Actualité et archéologie du Moyen-Orient et du monde de la Bible
Autour de la Bible

Béthanie la maison de l’amitié

Rosario Pierri ofm, Studium Biblicum Franciscanum - Jerusalem
30 mars 2010
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Béthanie, le village de Marthe, Marie et Lazare c’est un peu le village de la tendresse de Jésus. De nos jours, les vicissitudes politiques de ce pays l’ont écarté du sentier des pèlerinages. Raison de plus pour suivre le guide.


De nos jours, Béthanie se trouve au-delà de la « barrière de séçurité ». Les autobus de pèlerins peuvent parvenir à al-Azariyeh (le lieu de Lazare) par la route de Jéricho, après un parcours de plusieurs kilomètres en direction de la colonie israélienne de Maalé Adoumim. Le toponyme arabe du centre habité actuel rappelle le nom de Lazare, « village de Lazare », alors que Béthanie est, lui, le nom mentionné dans les Evangiles et qui, en hébreu, signifie « maison d’Ananie », probablement le village homonyme de la période ayant précédé l’exode (Ve siècle avant Jésus Christ) mentionné dans le livre de Néhémie (11, 32).

La mémoire du lieu de la résurrection du frère de Marthe et de Marie, si l’on s’en tient aux témoignages des pèlerins, est presque ininterrompue et ceci n’étonne pas parce qu’en lisant les quatre évangiles, on comprend qu’à Béthanie, Jésus disposait d’un lieu de référence, d’une maison où il était accueilli.

Dans l’épisode de la résurrection de Lazare, l’évangéliste Jean nous révèle, derrière les mots et les gestes, l’existence de rapports particuliers d’affection entre le Maître et les trois frère et soeurs de Béthanie. Ce n’est certainement pas un hasard si le disciple préféré de Jésus a voulu rappeler dans le détail la résurrection de Lazare, en s’attardant afin de fixer pour toujours dans son écrit l’émotion (Jn 11, 33) et les larmes du Maître bien-aimé : « Jésus pleura » (11, 35), lui qui avait dit peu auparavant à Marthe : « Je suis la résurrection et la vie » (11, 25). Seul un témoin oculaire pouvait noter que Jésus, se rendant au sépulcre de Lazare, « s’émut de nouveau » (11, 38).

Comment interpréter les larmes de Jésus dans cette page de l’évangile ? La lecture plus immédiate explique la réaction par l’émotion éprouvée par la mort de l’ami Lazare : « Voyez comme il l’aimait ! » disent les Juifs qui avaient suivi Marie, en voyant Jésus pleurer (11, 36). Nous savons que Lazare était mort probablement de maladie (11, 3) et que Jésus le ressuscite. Et pourtant, attendu que Lazare est revenu à la vie, il mourra de nouveau. Naturellement, nous parlons de cette vie terrestre.

Nombreux sont les épisodes évangéliques qui nous présentent Jésus toujours attentif à répondre aux besoins de ceux qu’il rencontre ou qu’il visite. De combien de personnes, parents, amis et inconnus, Jésus aura-t-il appris la nouvelle qu’elles étaient mortes ? Pour ce motif, les larmes versées sur Lazare et ses sœurs vont-elles peut-être au-delà de l’épisode en soi pour comprendre et dépasser les sentiments de profonde amitié et d’affection qui les liaient. Expriment-elles la compassion que Jésus éprouve vis-à-vis de notre humanité si profondément meurtrie par le péché ? Il est possible de se le demander.

C’est aussi à Béthanie qu’a lieu un épisode que les évangélistes Matthieu (chapitre 26) et Marc (chapitre 14) situent à la veille de la passion de Jésus. Qui ne se souvient de cette femme, dont le nom n’est pas mentionné, et qui, à l’improviste, alors que Jésus est à table dans la maison de Simon le lépreux, entre et lui verse sur la tête un nard précieux ? Et qui ne se rappelle  la réaction d’un certain nombre de personnes présentes, scandalisées par le gaspillage et qui se cachent derrière l’argument le plus hypocrite que l’on puisse imaginer ? « Cette huile pouvait être vendue pour trois cent deniers et le produit de la vente donné aux pauvres ! ». C’est Marc qui cite ce chiffre, alors que Matthieu est plus générique : « il pouvait être vendu très cher ».

