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La lente et complexe immigration des derniers juifs d’Éthiopie vers Israël

Cécile Lemoine
5 décembre 2020
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La lente et complexe immigration des derniers juifs d’Éthiopie vers Israël
Une femme et son enfant, membres de la communauté juive éthiopienne Falash Mura après leur atterrissage à l'aéroport Ben Gourion, le 3 décembre 2020. Photo Miriam Alster/Flash90

Quelque 300 juifs éthiopiens ont atterri jeudi à Tel-Aviv. Le processus de rapatriement de cette communauté vers l’État juif, qui remonte aux années 1980 n’est toujours pas terminé : 8 000 Falash Mura attendent encore de rejoindre la Terre promise.


À chaque nouvelle annonce de pont aérien, espoirs et peurs renaissent dans les camps d’Addis-Abeba et de Gondar, en Éthiopie, où sont réfugiés les 8 000 ressortissants juifs d’un pays en guerre. Certains attendent depuis 20 ans d’être sélectionnés pour monter dans les avions à destination de la Terre promise. C’est l’histoire d’une alya, d’un retour en Israël, dont les contours ont débordé.

Les Falash Mura sont les descendants de la communauté juive éthiopienne Beta Israel obligée de se convertir au christianisme aux 19e et 20e siècles. « Beaucoup ont continué à pratiquer le judaïsme en secret, ou ont gardé le contact avec des membres de leur famille restés juifs » relate Lisa Anteby-Yemini, chargée de recherche au CNRS et spécialiste de l’immigration des Falash Mura.

La judéïté des Beta Israel n’est reconnue qu’en 1975. Héritiers d’un judaïsme ancestral leurs pratiques diffèrent du judaïsme européen : ils ne célèbrent pas Hannoukkah (fête des lumières), ne connaissent ni le Midrash et ni le Talmud (textes fondamentaux du judaïsme rabbinique) et n’ont pas de rabbins, mais des Grands Prêtes appelés kohanim. Cette reconnaissance de la part d’Israël leur ouvre le droit au « retour », l’alya, qui permet à tout juif de venir s’installer en Israël.

« Même converti, un Juif reste Juif »

L’exode des Beta Israel s’opère dans des conditions difficiles et par l’intermédiaire de ponts aériens en 1984 et 1991 : les opérations Moïse et Salomon. Plus de 20 000 Beta Israël sont rapatriés vers l’État hébreu. Les Falash Muras, considérés comme des chrétiens par les autorités israéliennes, ne sont pas inclus dans ces opérations.

« En 1991, le gouvernement israélien pense en avoir fini avec les juifs éthiopiens, relate Lisa Anteby-Yemini, qui était sur place au moment de l’opération Salomon. Mais dès cette date, des milliers de Falash Mura quittent le nord du pays pour venir se réfugier à Addis-Abeba dans l’espoir de partir vers Israël. »

Leur cas est complexe. Les Falash Mura affirment être des Juifs assimilés, ne souhaitant pas mettre en avant leur religion dans une société où être juif était stigmatisé. Dans les faits, la communauté n’est pas homogène. Les situations sont très variées allant de chrétiens mentant sur leurs origines en passant par des familles converties par obligation, sans compter les celles issues de mariages mixtes. C’est surtout leur volonté d’immigrer qui les rassemble sous la dénomination Falash Mura.

À ce syncrétisme religieux s’ajoute une disposition de la loi religieuse juive : « La halakha considère que, même converti, un Juif reste Juif », détaille Lisa Anteby-Yemini. Un retour au judaïsme d’un converti ou de ses enfants reste donc possible, à condition que la mère soit juive.

Par ailleurs, dès 1991, des ONG juives américaines viennent prêter main forte dans les camps d’Addis-Abeba. « Ils y installent des synagogues et entreprennent de « rejudaïser » les réfugiés, raconte la chercheuse. On leur inculque les pratiques occidentales, qui n’ont rien à voir avec les rites éthiopiens. »

Émigration irrégulière

Un vif débat naît en Israël de ces divergences et de l’incapacité des autorités à trancher clairement les conditions du retour. « Beaucoup ne voient que l’aspect opportuniste de la démarche des Falash Mura et s’opposent à leur venue, et cela même au sein des Beta Israel », glisse la chercheuse. Quant aux juifs ultraorthodoxes, ils ne reconnaissent tout simplement pas la judéité, ni des Beta Israel, ni des Falash Mura.

À partir de 1992 commence une émigration irrégulière, soumise à l’évolution politique en Israël. « Les autorités ont toujours promis de faire revenir tous les Falash Mura, souligne Lisa Anteby Yemini. Ils y trouvaient des intérêts démographiques face aux populations arabes, religieuses, mais aussi politique : cette communauté constituait un électorat potentiel. »  Au total, 96 163 Éthiopiens étaient arrivés en Israël fin 2017. Soit environ 50 000 Beta Israel et 44 000 Falash Mura, selon le Bureau israélien des statistiques.

Entre 8 000 et 10 000 Éthiopiens attendent encore leur vol dans les camps d’Addis-Abeba. Les témoignages, souvent relayés dans la presse israélienne, racontent les familles déchirées et les espoirs déçus des Falash Mura qui attendent parfois depuis 20 ans de quitter l’Éthiopie et de retrouver leur famille.

Fermer une fois pour toutes les camps de réfugiés

Leur départ tient désormais aux politiques de regroupement familial, et non plus de la loi du retour. La citoyenneté israélienne ne leur est accordée qu’une fois leur conversion complète au judaïsme orthodoxe réalisée.

Cela fait cinq ans que Benyamin Netanyahu a promis de rapatrier les derniers Falash Mura en Israël. Dans les faits, la situation traine. Les Falash Mura arrivent par contingent de 200 ou 300 et peinent à s’intégrer dans une société où ils ne cochent pas les bonnes cases. Depuis le 15 novembre 2015, seulement 2 257 ont fait le voyage. « Les budgets accordés à cette immigration sont très politiques et fluctuent au gré des agendas de chacun », expose Lisa Anteby-Yemini.

Pnina Tamano-Shata, ministre israélienne d’origine éthiopienne (une première) en charge de l’alyah et de l’immigration, veut donner une nouvelle impulsion au dossier. Arrivée en Israël à 4 ans avec l’opération Moïse, elle a débloqué 112,5 millions de dollars en septembre pour rapatrier 2 000 Falash Mura d’ici janvier. Son but : fermer une fois pour toutes les camps de Gondar et d’Addis-Abeba.

Seulement 300 d’entre eux ont foulé le sol israélien jeudi 3 décembre, rapporte le quotidien Haaretz. C’est l’histoire d’une alya dont les contours ont débordé et qu’il semble impossible d’arrêter.

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