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Égypte : tout reste à faire

14 janvier 2011
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Père Ianniello, pourquoi certains chrétiens sont-ils descendus sur la place pour manifester, alors que d’autres ont préféré ne pas le faire ?
Certains chrétiens, parmi lesquels des prêtres et des sœurs, ont pris part aux manifestations, mais ils l’ont fait de façon moins visible. Il est vrai que les Frères musulmans ont déclaré que « chrétiens et musulmans sont tous égaux ». Mais cette formule est servie chaque fois qu’ils veulent obtenir quelque chose. Ils disent : « notre Dieu est égal au vôtre », « nous avons tous le même Dieu » et ainsi de suite. Mais quand ils n’ont plus besoin de l’appui des chrétiens, les différences se voient davantage et la minorité ne compte pratiquement plus. Nous sommes tous égaux quand ça les arrange, et ensuite, nous cessons de l’être. C’est ça que nous craignons un peu, nous les chrétiens. Il n’y a peut-être pas la même appréhension chez tous, mais il y a beaucoup de prudence, parce qu’il est difficile de savoir ce qu’il adviendra par la suite, et s’il s’avère que faire quelques pas est une erreur, nous en paierons les conséquences.

Quelle sera l’Égypte du futur ?
Nous ne devons pas nous faire d’illusions, il est trop tôt pour donner une réponse. Mais il est vrai que chaque fois que je passe devant l’université, je vois des jeunes aussi bien musulmans que chrétiens (on les reconnaît au mode vestimentaire des filles), qui se parlent et se promènent ensemble. Cela signifie que dans les nouvelles générations, il y a une certaine ouverture au dialogue. C’est surtout vrai dans les milieux les plus cultivés, mais ce n’est pas partout pareil : si quelqu’un vient d’une université islamique, pense-t-il exactement de la même façon ? Les jeunes qui fréquentent notre bibliothèque, où nous avons 80 000 volumes sur le christianisme occidental, sont cependant aussi bien musulmans que chrétiens. Et nous voyons souvent des filles entièrement voilées, qui restent avec les chrétiennes sans aucun problème. C’est le milieu qui est déterminant, et en Égypte tous les milieux ne sont pas égaux. Lors de la célébration du Noël copte, le 7 janvier, nous sommes allés saluer les orthodoxes pour leur présenter nos vœux. Ils nous ont dit : « Soyez tranquilles parce qu’ici, nous avons toujours eu de bons rapports avec nos voisins musulmans. Nous ne craignons pas les attentats ».
Mais en ces jours de protestations, le climat est-il plus ou moins libre pour les chrétiens ?

Dans les moments de révolte, personne n’a attaqué les églises, même si la police avait littéralement disparu. Ils auraient pu faire ce qu’ils voulaient contre notre couvent, mais il ne s’est absolument rien passé.

En ce moment, le climat est meilleur. Dans les moments de révolte, personne n’a attaqué les églises, même si la police avait littéralement disparu. Ils auraient pu faire ce qu’ils voulaient contre notre couvent, mais il ne s’est absolument rien passé. Bien sûr, à Nouvel An, il y a eu le terrible attentat d’Alexandrie. Selon le gouvernement, les terroristes venaient de l’extérieur du Pays, mais depuis le premier jour, les gens disaient : « Cet attentat a été organisé en Égypte ». Il ressort d’une enquête qu’il ait été projeté par l’ex-ministre égyptien de l’Intérieur. Le fait que des chrétiens aient prié sur la place Tahrir alors que les musulmans restaient debout à les regarder est exceptionnel. Si cela s’était passé sous Moubarak, ça aurait été la fin du monde.

Que signifie la présence des franciscains au Caire ?
En Égypte, à part les pères de Terre Sainte auxquels j’appartiens, il y a aussi les franciscains de la Province égyptienne, actifs dans le secteur de l’éducation. Dans nos écoles viennent des étudiants musulmans et chrétiens, sans distinction. Cela génère de nombreux rapports positifs qui marquent les esprits. Nous ne sommes pas ici pour prêcher, mais comme nous l’a enseigné saint François, pour être une présence pacifique au milieu des gens.

Ces rapports entre les musulmans et nous viennent d’une expérience qui ne s’explique probablement pas, mais qui engendre le désir de meilleures relations entre musulmans et chrétiens.