Les évangélistes notent que les personnes présentes se mettent en colère contre la femme comme si celle-ci ne pouvait faire de son parfum ce qu’elle voulait, comme si elle avait soustrait quelque chose aux pauvres. Quelle injustice ! Et pourtant Jésus n’avait rien fait pour éviter ce gaspillage. Est-ce que leur intention ne serait pas de le lui reprocher par personne interposée ?

Jésus s’était toujours préoccupé des pauvres mais ceux qui se scandalisent alors (et ceux qui le font à toutes les époques) l’avaient oublié ou faisaient semblant de ne pas le savoir. Comment se faisait-il qu’il n’ait rien fait ? Aucun d’entre eux ne disposait-il de nard ou de quelque autre objet précieux à vendre pour en donner le produit aux pauvres et satisfaire ainsi son sens de la justice ?

Les paroles que Jésus prononce par la suite sont claires. Il convient de rappeler ici seulement celles qui concluent l’épisode : « Partout où sera annoncé l’Evangile, dans le monde entier, on portera le souvenir de ce qu’elle a fait ». Et il en fut bien ainsi.

Peu après, Judas Iscariote livrera (ce qui équivaut à vendre) Jésus pour trente deniers soit neuf fois moins que le prix du nard…

C’est saint Jean (11, 18) qui nous révèle que la cité de Béthanie où résidaient les trois frère et soeurs était distante de quinze stades (2 775 mètres) de Jérusalem. Marc et Luc citent, en ce qui les concerne, Bethphagé et Béthanie, les localisant « près du Mont des Oliviers ».

Dans son Onomastico (en langue grecque), Eusèbe de Césarée (IIIe-IVe siècle) écrit : « Béthanie, village se situant au second mille d’Aelia (Capitolina), sur le flanc du Mont des Oliviers où le Christ ressuscita Lazare. On y montre encore aujourd’hui le lieu (le sépulcre) de Lazare ». Saint Jérôme (IVe-Ve siècle), en 390, dans sa traduction latine de l’œuvre d’Eusèbe, note : « duquel (de Lazare) une église construite en ces lieux montre le sépulcre ». Donc, sur la tombe de Lazare, une église avait été construite. Egérie (380) ne parle pas du village mais par Lazarium, indique le sanctuaire construit sur la tombe.

Les sources plus anciennes, en effet, font uniquement mention de la tombe de Lazare et c’est seulement au Moyen-Age qu’à cette tradition seront adjointes celles relatives aux maisons de Marthe et Marie et de Simon le lépreux.

Egérie encore nous dit que s’y déroulait une procession et qu’à cette occasion, on lisait la péricope de saint Jean relative à la résurrection de Lazare et on donnait l’annonce de la Pâque. Arculfe témoigne de l’existence d’une église et d’un monastère et un anonyme du VIIe siècle fait référence à la mémoire de la maison de Simon le lépreux. Dans toutes les sources, à partir d’Egérie, est mentionnée l’existence d’une église.

Les fouilles

Les croisés y construisirent un monastère qui fut confié aux Bénédictines de la Reine Melisenda (1138), l’épouse arménienne du Roi Baudoin Ier, roi latin de Jérusalem. Les restes visibles de deux tours démontrent que le monastère en question était fortifié.

Les fouilles archéologiques ont permis d’identifier trois églises construites sur le même site et une quatrième sur le lieu de la tombe ainsi que des restes d’habitations, de bains et de citernes allant de l’époque perse (Ve siècle avant Jésus Christ) à l’époque byzantine. Ces découvertes sont dues au Père S.J. Saller qui, entre 1949 et 1953, effectua, pour le compte du Studium Biblicum Franciscanum, des fouilles dans la propriété rachetée par la Custodie de Terre Sainte après la guerre, une zone qui alla s’ajouter au terrain acquis en l’an 800 grâce à l’aide de la vénérable Marquise Pauline de Nicolay.

L’église la plus ancienne correspond à celle dont parle saint Jérôme. Elle comprenait un atrium, une salle à trois nefs divisées par des colonnes et présentait la forme d’une basilique. Il semblerait qu’elle ait été intitulée Sainte Marie Madeleine. Détruite par un séisme, une deuxième église fut édifiée sur le même site, église dont les voûtes étaient soutenues par d’énormes piliers. La technique de construction différente fut due au manque de bois qui caractérisait la période arabe, cette carence empêchant la construction de toits à chevrons. De l’une comme de l’autre de ces deux églises, furent retrouvés les mosaïques de pavement. Le pavement de la première église, visible en certains points, se trouve sous l’actuel, fait de pierre, et montre un niveau de raffinement bien supérieur aux mosaïques de la deuxième église.

