enfants) de Ohaley Menahem dans la ville juive ultra-orthodoxe de Beitar llit. ©Nati Shohat/Flash90

La bibliothèque nationale israélienne et l’Université de Tel Aviv ont entrepris de numériser les journaux yiddish publié dans l’entre-deux-guerres. Il y a un regain d’intérêt pour le yiddish en Israël. Cours, représentations théâtrales attirent un public toujours plus jeune et nombreux.


Article paru dans le numéro 660 de Terre Sainte Magazine – Mars Avril 2019.

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Le 13 janvier 2019, Yechiel Charaz a reçu personnellement des mains du ministre israélien du tourisme, Yariv Levin, la licence l’autorisant officiellement à guider en Israël en yiddish. La langue traditionnelle des juifs ashkénazes est de fait sa langue maternelle. Une langue qui fut reléguée à l’arrière-plan au début de l’État d’Israël au profit de l’hébreu.

Soixante-dix ans après la création de l’État, le yiddish n’a pas dit son dernier mot. A Mea Shearim, le quartier juif ultra-orthodoxe (haredim en hébreu) de Jérusalem, il est fréquent d’entendre parler yiddish : annonces publicitaires diffusées à l’aide de microphones ; discussions à la maison, au marché et parfois dans les écoles ; journaux, jeux et livres etc. Si le yiddish est parfois considéré comme une langue étrange, voire pittoresque, il se bat pour sa survie. Composée à 80% d’éléments germaniques, 15% d’éléments hébraïques et 5% d’éléments slaves, il s’écrit avec l’alphabet hébraïque et sa grammaire emprunte beaucoup à l’allemand. Le yiddish est […]

 

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né vers le XIe siècle, avec l’installation de juifs en Rhénanie. C’était autrefois la langue la plus parlée par les juifs en Europe centrale et orientale. Elle s’est ensuite largement développée à tel point qu’en 1939, on estime que sur 16 millions de juifs présents dans le monde, 11 millions parlaient yiddish !

Les artistes, écrivains, poètes et dramaturges yiddish ont apporté une riche contribution au développement de l’art et de la littérature modernes en Europe. Parmi eux I. Baer Levinsohn, Schalom Aleichem ou encore S. Ansky qui rédigea la pièce dramatique Le Dibbouk, bien représentative de la vie dans les shtettl, ces bourgades juives d’Europe orientale. La culture yiddish se manifestait aussi par la musique. Les musiciens yiddish populaires les plus anciens sont les Klezmorim, dont l’unique instrument était, à l’origine, le violon. Sans être capables de lire ou d’écrire des partitions, ils composaient des mélodies tout imprégnées du folklore régional (culture religieuse et traditions populaires).

La langue connut cependant plusieurs tragédies. Dans les années 1880, les immigrants juifs sionistes arrivèrent en Palestine avec l’idée de créer un foyer pour le peuple juif qui se devait d’être caractérisé par la nouveauté et la puissance ; il fallait donc marquer la coupure avec la langue de la diaspora, le yiddish. Les immigrants créèrent les premières écoles où l’on parlait exclusivement hébreu. Des panneaux Yehudi, daber ivrit ! (Juif, parle hébreu !) étaient placardés sur les murs. Comme pour accentuer la tendance anti-yiddish, en 1922 le Conseil des Nations consacra l’hébreu comme langue officielle de l’entité politique sioniste, ce qui contribua un peu plus encore à mettre de côté le yiddish.

En Europe de l’est, les persécutions contre les juifs participèrent à la baisse d’influence du yiddish. La Seconde guerre Mondiale porta un coup de plus à son rayonnement : sur les 6 millions de juifs tués, les chiffres avancent qu’environ 5 millions parlaient yiddish. Sous les régimes communistes et notamment la politique d’épuration intellectuelle de Staline visant à anéantir les pensées minoritaires, la littérature yiddish et ses locuteurs furent durement contrôlés et opprimés.