Mais pourquoi les étudiantes musulmanes vont-elles à la bibliothèque des frères ?
Certains professeurs, également ceux d’universités islamiques, proposent aux jeunes de faire des thèses sur les saints chrétiens, en particulier sur saint François et saint Bonaventure. C’est la présence dans notre couvent d’un père syrien renommé auquel beaucoup de professeurs islamiques s’adressent pour des traductions du latin vers l’arabe. Le désir de connaître notre expérience est né chez beaucoup d’entre eux après avoir rencontré ce père. Un professeur en particulier s’est demandé : « Mais pourquoi nous demandons-nous toujours ce que nous pensons, nous, de l’Occident chrétien, et ne nous demandons-nous pas ce que ces derniers pensent de nous ? ». C’est un peu comme Moïse, qui, après avoir vu le buisson ardent, a ressenti le désir de découvrir ce que c’était. Ces rapports entre les musulmans et nous viennent d’une expérience qui ne s’explique probablement pas, mais qui engendre le désir de meilleures relations entre musulmans et chrétiens.

D’un point de vue social quelle est la situation en Égypte ?
Ici, les gens ont de l’importance s’ils peuvent donner des ordres à quelqu’un ; c’est une mentalité bien enracinée et le régime n’a rien fait pour la corriger. C’est cette même mentalité qui a poussé le régime à se désintéresser du peuple. Les intéressaient seulement les personnes qui réussissaient à accumuler des capitaux.

« L’Égypte vit sur une poudrière ; tôt ou tard, elle explosera ». C’est fait.

Quand, il y a quatre ans, je suis retourné en Égypte après y avoir longtemps vécu dans les années 90, la première chose que j’ai entendu dire fut : « L’Égypte vit sur une poudrière ; tôt ou tard, elle explosera ». C’est fait.

Pourquoi dites-vous que le gouvernement ne s’est jamais intéressé au peuple ?
Il y a vingt ans, la situation économique était difficile, mais quasiment tout le monde avait de quoi manger. Aujourd’hui en revanche, il est de plus en plus fréquent de rencontrer des personnes qui n’ont rien pour se nourrir. Par exemple, beaucoup me racontent qu’ils regardent la télé jusqu’à trois heures du matin pour se lever le plus tard possible et sauter un repas, afin d’économiser quelques sous. Et des enfants arrivent souvent dans notre couvent pour nous demander s’ils peuvent manger un peu de pain en disant : « Je n’en ai pas vu depuis bien longtemps ». Les gens vivent ainsi, dans cette pauvreté, dans la majeure partie des quartiers du Caire.


Aider la communauté franciscaine du Caire

La tension est retombée au Caire mais rien n’est résolu et les frères sont très sollicités pour aider la population qui les entoure. C’est pourquoi ils ont besoin d’être concrètement soutenus dans leur activité missionnaire au Caire.
Les pères franciscains de la Custodie sont présents en Égypte depuis des siècles. Aujourd’hui, ils sont toujours présents au couvent du Mouski, siège autrefois d’une importante paroisse latine du Caire quasi désertée par ses fidèles après la révolution égyptienne de 1952. Afin de redonner vie à ce grand couvent, la Custodie de Terre Sainte y fonda en 1954 le Centre Franciscain pour les Études Chrétiennes Orientales. Le but principal de ce Centre est de développer les études sur les communautés chrétiennes présentes au Moyen Orient. Grâce au patrimoine de sa bibliothèque et à la précieuse activité d’assistance à l’étude et à la recherche, le Centre Franciscain d’Etudes Orientales Chrétiennes rend un grand service culturel aux mondes chrétien et musulman. Le réseau de relations qu’il maintient entre les institutions et les personnes tant en Orient qu’en Occident constitue un excellent véhicule pour la cohabitation par-delà les divisions et différences.
Les frères du Caire, en plus du travail d’études sur les communautés chrétiennes du Moyen-Orient et de l’accueil constant d’étudiants tant chrétiens que musulmans qu’ils accompagnent dans leurs recherches, mettent tout en œuvre pour aider les gens de ce quartier très populaire et très pauvre du Mouski, et plus particulièrement les enfants et les familles les plus nombreuses. Des enfants sont accueillis la journée et beaucoup de familles pauvres sont soutenues dans leurs besoins essentiels, en particulier la nourriture quotidienne et les besoins médicaux les plus urgents.
L’état de pauvreté et de famine qui frappe l’Egypte depuis longtemps et qui afflige surtout les quartiers pauvres de la grande capitale, s’aggrave plus rapidement en ces jours de tumulte, accroissant les besoins.
Nous vous demandons votre aide. L’ATS pro Terra Sancta se chargera de la remettre aux frères qui veilleront à l’utiliser de façon appropriée.
Grâce à vous, les frères franciscains continueront à secourir les pauvres du quartier, embrassant tout le monde sans discrimination de langues, de pays, de races ni de religions. Simplement, fraternellement et en toute liberté ils sont au contact des gens, toujours en recherche de dialogue et animés de passion pour chaque homme.

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