Le Père Saller data l’église originaire du IVe siècle et la suivante du Ve. Aujourd’hui, la datation de la deuxième église a été déplacée entre le VIe et le VIIe siècle. Enfin, la troisième église, n’est rien d’autre que la restauration de la deuxième réalisée au cours de l’époque croisée.

Les principaux restes des églises ont été englobés dans la structure de l’église moderne, conçue par l’architecte Antonio Barluzzi (1884-1960), consacrée en 1954 et intitulée Saint Lazare. A l’intérieur de cette dernière, trois amples lunettes encadrent des mosaïques représentant les épisodes évangéliques ayant eu lieu à Béthanie : la résurrection de Lazare, le colloque de Marthe et Marie avec Jésus, l’onction dans la maison de Simon le lépreux.

La tombe de Lazare

L’aménagement de la tombe de Lazare est le résultat d’adaptations successives. Avec la conquête de Jérusalem de la part des musulmans, l’église et le monastère furent abandonnés. Au XVIe siècle, une mosquée fut érigée sur la tombe et les pèlerins n’eurent plus le libre accès à la tombe-crypte. L’escalier raide creusé dans la roche qui y descend remonte à 1590 alors que l’entrée à partir de la mosquée est murée. La voûte de la tombe est probablement d’époque byzantine.

Le récit des Evangiles retrace les épisodes racontés dans différents lieux. C’est la tradition plus récente qui les place sur le lieu de l’habitation des trois frère et soeurs, dans la zone du sanctuaire franciscain, identifiant le sépulcre de Lazare avec la tombe se trouvant dans les environs immédiats de l’actuelle mosquée et rappelant la rencontre de Jésus avec Marie et Marthe à quelque cinq cent mètres de l’église, sur la route qui va vers Jéricho où, dans la zone de l’église grecque orthodoxe construite, semble-t-il sur des ruines médiévales, est conservée la « pierre de la rencontre ».

Il reste bien peu de choses de la Béthanie de Marthe, Marie et Lazare. On suppose que le village a disparu au cours des guerres juives. Raison qui rend encore plus étonnante la continuité de la mémoire du lieu, qui constitue une preuve indirecte de la grande antiquité du souvenir.

Lors de sa vie terrestre, Jésus a visité de nombreuses maisons et nous savons qu’il aimait s’arrêter dans certaines d’entre elles. Il le faisait, semble-t-il, volontiers dans l’habitation des trois frère et soeurs de Béthanie. Pour les rapports qui liaient Marthe, Marie et Lazare à Jésus et les épisodes dont furent témoins ces lieux simples où ils vécurent, leur demeure peut être à juste titre appelée « la maison de l’amitié ».


Pèlerinage à Béthanie

Les franciscains de la Custodie de Terre Sainte, les fidèles du lieu et les pèlerins se rendent en pèlerinage deux fois par an à Béthanie : la première, à la mi-Carême, pour commémorer la mort et la résurrection de Lazare, la seconde, le 29 juillet, pour fêter de manière unitaire la mémoire de Lazare et de ses sœurs, Marthe et Marie.

Lectures et textes liturgiques propres mettent en évidence les caractéristiques de ces amis, disciples et hôtes du Seigneur. Saint Lazare est l’ami de Jésus et, en lui, mort et ressuscité, le Seigneur montre la gloire du Père. Sa figure se résume dans l’abandon silencieux au mystère de la prédilection dans lequel sa mort et sa résurrection prennent une valeur de révélation prophétique. En la personne des Saintes Marthe et Marie resplendit l’élan de foi, d’espérance et d’amour. Dans les Evangiles, les traits de leurs personnalités respectives émergent dans le rapport que chacune d’entre elles a avec Jésus.

Dans la maison de Lazare, Marthe et Marie, se célèbrent les prémices de l’Eglise qui accueille et conserve la visite du Seigneur et qui devient le lieu de sa complaisance et de son repos.

Dernière mise à jour: 19/11/2023 17:57

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