En 1948, Israël fut créé. Quelle(s) langue(s) nationale(s) fallait-il choisir ? Les dirigeants politiques de l’époque, comme Ben Gurion, reprirent les idées de leurs prédécesseurs. Ils ne voulaient en aucun cas donner l’image d’un pays rassemblant une population faible et considérée comme «victime». Selon eux, l’État d’Israël devait être bâti par des hommes forts, des hommes nouveaux. Or la majeure partie des rescapés de la Shoah était composée des émigrants d’Europe de l’est, qui pouvaient donner cette impression de faiblesse. Leur yiddish a été vu comme la langue de l’exil, et les dirigeants voulaient construire la société israélienne sur une langue forte et fédératrice.

De plus, les immigrants juifs sépharades (d’Afrique du nord) ne parlaient pas yiddish. On choisit donc l’hébreu moderne comme langue nationale, avec pour volonté de lui redonner sa place de langue maternelle du peuple juif. Dès lors, le yiddish fut banni de la société. Certaines pièces de théâtre et journaux en yiddish furent interdits, et l’apprentissage du yiddish fut dénigré. Pour s’intégrer, les immigrants devaient parler l’hébreu.

Cependant, la résistance de la communauté yiddishophone fut forte et de nombreuses écoles fréquentées par les ultra-orthodoxes continuèrent à dispenser les cours en yiddish. Parmi les raisons de cet attachement à la langue se trouve la volonté de préserver leur héritage culturel : «Il ne faut pas oublier la culture des ancêtres, garder un lien avec le passé est très important et le yiddish fait partie de la culture hébraïque» estime Isaac, un juif ultra-orthodoxe francophone.

D’autres raisons sont plus étonnantes. Par exemple, certains membres de la communauté yiddishophone considèrent que l’Israël biblique fut détruit par la volonté divine et que seul le Messie pourra le rétablir. Toute tentative humaine de recréer un État juif avant la venue du Messie est donc considérée comme irrespectueux de la volonté divine. Ainsi, certains yiddishophones ne reconnaissent pas l’État d’Israël d’aujourd’hui et refusent de parler une langue imposée par l’administration du pays. Enfin, l’hébreu est considéré par beaucoup de yiddishophones comme une langue sacrée, et il n’est donc pas correct de l’utiliser dans la vie de tous les jours autrement que pour la prière.

Aujourd’hui, seulement 3% des juifs vivant en Israël parlent yiddish (215 000 personnes, principalement des Haredim). Dans le monde, le nombre de pratiquants est estimé à moins de 2 millions.

Cependant, un intérêt nouveau pour la langue se développe actuellement dans le pays. A Tel Aviv l’immigrant belge Mendy Cahan a fondé le musée du Yiddish. 40 000 livres en yiddish venant de maisons, d’institutions et de librairies sont à disposition des curieux et des intéressés. Passionné par cette langue, Mendy Cahan a également fondé Yund Yidish, une ONG dont le but est de préserver et diffuser la culture yiddish à Tel Aviv et Jérusalem.

Au centre culturel yiddish Beit Shalom Aleichem de Tel Aviv, le nombre d’étudiants prenant des cours de yiddish est passé de 80 à 300 en une décennie. Une des raisons avancées par le Professeur Avraham Noverstern est le fait que les Israéliens se sentiraient plus à l’aise avec le multiculturalisme qu’auparavant. Dans le passé, les Israéliens avaient peur de parler yiddish de peur que ce soit perçu comme une négation de l’hébreu. Aujourd’hui, la place centrale de l’hébreu dans la société ne fait plus débat et les langues rares ou mortes attirent de plus en plus de jeunes. Ces derniers ne veulent pas abandonner l’hébreu et faire du yiddish la langue vernaculaire du peuple juif, mais plutôt retourner à leurs racines, comprendre la culture de leurs ancêtres et connaître leur littérature.

Pour répondre à leurs demandes, le théâtre Yiddishspiel à Tel Aviv joue des pièces en yiddish. «Ecoute en yiddish, ris en hébreu !» résume bien la volonté de concilier les deux langues. Autrefois, assister à une pièce en yiddish était davantage le symbole d’une manifestation contestataire plutôt que d’une soirée culturelle.

Racines anciennes, vocabulaire cosmopolite, richesse culturelle… en quelque sorte, le yiddish serait le reflet du peuple juif lui-même, et il serait malvenu de parler d’extinction. D’autant que des arabes israéliens aussi s’y mettent ! Un pays de surprise que ce pays.

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